DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ
dont l'une est dépossédée de son corps, de l'usage de ses organes, et se tient à quartier en voyant faire celle qui s'y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ, qui est le corps, et l'âme est comme partagée . Selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diauoliques et, selon l'autre, des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne. En même temps, je sens une grande paix, sous le bon plaisir de Dieu, et sans connaître comme vient une rage extrême et aversion de lui, qui produit comme des impétuosités pour s'en séparer, qui étonnent ceux qui les voient ; et en même temps une grande joie et douceur, et d'autre part une tristesse qui se produit par des lamentations et cris semblables à ceux des démons. Je sens l'état de damnation et l'appréhende, et me sens comme percé des pointes du désespoir en cette âme étrangère, qui me semble mienne ; et l'autre âme, qui se trouve en pleine confiance, se moque de tels sentiments, et maudit en tonte liberté celui qui les cause ; voire je sens que les mêmes cris qui sortent de ma bouche viennent également de ces deux âmes, et suis en peine de discerner si c'est l'allégresse qui les produit ou la fureur extrême qui me remplit. Les tremblements qui me saisissent quand le saint Sacrement m'est appliqué viennentégalement, ce me semble, d'horreur de sa présence qui m'est insupportable, et d'une révérence cordiale et douce, sans les pouvoir attribuer à l'une plutôt qu'à l'autre, et sans qu'il soit en ma puissance de les retenir. Quand je veux, par le mouvement de l'une de ces deux âmes, faire le signe de croix sur ma bouche, l'autre me détourne la main avec grande vitesse et me saisit le doigt avec les dents pour le mordre de rage. Je ne trouve guère jamais l'oraison plus facile et plus tranquille qu'en ces agitations. Pendant que le corps roule par la
place et que les ministres de l'Eglise me parlent comme à un diable et me chargent de malédictions, je ne saurais vous dire la joie que je ressens... Quand je veux parler, on m'arrête la parole ; à la messe, je suis arrêté tout court : à la table, je ne puis porter le morceau à ma bouche ; à la confession, je m'oublie tout à coup de mes péchés et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison ; dès que je me réveille, il est la ; à l'oraison, il m'ôte la pensée quand il lui plaît ; quand le cœur commence à se dilater en Dieu, il le remplit de rage; il m'endort quand je veux veiller; et publiquement, par la bouche de la possédée, il se vante qu'il est mon maître, à quoi je n'ai rien à contredire. Je vous prie de me moyenner des prières, en ayant besoin. Je suis des semaines entières si stupide vers les choses divines, que je serais bien aise que quelqu'un me fît prier Dieu comme un enfant, et m'expliquât grossièrement le Pater noster. Le diable m'a dit : «Je te dépouillerai de tout, et tu as besoin que la foi te demeure ; je te ferai devenir hébété. »
On le voit, à travers le long espace de temps qui les sépare nos deux aliénés semblent se donner la main; et lorsqu'on a fait la part de l'éducation, des circonstances et du milieu, la forme du délire reste identiquement la même chez le prêtre halluciné du dix-septième siècle et chez le pauvre ouvrier du dix-neuvième; ce qui démontre bien, pour le dire en passant^, que les hallucinés d'autrefois ne différaient en rien de ceux d'aujourd'hui (1).
(1) « Pour être halluciné de la sorte, dit M. Brierre de Boismont, en parlant de certains personnages historiques, il fallait avoir des convictions profondes, des croyances ardentes, un amour extrême de l'humanité; il fallait vivre au milieu d'une société qui partagecàt ces sentiments et sût au besoin mourir pour eux. On marchait alors avec