PLATON
saireraent la suivante : Quel est le siège de l'entendement, et par quel mécanisme le jeu régulier de ses opérations peut-il être bouleversé? Prêtons l'oreille aux réponses que provoquait il y a deux mille ans cet éternel problème.
Fatigués aujourd'hui de ces discussions dont nous avons reconnu la stérilité, nous renoncerions volontiers à savoir quel est le siège de l'âme. Il n'en était pas ainsi des philosophes antiques, logiciens avant tout, etqui n'admettaient pas qu'il fût possible de passer à côté de ces problèmes sans chercher à les résoudre. Et puisque c'est de l'histoire que nous faisons ici, il faut nous mettre à la place de ces esprits antiques, puissants et naïfs; il faut suivre l'évolution de leurs idées, et nous rajeunir pour ainsi dire, suivant le mot si profond de Pascal, en redevenant ce qu'étaient les anciens; nous y gagnerons au moins de retrouver dans le passé le sens précis et les véritables origines de plusieurs des idées qui nous gouvernent encore aujourd'hui.
Le divin Platon, homme inspiré s'il en fut jamais, est un spiritualiste tellement convaincu, que, non content de nous reconnaître une âme, il nous en accorde trois : ce ne sont, en réalité, que les parties ou les puissances de l'âme, dont il ne conteste pas l'unité. L'âme supérieure raisonnable, le XoYoç, réside dans la tête ou plutôt dans l'encéphale ; les autres ont pour siège les parties inférieures, le cœur et les viscères situés au-dessous du diaphragme.
Puisqu'il existe une âme supérieure et des âmes inférieures, il est évident qu'il doit exister deux espèces bien différentes dé délire : l'un céleste, inspiré par les dieux, l'autre d'origine terrestre, et reconnaissant pour cause les maladies corporelles.
Parmi les délires d'origine céleste, il faut ranger, d'après Platon :
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Le délire des prophètes, inspiré par Apollon ;
Le délire des poètes, inspiré par les Muses ;
Le délire des bacchantes, inspiré par Bacchus ;
Le délire des amants, inspiré par Éros.
Quant au délire grossier, d'origine purement terrestre, qui correspond en réalité à ce que nous désignons sous le nom de folie, il reconnaît pour cause toutes les altérations des humeurs, qui peuvent troubler lejeu des divers organes.
Cette naïve et poétique théorie, tout imprégnée de la mythologie de l'époque, était peut-être la plus hardie qu'il fût possible de formuler au temps oii le peuple athénien faisait mourir Socrate, et oii la moindre atteinte aux croyances enfantines, qui constituaient le fond de Torthodoxie hellénique, entraînait la peine capitale.
Une doctrine plus ferme et plus logique, sinon plus physiologique, est formulée par ce grand philosophe, que l'amitié des rois mettait au-dessus des ressentiments delà foule.
D'après Aristote, l'âme se divise en deux parties : l'âme rationnelle et l'âme irrationnelle; l'une et l'autre ont pour siège le cœur; et pour ne laisser planer aucun doute sur sa pensée, il ajoute que le cerveau ne participe en rien aux sensations.
Or, la qualité maîtresse de l'âme est la chaleur ; elle en fait partie intégrante, essentielle, et plus sa chaleur vitale est grande, mieux elle fonctionne. Le froid et le chaud vont donc expliquer toutes les folies, qui sont tantôt des échauffements, c'est-à-dire des excitations, tantôt des refroidissements, c'est-à-dire des dépressions de l'âme.
D'autres philosophes, s'inspirant plus ou moins directement des idées d'Aristote, ont fait de l'âme un pneiima, une vapeur subtile qui circule avec le sang, dont elle n'est qu'une évaporation. Mais au point de vue de la psychiatrie
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la conséquence immédiate de cette notion physiologique, c'est que le sang gouverne en maître absolu les fonctions intellectuelles. La raison se conserve en son entier tandis que le sang est bien constitué ; s'il se corrompt, elle s'altère.
Poussant jusqu'à l'extrême les doctrines du maître, Théophraste, dans son Traité du vertige, admet que le cerveau n'est qu'une excroissance de la moelle épinière, une sorte d'épongé humide destinée à tempérer les ardeurs de l'âme. C'est, comme vous le voyez, la théorie du rhume de cerveau. Le vertige, d'après Théophraste, est une affection de l'âme ; mais on doit en rapporter le siège au cœur, origine et centre de toutes les sensations.
Laissons un instant les disciples d'Aristote, et revenons aux platoniciens. L'école d'Alexandrie, essentiellement antimatérialiste, regarde l'âme comme un rellet de l'intelligence divine, une image affaiblie, mais fidèle, du principe éternel. Cette âme se divise en deux parties : l'une intelligente, qui se dirige en haut vers la tête; l'autre irrationnelle, qui se dirige en bas vers le corps.
Or, comme aux yeux des Alexandrins l'âme rationnelle est toute l'inteUigence, et comme ils en plaçaient le siège dans le cerveau, ces vieux spiritualistes étaient déjà bien plus près de la science moderne.
Le centre psychique et sensoriel n'est plus le cœur ; c'est une partie de l'encéphale ; pour Hérophile, c'est la voûte à trois pihers ; pour Erasistrate, les méninges ; pour Strabon, les hémisphères. On ne saurait approcher davantage de la vérité. Ajoutons enfin qu'Erasistrate avait formulé d'avance, par une intuition de génie, une idée essentiellement moderne : c'est que l'étendue de l'intelligence est en rapport direct avec le développement de la surface du cerveau —
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avec la profondeur des sillons et le relief des circonvolutions.
Aussi les conséquences, au point de vue médical, d'une semblable manière de voir, ne se font pas attendre.
L'auteur alexandrin du livre sur la maladie sacrée, c'està-dire l'épilepsie, s'exprime en ces termes que contresigneraient bien volontiers la plupart des aliénistes modernes :
« Les hommes n'ont de joie, de plaisir, de gaieté, de prudence, que par le cerveau ; par lui nous viennent aussi les peines, les tristesses, les chagrins, la perte de la raison. C'est par le cerveau que nous tombons dans le délire, dans la manie, car ces divers états se produisent quand le cerveau est malade. »
Ainsi, messieurs, pour les Alexandrins, l'encéphale est incontestablement le siège de la folie aussi bien que de l'intelligence ; et rien n'est plus frappant, dans l'histoire des sciences, que de constater que ce sont les spiritualistes anciens qui les premiers ont rendu justice au cerveau. Malheureusement ces disciples de Platon ont développé et transformé la doctrine du maître sur le délire par inspiraration céleste; et subissant peut-être à leur insu l'influence de l'Orient, ils ont admis l'intervention des démons dans les maladies de l'esprit. Pour les anciens, cette expression ne comportait point le caractère sinistre que plus tard les premiers chrétiens et les Pères de l'Eglise y ont attaché. Nous verrons bientôt quels ont été les fruits de cette erreur déplorable.
Mais, dira-t-on, la science antique est-elle comprise tout entière dans de vaines spéculations? et la clinique et la pratique n'y ont-elles aucune part ?
A cette question, le nom seul d'Arétée serait une réponse.
iO CELSE. ASCLÉPIADE DE BITHYKIE.
On ne saurait assez louer, à quinze siècles de distance, la rigueur scientifique, le sens clinique, la précision des détails et l'abondance des faits qui se retrouvent dans les admirables et pittoresques écrits de ce grand aliéniste, qui a su décrire les principaux symptômes, les formes, les espèces, et plusieurs des variétés les plus importantes de la folie, avec une supériorité qui fait de lui le véritable Hippocrate de la médecine mentale.
Arétée était un pneumatiste, et comme tel, il plaçait le siège de l'âme dans le cœur. Mais ce n'est pas par de vaines hypothèses que ce grand homme a mérité notre admiration. Observateur consommé, praticien habile, écrivain de premier ordre, Arétée a laissé des descriptions inefl'açables du délire erotique, de la manie et de la mélancoUe ; il a saisi avec la plus grande netteté les rapports qui unissent l'excitation et la dépression des forces intellectuelles, et l'on pourrait croire qu'il a observé des cas de folie circulaire. L'importance qu'il accorde aux idées fixes en a fait un précurseur d'Esquirol, qui devait plus tard créer la monoraanie. Nous lui devons, enfin, des préceptes empreints de la plus parfaite sagesse à l'égard du pronostic des divers genres de folie, et du traitement physique et moral des aliénés.
Gelse, qui lui est antérieur de quelques années, semble avoir été plutôt un compilateur habile qu'un penseur original. Le chapitre unique qu'il consacre h la folie semble résumer les opinions qui régnaient alors parmi les médecins du monde gréco-romain. Il est le premier auteur qui ait signalé les hallucinations de la vue.
Evitant avec soin toute discussion théorique, Gelse est un véritable éclectique ; mais, au fond, il reste attaché avant tout à la doctrine d'Hippocrate, modifiée sous quelques rap-
GALJEN. CŒLIUS AURÉLIANUS. 41
ports par les idées de son célèbre contradicteur, Asclépiade de Bithynie.
Ce dernier, dont les ouvrages ont péri, paraît avoir été Ttin des plus puissants esprits de son époque. C'était, comme on dirait aujourd'hui, un matérialiste ; il explique tout par le mouvement des atomes. De ses idées médicales, nous ne voulons retenir que deux points : le premier, il établit la distinction entre les maladies aiguës et les maladies chroniques, distinction qui s'applique si justement à la folie ; le premier, il a créé le mot à' aliénation mentale^ expression heureuse et d'un sens vraiment profond.
Le tableau de la psychiatrie antique resterait incomplet si nous laissions de côté ce grand érudit, ce grand physiologiste, ce grand résumateur de la science antique, qui s'appelle Galien. Ce grand homme, qui, par ses expériences, a jeté les fondements de toutes nos connaissances sur les fonctions du système nerveux, ne pouvait évidemment pas méconnaître le rôle quejoue le cerveau dans les opérations de rintelligence. L'âme rationnelle, d'après Galien, habite l'encéphale ; l'âme irrationnelle est placée dans le tronc, oii elle se partage entre le cœur et le foie.
Mais quittons la psychologie de Galien pour nous occuper de ses idées en psychiatrie. Galien est un éclectique ; mais, bien plus enclin aux spéculations théoriques qu'à l'observation clinique, il reste très inférieur à Arétée pour ce qui touche à la description des maladies mentales.
Deux points importants se détachent cependant de son œuvre, Le premier, il distingue nettement le délire des maladies aiguës (phrénitis) de la vésanie ; et sur ce point il se sépare d'Hippocrate. Le premier, il joint à la manie et à la mélancolie la démence (àvoia) et l'imbécillité ([j.a)pa)Gtç),qui n'en est qu'un degré plus élevé ; et par là il prélude à la