IDÉES AMBITIEUSES. ÉROTISME
Je VOUS ai déjà signalé une partie de l'état moral qui caractérise ce genre d'aliénation ; mais il est des troubles de nature psychique qui ont un caractère mieux défini. D'abord et avant tout, et c'est le point le plus important à connaître, ces malades sont des menteurs sans aucune espèce de vergogne ; rien ne leur est plus facile que de fabriquer une histoire que leur intelligence alerte entoure de toutes les circonstances qui peuvent la rendre vraisemblable.
Des idées ambitieuses viennent souvent brocher sur le tout. Les uns se figurent être des descendants de familles royales, les autres se disent attachés à des individus très haut placés.
Aux idées ambitieuses vient plus d'une fois se joindre un délire religieux. Le malade est l'apôtre d'une religion nouvelle, il veut aller partout réformer le monde et fonder des ordres monastiques. KrafTt-Ebing rapporte l'histoire d'une femme dont l'ambition se bornait à devenir la cuisinière d'un curé; elle espérait ainsi se rapprocher du ciel.
Beaucoup de ces sujets se livrent à des actes répréhensibles et qui frisent la culpabilité. Il en est qui volent; il en est, principalement chez les hommes, qui se livrent à l'ivrognerie avec fureur ; ils s'abandonnent à ces goûts dépravés, non par habitude, mais par suite de leur état mental.
Chez un grand nombre de ces aliénés , les sensations génitales sont très exaltées.
Le plus souvent, il ne s'agit pas de phénomènes physiques, mais de véritables idées délirantes qui pivotent autour de ce centre et décrivent une circonférence plus ou moins étendue. Il serait facile d'en' multiplier les exemples ; mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que bien souvent une impuissance absolue accompagne ces
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rêveries lubriques, et que bon nombre de ces malades seraient absolument incapables d'accomplir les prouesses dont ils aiment à se vanter; mais il n'en est pas toujours ainsi, et, des idées, ils peuvent quelquefois passer aux actes. Aussi faut-il toujours les surveiller de très près, d'autant plus qu'ils ont souvent un goût prononcé pour des pratiques contre nature.
Un grand nombre d'entre eux s'adonnent avec fureur à la masturbation. J'ai connu un jeune Espagnol qui passait sa vie à se livrer à cet acte. On le surveillait avec soin; il prétextait le sommeil et se retirait dans son appartement en disant à son gardien : c Allez-vous-en, j'ai besoin de dormir, n
Ainsi l'exaltation maniaque s'accompagne d'excitation sensuelle chez les hommes quelquefois, et chez les femmes toujours. Il n'est point de femme en état d'excitation maniaque qui n'ait en même temps de l'excitation sensuelle. Cette disposition se manifeste, chez un grand nombre d'entre elles, par la coquetterie et quelquefois par des costumes excentriques, des toilettes ridicules. Ces préoccupations se trahissent aussi par des lettres adressées à divers individus, par la recherche de la société des hommes et, quelquefois même, par la recherche de la société des femmes.
Souvent aussi, cette exaltation se traduit au dehors par d'interminables dissertations sur la chasteté, sur le bonheur de la vie religieuse. Toutes les fois qu'une malade en état d'excitation maniaque vous tiendra de pareils discours, soyez certains que, sous ce masque, se cache un fonds d'excitation lubrique.
Pour achever de peindre l'état intellectuel et moral de ces sujets, il faut noter la manie puérile de la destruction. Souvent ils ne se livrent pas à des actes de violence contre
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les personnes; mais ils cassent une glace, déchirent des vêtements et, lorsqu'on leur montre ce qu'ils ont fait, ils éclatent de rire comme des enfants mal élevés.
A côté de ces phénomènes intellectuels et moraux se place un état physique particulier. Sans doute, cet état n'est pas aussi caractéristique que celui des vrais maniaques, mais il est assez spécial pour montrer de quelle classe de malades il s'agit.
D'abord, ce qui caractérise ces aliénés, c'est l'insomnie, mais une insomnie relative. Beaucoup d'entre eux ne dorment que quelques heures par nuit, d'autres sont obligés de quitter leur lit pour aller se promener.
En même temps, on note cette sensation de bien-être qui s'accorde avec certaines modifications de l'état physique. On rencontre souvent chez les excités maniaques, et surtout chez les femmes, une physionomie plus pleine, plus animée, plus jeune, des couleurs plus vives, une sorte de turgescence vitale. En même temps, les forces musculaires augmentent ; ils sont infatigables, ils sont constamment en mouvement, jamais ils ne paraissent éprouver le besoin du repos.
Mais, ce qui trahit d'une manière évidente le trouble de leur état physique, c'est que, malgré leur appétit et leurs bonnes digestions, ils diminuent assez rapidement de poids. Il y a donc chez eux un véritable amoindrissement physique, qui contraste avec les autres phénomènes que nous venons de décrire.
Chez ces malades, il est très rare de rencontrer des hallucinations; je ne prétends pas qu'ils soient absolument à l'abri de ces perturbations sensorielles, mais ce sont alors, pour ainsi dire, des hallucinations avec conscience et non pas des erreurs dans lesquelles le jugement est compromis.
Il ne faut point considérer comme une illusion cette tendance qu'ils ontj ainsi que la plupart des aliénés, à prendre pour des connaissances tous les individus qu'ils rencontrent; c'est plutôt une conception délirante qui découle directement de l'agitation intellectuelle.
Il est des aliénés chez lesquels cet état peut durer la ■vie tout entière; ils ne versent jamais dans la démence. C'est alors la manie raisonnante; mais, le plus souvent, cette excitation maniaque n'est pas un symptôme indépendant ; elle fait partie d'un drame dont elle ne constitue que le premier acte ; dans ce cas , l'excitation est le premier terme de la folie circulaire.
Lorsqu'il ne s'agit pas de ces deux maladies, l'excitation maniaque appartient le plus souvent à la folie intermittente. Dans ce cas, le malade s'agite pendant un certain temps et revient plus tard à son état normal ; la maladie est alors quelquefois justiciable du sulfate de quinine.
C'est surtout dans la folie hystérique que l'on observe ce symptôme ; l'excitation maniaque fait partie des manifestations intellectuelles de cette grande névrose. On sait que d'une manière générale l'état mental des hystériques est une forme de la psychose que je viens de vous décrire.
L'excitation maniaque est très souvent le premier stade de la paralysie générale. C'est l'une des mille formes que présente le délire dans cette maladie à manifestations si variables. Dans cette forme particulière, il n'y a pas de stade mélancolique; les malades forment des projets; ils se lancent dans des spéculations hasardeuses, et très souvent, comme le fait remarquer M. Lasègue, ils réalisent une très grande fortune pendant cette période, heureux s'ils tombent dans l'impuissance avant de pouvoir détruire ce qu'ils ont édifié.