EXCITATION INTELLECTUELLE
Les facultés créatrices de leur intelligence sont également surexcitées au plus haut point, et, de même qu'ils inventent des calomnies, on les voit manifester dans toutes les directions possibles cette exubérance de conceptions.. Quelques-uns composent avec beaucoup de verve des pièces de théâtre et d'autres productions littéraires, mais la bizarrerie de certaines conceptions montre bien qu'il s'agit, en définitive, de cerveaux fêlés.
D'autres excités se livrent à des combinaisons gigantesques destinées à faire leur fortune et à révolutionner le monde. Celui-ci prépare des spéculations financières qui doivent lui procurer rapidement une immense fortune ; celui-là veut créer un journal universel, qui contiendra à lui seul plus de documents que tous les autres et se vendra à un prix inférieur, ce qui annulera tous les autres organes de la presse et le rendra maître absolu de la publicité dan& le monde entier. Un troisième expose des inventions mécaniques qui doivent transformer l'industrie. Enfin rien n'est plus commun chez ces sujets que la manie versifîcatrice : ils inondent des pages entières de leurs élucubrations poétiques, et c'est l'une des manifestations de leur activité morbide. La qualité, il est vrai, n'est pas toujours en rapport avec la quantité de leurs productions. Leurs vers ont souvent un pied de trop et n'en marchent pas mieux.
Il semble que ces individus, doués d'une intelligence si vive, si aiguisée, et d'une excitation d'esprit si manifeste, doivent être des causeurs charmants; c'est là une erreur profonde; ce sont des bavards insupportables et rien au monde n'est plus fatigant que de subir cette conversation stérile qui fatigue l'attention sans la rassasier; et cependant ils ont souvent une facilité particulière pour saisir les défauts et les travers des personnes qui les entourent et
pour les mettre vivement en, lumière. Aussi celui qui cause avec eux pendant quelques minutes les trouve très spirituels et très amusants; il suffit de les voir plus longtemps pour les apprécier à leur juste valeur.
Quand cet état se prolonge, les malades sont impossibles à vivre; rien ne peut les contenter. On empêche leurs facultés de se développer, disent-ils; ils sont toujours méconnus, toujours sacrifiés.
Ils sont souvent très impolis et, d'autre part, ce qui est en quelque sorte le complément de leur état, ils sont susceptibles à l'excès et la moindre plaisanterie devient à leurs yeux une faute impardonnable.
A côté de ces troubles intellectuels, on observe des phénomènes d'un ordre plus nettement physique. Les malades éprouvent un besoin perpétuel de mouvement ; ils font de nombreuses visites et ils vont relancer toutes leurs anciennes connaissances. Il m'est arrivé souvent d'être consulté par des personnes qui ne savaient comment se débarrasser d'aliénés de cette espèce.
Beaucoup de ces individus (surtout ceux auxquels leur fortune permet de faire certaines dépenses) ont la manie des voyages. J'ai connu une dame qui vivait depuis de longues années dans un état d'excitation maniaque et qui éprouvait de temps en temps un besoin irrésistible de faire un voyage. Elle partait pour Nice ou pour Bordeaux; mais, à peine arrivée, elle reprenait le train de Paris et rentrait chez elle après avoir satisfait son désir.
Ce besoin d'agitation survient quelquefois d'une manière absolument inattendue. Tel malade se lève au beau milieu de la nuit pour aller se promener à la campagne. Fait curieux, même lorsqu'ils sortent ainsi pendant l'hiver, à moitié habillés, ils ne s'enrhument jamais.