FORME ET VOLUME DU CRANE. 2H
qu'Une mauvaise conformation du crâne suffit à elle seule pour produire la folie. D'abord on trouve chez nos malades, comme l'a très-judicieusement fait observer Bucknill, de fort belles têtes très-régulières et à contours bien développés. La forme extérieure ne laisse rien à désirer ici et ce n'est point un vice de conformation qui peut être coftsidéré comme l'origine de la prédisposition morbide ; mais chez une moitié environ des aliénés on rencontre des malformations diverses, qui bien certainement ne se rencontrent pas dans une aussi grande proportion chez les hommes sains d'esprit. Souvent le crâne est aplati de haut en bas. Il est raccourci par le retrait de l'écaillé occipitale (disposition qui se rencontre à l'état normal chez quelques peuples et en particulier chez les Basques), Certains sujets ont le front fuyant, d'autres ont le sommet du crâne en forme de voûte, d'ogive. Enfin l'asymétrie joue un rôle considérable chez eux et l'inégalité des deux moitiés du crâne est quelquefois très-brutalement accentuée.
La volume de la tête mérite une attention spéciale. Règle générale, il est un peu moins considérable chez les aliénés que chez les hommes sains; mais ce principe comporte de nombreuses exceptions. Il faudrait, pour se faire une idée exacte delà question, réunir des documents statistiques que nous ne possédons pas encore en quantité suffisante. Mais il est certain que l'ossification prématurée des sutures entraînant une diminution de capacité crânienne, a été souvent observée, ainsi que l'épaississement du diploé. Enfin, Hokitansky a décrit des ostéophytes qui semblaient être le résultat d'un travail inflammatoire.
L. Meyer a signalé une déformation particulière de la face [crania progenea] comme étant très-fréquente chez les aliénés. Le menton fait une saillie en avant et les ar-
cades dentaires perdent leur coïncidence, ce qui tient au retrait du maxillaire supérieur. Cette disposition se rapporterait, selon cet observateur, à des malformations de la base du crâne, qui correspondent à des défauts analogues de la base du cerveau.
Pour terminer, signalons l'influence incontestable des traumatismes et celle des déformations artificielles du crâne signalée par Esquirol. On sait, en effet, que dans certaines régions du midi de la France la coutume de déformer les crânes des enfants s'est perpétuée depuis le temps des Gaulois, et l'on a cru devoir attribuer à cette cause la fréquence plus grande de l'aliénation mentale dans certaines régions. Mais il faut évidemment laisser ici une large part aux aptitudes de la race, car chez plusieurs tribus sauvages la déformation du crâne est pratiquée depuis longtemps avec une complète impunité.
Les progrès de la science donneront certainement un jour une importance capitale à la conformation et à la capacité du crâne chez les aliénés ; lïiais, dans l'état actuel de nos connaissances, on doit se borner à esquisser sommairement un programme. Il serait imprudent de vouloir aller plus loin.
Nous avons étudié, dans leur 'expression la plus générale, les lésions anatomiques si nombreuses et si variées que l'on rencontre chez les fous; je n'ai point toutefois la prétention d'avoir épuisé le sujet et je me contenterai de vous rappeler que, sans parler des autres altérations qui peuvent se rencontrer dans le cerveau ou dans ses enveloppes, il peut exister ailleurs des lésions capables d'exercer une influence décisive sur la manifestation de l'aliénation mentale. La moelle épinière et les nerfs, les viscères thoraciques et abdominaux peuvent être le point de
KÉSULTATS DE l'aNALYSè: CHIMIQUE. 213
départ, nous ne dirons point la cause d'une folie bien nettement caractérisée. C'est là une question que nous aurons l'occasion d'étudier plus tard. Mais si j'ai réussi à porter la conviction dans vos esprits, vous devez être aujourd'hui convaincus que la folie est loin d'être une maladie sans lésions, et que bien souvent elle coïncide avec des altérations anatomiques faciles à saisir et nettement caractérisées.
Nous aurions maintenant à vous signaler les données que fournit l'analyse chimique des centres nerveux, pratiquée comparativement chez l'homme sain et chez les sujets atteints d'aliénation mentale. Mais il faut bien le reconnaître, les résultats obtenus jusqu'à dans cette voie ne sont pas assez concordants pour offrir une importance réelle. On peut les résumer en quelques termes principaux : 1° la quantité d'eau que renferme l'encéphale paraît être plus considérable chez l'aliéné que chez l'homme sain ; 2° la proportion des matières grasses est plus faible chez l'aliéné ; 3° la quantité de phosphore que renferment les centres nerveux n'est nullement en rapport avec le degré de l'intelligence (1).
Il nous reste à discuter les objections dont je vous parlais au début de cette leçon, et qui tendraient à établir que l'aliénation mentale n'a rien à voir avec les altérations matérielles des centres nerveux.
I. Les lésions anatomiques, dit-on, dans lesquelles on a cherché à trouver les causes efficientes de la folie, peuvent aussi se rencontrer chez des sujets dont l'intelligence est restée parfaitement saine.
(1) Consulter le mémoire d'Âddison, Journal of Mental Science, a° 57, 1866.
Nous sommes loin de contester le fait, mais il faut savoir l'interpréter. Sous l'influenced'une lésion déterminée, le cerveau ne réagit pas toujours de même ; d'énormes tumeurs, de vastes abcès peuvent séjourner longtemps dans les prO' fondeurs de l'encéphale, sans révéler leur présence par aucun symptôme.
Il faut évidemment une prédisposition spéciale, ou tout au moins des conditions particulières dont l'hérédité est peutêtre l'un des principaux facteurs, pour que le cerveau s'ébranle en présence de lésions qui resteraient ailleurs muettes. Au reste, ce n'est pas seulement en pathologie cérébrale que nous rencontrons cette contradiction apparente. Il est des malades qui, par suite d'une lésion pulmonaire peu étendue, éprouveront une dyspnée des plus intenses; d'autres sujets, au contraire, supporteront des lésions beaucoup plus étendues sans manifester aucune gêne respiratoire. Certains sujets ont la fièvre avec une facilité extrême, d'autres s'y montrent absolument rebelles ; et le délire n'échappe point à cette inégalité pathologique, dont nous sommes obligés de tenir un si grand compte en clinique. Il est incontestable, en effet, que les maladies utérines provoquent chez certaines femmes des signes évidents d'aliénation mentale ; et pourtant le nombre de celles qui portent des altérations profondes de cet organe, sans aucun trouble des facultés intellectuelles, est infiniment plus grand. Il y a donc un facteur spécial qui nous échappe et qui joue cependant dans la genèse de ces accidents un rôle prépondérant.
Mais ce n'est pas tout. L'un des principes les mieux établis en pathologie nerveuse, et dont nous devons surtout la connaissance à M. le professeur Brown-Séquard, c'est que l'excitation d'un nerf ou d'un centre nerveux
DISCUSSION DES OBJECTIONS. 2l5
produit des accidents bien plus graves que la paralysie ou la suppression de l'organe. Nous en trouvons un exemple familier dans l'action dite sympathique exercée par la lésion d'un œil sur son congénère. Les oculistes se voient souvent obligés d'énucléer un œil malade pour sauver l'œil sain. Eu pareil cas, la suppression totale de l'organe fait disparaître le danger. Ne peut-on pas admettre que dans l'ordre des faits cérébraux, un groupe de cellules mortes restera sans influence sur les autres parties de l'encéphale, tandis qu'une cellule mourante ou simplement malade jettera le désordre autour d'elle? Il semble, à certains égards, que lorsque la nature a pris son parti d^une perte qui lui est infligée, elle la supporte sans inquiétude. Voilà pourquoi peut-être des lésions de nature diverse et d'une importance considérable en apparence ont pu subsister pendant longtemps sans déterminer aucun trouble dans la formation des idées.
Enfin, n'oublions pas que le cerveau est double et que les deux hémisphères paraissent dans certains cas et dans une certaine mesure pouvoir se suppléer réciproquement.
IL II est incontestable que dans un grand nombre de cas des autopsies fort bien faites ne révèlent aucune trace de lésions. Mais il ne faut point oublier que vingt-quatre heures après la mort les traces d'une manifestation morbide ont pu disparaître complètement. A l'extérieur du cadavre nous voyons pâlir rapidement la rougeur de l'érysipèle et se flétrir des éruptions très-apparentes pendant la vie.
Ne pourrait-on pas admettre que bien souvent une hypérémiedes couches corticales ou de la pie-mère, source d'un délire très-accentué, a pu disparaître lorsqu'un temps considérable s'est écoulé après la mort ? On a quelquefois pratiqué des autopsies presque immédiatement après le décès,
et l'on a pu reconnaître ainsi des altérations, que l'étude la plus minutieuse n'aurait certainement pas révélées vingtquatre heures plus tard.
Mais en dehors de ces considérations qui peuvent avoir leur importance, il n'est pas douteux que des lésions parfaitemen t matérielles ne puissent fort bien se manifester sans aucune altération visible.he curare paralyse les nerfs moteurs, et une analyse persévérante nous a montré le point précis oîi s'exerce son action ; nous savons aujourd'hui que c'est aux extrémités des nerfs périphériques qu'il faut la rapporter. Cependant, le microscope n'a révélé aucun changement de structure dans les éléments qui les composent, et c'est l'expérimentation physiologique qui , seule, nous a donné connaissance du fait. Il serait à désirer que pour l'étude des altérations cérébrales nous eussions des moyens d'analyse aussi délicats. Le microscope lui-même n'est qu'un instrument grossier, si nous le comparons aux résultats que peuvent nous fournir de tels procédés d'investigation.
N'oublions pas enfin que la folie paraît être chez beaucoup de sujets le résultat d'un vice de conformation cérébrale plutôt que l'expression directe d'une maladie brusquement survenue chez un homme sain. C'est en réalité'un phénomène d'évolution. Déjà on semble admettre (Luys) que la prépondérance du cerveau droit sur le côté gauche est une prédisposition à la folie, et sans nous aventurer dans des affirmations qui sortent de nos habitudes, nous dirons simplement que c'est probablement dans cet ordre d'idées qu'il conviendrait le mieux de diriger nos recherches (1). ^ III. C'est, nous dit-on, dans les vésanies que compli-
(1) Depuis le commencement de l'année 1880, toutes les autopsies que nous avons pratiquées à la Clinique des maladies mentales ont confirmé (sauf dans un seul cas) la prépondérance de Thémisphère droit.
quent des lésions du mouvement qu'on trouve des lésions anatomiques, et non pas ailleurs. Telle était l'opinion de Leuret, à laquelle paraissent se rallier plusieurs de nos aliénistes modernes. Cette proposition serait profondément vraie, si l'on ne voulait accepter que des lésions constamment en rapport avec les symptômes ; mais elle n'est point exacte si l'on admet, comme nous avons cherché à le démontrer, que dans les centres nerveux une seule et même lésion peut déterminer une multitude de symptômes divers et même n'en déterminer aucun. N'en est-il pas de même pour d'autres organes?
Rappelons-nous ce qui se passe souvent dans les asiles de vieillards. Un vieux pensionnaire tombe subitement mort au pied de son lit. Personne ne le croyait malade. L'autopsie nous révèle l'existence d'une pneumonie suppurée qui avait parcouru son évolution tout entière sans troubler en apparence les fonctions générales de l'économie. Or, l'encéphale possède, au plus haut degré, cette sorte de patience qui permet de souffrir sans se plaindre.
Les troubles du mouvement d'ailleurs ne se rattachent pas toujours à des lésions matérielles appréciables. Je me contenterai de rappeler l'exemple de la paralysie agitante, dont les caractères anatomiques sont encore à trouver.
IV. Les lésions anatomiques, nous dit-on, qu'on rencontre dans le cerveau des aliénés, sont la conséquence et non pas la cause des troubles intellectuels.
Il faut, messieurs, pour répondre à cette dernière objection, se demander ce que sont en effet les lésions anatomiques dans toute maladie. Il est des cas oii nous ne pouvons les considérer que comme des symptômes internes^ nés d'une cause générale et que nous verrions apparaître en même temps que les autres manifestations morbides, si les
organes étaient transparents. Les pustules de la variole et les lésions intestinales de la fièvre typhoïde sont l'expression générale d'une maladie spécifique qui a pénétré dans le sang. Mais les congestions passives, les œdèmes et les épancheraents séreux qui caractérisent la dernière période d'une affection valvulaire du cœur reconnaissent bien évidemment pour cause une lésion anatomique qui les a précédés. Il en est probablement de même dans l'ordre des maladies mentales. Qu'une émotion morale violente détermine une perturbation profonde de l'innervation cérébrale et qu'il en résulte un accès de manie aiguë, nous admettrons volontiers que l'on puisse considérer l'hypérémie concomitante comme un symptôme intra-crânien. C'est une conséquence de l'ébranlementprimitif, qui marche parallèlement aux désordres de l'intelligence et des fonctions organiques. Mais lorsque chez un vieillard en étatde démence nous trouvons les circonvolutions aplaties et les cellules ganglionnaires atrophiées, il est bien permis de croire que l'absence d'idées est la conséquence de l'atrophie des organes qui sont destinés aux fonctions intellectuelles.
Messieurs, je m'arrête ici. Je ne songe nullement à vous faire un cours de pathologie générale ; mais j'ai voulu vous montrer que la folie tend à sortir définitivement du cadre des maladies sans lésions pour se ranger dans la grande famille des affections organiques des centres nerveux. Si la démonstration n'est pas encore complète, qui de nous songerait à s'en plaindre? C'est précisément sur les points oîjL la science est encore indécise et oii ses frontières ne sont pas nettement tracées, que l'avenir réserve une ample moisson de découvertes aux travailleurs de notre époque.
HUITràlE LEÇON