DES HALLUCINATIONS (SUITE
Sommaire. — Etat moral des hallucinés. — Dédoublement de la personnalité. — Perte du sentiment de l'identité. — Conversations avec des interlocuteurs imaginaires. — Rapport des hallucinations avec les idées, les souvenirs et les préoccupations du malade. — Analogie entre l'hallucination et le rêve. — Hallucinations hypnagogiques. — Les hallucinés sont-ils toujours fous ? — Existe-t-il des hallucinations physiologiques? — Causes des hallucinations. — Circonstances qui peuvent accidentellement les provoquer. — EtTets de l'électricité. — Traitement des hallucinations. — Théorie physiologique des fausses perceptions sensorielles. — Conclusions.
Messieurs,
Jusqu'ici *nous avons consacré toute notre attention aux phénomènes purement sensoriels qui caractérisent les hallucinations ; il nous reste à étudier maintenant l'état intellectuel des hallucinés, qui nous présente à résoudre toute une série de problèmes, non moins intéressants pour le physiologiste que pour le philosophe. Nous serons sobres d'ailleurs à cet égard ; nous éviterons toute digression inopportune, et nous aurons soin de nous maintenir rigoureusement sur le terrain médical.
Messieurs, l'un des faits les plus étranges et en même temps les mieux constatés qui se rattachent à l'étude des hallucinations est ce trouble singulier du sentiment de l'identité qui porte quelquefois le malade à douter de sa propre existence et qui l'amène souvent à reconnaître deux personnes différentes en lui, deux intelligences, deux vo-
DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ. 9i
lontés absolument distinctes et quelquefois diamétralement opposées. Cette perturbation intellectuelle, dont nous chercherons bientôt à donner une explication plausible, impose à certains aliénés la conviction qu'ils sont possédés par un mauvais esprit, ou que le diable s'est emparé de leur âme. Telle était la condition du malade dont Bottex a rapporté l'observation (1). Nous en reproduisons ici quelques passages.
Depuis quinze ans, X... est continuellement tourmenté par un esprit immonde, qui est l'âme d'un nommé M..,, qu'il a connu dans le département du Pas-de-Calais. Cette âme venait quelquefois habiter son corps, et en sortait après un temps assez court. Etant restée une fois plu? longtemps qu'à l'ordinaire, elle trouva mort et enterré le corps qu'elle avait animé jusque-là ; elle revint dans le sien, oii elle a fait dès lors élection de domicile... Elle le tourmente et l'agite sans cesse ; elle lui parle, l'appelle par son nom, s'immisce à ses idées, et s'oppose même à ce qu'il puisse prier pour sa délivrance ; elle lui commande de se soumettre à sa puissance et de l'adorer, etc. Gomme il n'a jamais voulu se rendre aux désirs de cet esprit immonde, il est sans cesse menacé et persécuté.
Beaucoup d'aliénés sentent ainsi la présence d'un ennemi invisible qui les poursuit sans cesse, pénètre dans leur corps, s'empare de leurs pensées, et les oblige soit à proférer des paroles insensées, soit à commettre des actes criminels. L'un des exemples les plus frappants de ce genre particulier de délire est un respectable ecclésiastique qui, ayant eu le malheur d'être chargé d'exorciser les religieuses de Loudun, après la mort tragique d'Urbain Grandier, devint
(1) Essai sur les hallucinations, Lyon, 1836, p. K6.
aliéné lui-même et crut être tombé au pouvoir des démons qu'il avait chassés de leur habitation première. Il nous a légué le récit véridique et naïf de ses souffrances, dans une lettre écrite à un de ses amis, et que nous reproduisons ici, en supprimant quelques détails inutiles (1).
Lettre du révérend père Surin , j ésuite , exorciste des religieuses Ursulines de Loudun, écrite à un sien ami jésuite.
Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, je suis tombé en un état bien éloigné de ma prévoyance, mais bien conforme à la providence de Dieu sur mon âme... Je suis en perpétuelle conversation avec les diables, oii j'ai eu des fortunes qui seraient trop longues à vous déduire et qui m'ont donné plus de sujet que je n'eus jamais de connaître et d'admirer la bonté de Dieu. Je vous en veux dire quelque chose, et je vous en dirais davantage si vous étiez plus secret. Je suis entré en combat avec quatre démons des plus puissants et malicieux de l'enfer... Tant y a que, depuis trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice. Les choses en sont venues si avant, que Dieu a permis, je pense, pour mes péchés, ce qu'on n'a peut-être jamais vu en l'Eglise, que, dans l'exercice de mon ministère, le diable passe du corps de la personne possédée et, venant dans le mien, m'assaut et me renverse, m'agite et me traverse visiblement, en me possédant quelques heures comme un énergumène. Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s'unit avec le mien, sans m'ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en se faisant néanmoins comme un autre moi-même et comme si j'avais deux âmes,
(1) Calmeil, De la folie, etc. Paris, Baillière, 1845, t. II, p. 58.