‹ Leçons sur les maladies mentales (volume 4)Chapitre 43 sur 278 · DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ. 9S · texte numérisé non relu

DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ. 9S

Un trouble aussi profond des conditions physiques et morales sur lesquelles repose le sentiment de l'identité nous permet de comprendre, dans une certaine mesure, les erreurs étranges dont ces malades sont si souvent les victimes. Entre ce dédoublement de la personnalité, dont certains sujets nous offrent l'exemple, et ces longues conversations pendant lesquelles un interlocuteur imaginaire reproduit les idées, les sentiments et jusqu'aux souvenirs les plus intimes de l'halluciné, il n'y a qu'un pas à franchir ; et c'est en écoutant sa propre voix, pour ainsi dire, que le malade croit entendre une personne étrangère.

Un fait de ce genre est resté profondément gravé dans mes souvenirs. Il s'agit d'un jeune professeur atteint de démonomanie, dont j'ai recueilli l'observation à Bicêtre ; son histoire peut être rapportée en peu de mots.

Entré depuis l'âge de dix- neuf ans dans la carrière de l'enseignement, il a vu sa santé faiblir sous les exigences du métier, qui, suivant ses propres expressions, lui fatiguait beaucoup le cerveau. Dans ses heures de loisir, il lisait avidement tous les livres religieux qui lui tombaient entre les mains. La lecture de ces ouvrages a puissamment contribué à développer sa croyance aux esprits immatériels qui depuis longtemps étaient de sa part l'objet d'une attention inquiète : depuis longtemps il avait conçu des terreurs vagues au sujet de cen êtres invisibles, dont il redoutait l'influence, et la grande question du salut ou de la perte de l'âme était l'objet perpétuel de ses réflexions.

L'ouvrage de Jean Bodin, intitulé Démonomanie^ celui de Mirviile, Des esprits et de leurs manifestations fluidi-

son siècle.» Des hallucinations, 2° édit., préface, p. xiv. Nous croyons, au contraire, que rien n'est changé en pathologie mentale, si ce n'est la manière d'envisager les faits.

ques, ont achevé ce que les écrits religieux avaient commencé. Depuis deux mois, le sommeil l'a complètement abandonné, car il est convaincu que pendant la nuit des esprits infernaux viennent l'obséder et s'emparer de sa personne. Il accepte sa triste destinée avec une sorte de résignation mélancolique : a Je suis damné, dit-il; cela me contrarie beaucoup. » Les sensations intimes qu'il éprouve pendant les angoisses de la nuit se rapportent de la manière la plus évidente à ce dédoublement intellectuel dont nous venons de parler. «Je me sens couché, dit-il, avec un autre moi-même, qui me parle sans être interrogé et répond à mes pensées sans me laisser le temps de les exprimer. » Le démon lui raconte qu'il l'a suivi toute sa vie, qu'il a guetté son âme et s'en est définitivement emparé : elle lui appartient, le malade en est convaincu, car l'esprit lui rapporte dans leurs moindres détails toutes les circonstances de sa vie. Les démons le menacent de leur toute-puissance infernale; lorsqu'ils s'approchent, le malade en est averti par une gêne extrême de la respiration ; lorsqu'ils s'éloignent, il peut respirer librement. Pendant le jour, il entend à distance leurs conversations, mais sans les craindre, car ils n'ont aucun pouvoir sur lui (J).

Gomme on le voit, ce jeune homme éprouvait pendant la nuit des hallucinations beaucoup plus complètes que pendant le jour : il réunissait dans sa personne les conditions du simple halluciné qui entend des voix à distance, et celles an possédé, qui s'entretient avec un autre lui-même, auquel il ne peut rien dissimuler, et qui pénètre jusque dans les replis les plus profonds de sa conscience. On ne saurait mieux démontrer que ces deux états sont identi-

{\) Bail, Gazelte des hôpitaux, 31 juillet 1856.

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