i^ES nÉi,inES systi^matisi^s
perfection des langues mortes, et dont les lignes fondamentales ne sauraient plus varier, il en est d'autres qui, , semblables aux langues vivantes, trahissent par leurs variations incessantes les incessantes fluctuations de l'esprit humain.
La clinique est de ce nombre, et voilà pourquoi, sans jamais vieillir, elle se répète toujours.
Depuis deux ans, une discussion des plus animées est venue donner un relief nouveau à la question qui va nous occuper. Les opinions les plus opposées s'y sont successivement fait jour ; le débat n'est pas encore terminé.
J'entre donc en pleine actualité, en reprenant aujourd'hui l'étude de ce problème si souvent discuté devant vous, et je me propose de l'envisager sous toutes ses faces, afin de lui donner tout le développement qu'il mérite.
Mais, vous le savez, c'est d'un cours de clinique que je suis chargé, et j'ai, par conséquent, adopté le principe de faire pivoter chacune de mes conférences autour de l'observation d'un malade.
Celui dont je veux aujourd'hui vous parler, ne présente point cette brillante éloquence, cette physionomie originale et ces côtés dramatiques, qui donnent tant de saveur à l'histoire de certains persécutés. Il n'en réalise que mieux le type de la maladie telle que Lasègue l'a décrite pour la première fois. C'est un modeste ouvrier dont l'histoire un peu terne pourra vous être rapidement présentée ; elle n'en est pas moins digne d'intérêt, et vous y retrouverez les principaux caractères delà maladie, que je me propose d étudier maintenant avec vous.
Un homme de quarante-quatre ans, de taille moyenne, d'aspect vigoureux, est amené à la clinique de Sainte-Anne
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au mois d'avril 1881. Détail cuncux, le certificat de la préfecture est signé Lasègue; et ce malade présente précisément le type du délire auquel Lasègue a le plus spécialement attaché son nom.
Marié deux fois, il vivait avec sa seconde femme, lorsqu'en 1873, éclata le délire pour lequel nous le traitons aujourd'hui. Il y a donc quinze ans qu'il est malade.
Ouvrier lithographe apprécié par son patron, aimé de ses camarades, il travaillait un jour dans son atelier, lorsque, tout à coup, il entendit des voix qui lui disaient que sa femme le trompait. Ses hallucinations se sont souvent répétées, et pendant longtemps le délire est resté fixe et identique à lui-même. L'infidélité supposée de sa femme était le point de départ, le pivot de son aberration mentale. C'est seulement en 1880, sept ans après le début de sa maladie, qu'il a commencé à devenir plus actif et à se plaindre vivement de ses persécuteurs. Les ouvriers de son atelier, non contents de l'insulter, lui faùaie?U des inisères ; on dérangeait ses outils, on l'empêchait de travailler. Bref, il quitte la maison où depuis de longues années il était employé. 11 entre dans deux autres ateliers, il trouve les mômes misères. Enfin, l'hallucination prend un empire absolu sur lui Les Illusions s'y joignent. Tous les bruits se transforment en voix humaines, et toutes ces voix l'insultent. Un menuisier, qui travaille dans une pièce voisine, lui parle à coups de marteau; s'il y a trois coups, il entend SU y en a deux, co-quin. Les ronflements de son père se transforment en paroles, qui deviennent des reproches au sujetde son oisiveté. Enfin, les voix deviennent impératives ; elles lui défendent de travailler, elles lui donnent à chaque instant des ordres qu'il est forcé d'exécuter.
Un jour, qu'il se trouvait dans un dénuement absolu, il
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crut entendre la voix de sa tante qui lui disait : Va chez le boucher, montre-lui les trois, il te donnera à mawjer. Il est inutile de chercher un sens à cette phrase d'aliéné ; toujours est-il qu'il va chez le boucher, répète ce qu'on lui a dit, et provoque une scène trâgi-comique qui aboutit à des violences, dont la conséquence finale a été son arrestation. Depuis longtemps, d'ailleurs, cet homme se laissait emporter à des voies de fait contre son père, sa mère et son enfant. Un jour, il a failli tuer sa fiière qui l'injuriait, dit-il, c'est-à-dife que ses hallucinations le portaient à croire que cette femme lui adressait des injures.
Il est à la clinique depuis sept ans aujourd'hui, et une sobriété forcée a fait disparaître chez lui toute trace d'aleoblisme. Il est devenu réticent; il faut lui arracher les renseignements qu'il donnait autrefois avec une certaine exubérance et une certaine animation^ On apprend, à force de questions, qu'on injuriait sa femme, on l'accusait de mauvaise tenue et dé mauvaises moeurs. On disait que ses jupons traînaient dans la boue. On lui faisait entendre ces paroles par un appareil céphalétique et échostique. Vous trouvez ici les néologismes familiers à ce genre d'aliénés* D'autres fois il paraît avoir eu des hallucinations psychiques. Tantôt on lui envoie des pensées dans la tête ; tantôt il entend les voix comme si vous parliez. Il ne sait pas qui lui envoie ces voix; il n'a pas de persécuteur en ce moment.
Il est modeste, il ne s'attribue pas de qualités extraordinaires; il peut gagner, quand il travaille, dit-il ^ sept francs par jour, il s'accorde une instruction très élémentaire, celle que peut avoir un simple ouvrier. Il dit cependant qu'il a fait des inventions en lithographie (ce qui, d'ailleurs, est parfaitement possible et peut être vrai). Il accuse ses persécuteurs de lui voler ses inventions en surprenant sa pen-
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sce. On me fait mon bien, dit-il, ce qui veut dire : on me ,vole mes inventions.
En somme, cet homme, déjà malade depuis quinze ans, n'est pas encore un ambitieux; il le deviendra peut-ôtre. Et c'est peut-ôtre sur la pente des inventions qu'il glissera plus tard. Mais, en ce moment, je ne saurais découvrir aucune trace de mégalomanie.
Ajoutons ici qu'il jouit d'une très bonne sanlé^ et ce fait négatif me paraît de la plus haute importance.
C'est qu'en effet le persécuté est habituellement uh malade bien portant, malade d'esprit mais sain de corps. Nous voyons ici un frappant contraste avec la manie et surtout avec la mélancolie dans laquelle les troubles soraati^ ques (amaigrissement, perte d'appétit, insomnie) se joignent presque toujours aux troubles psychologiques. Le persécuté, au contraire, est souvent un homme d'une vigoureuse santé et d'un esprit robuste ; il semble destiné à vivre de longs jours, il ne verse que difficilement et tardivement dans la démence à laquelle il échappe souvent malgré la longue durée de sa carrière. On voit souvent des persécutés dont l'intelligence est encore intacte à l'âge de soixante-dix ou quatre-vingts ans, bien que leur délire soit toujours resté identique à lui-même.
Le délire des persécutions est donc une vésanie, c'est même le type des vésanies vraies. C'est un trouble de lintelhgence avant tout, et l'on ne s'étonnera pas de voir qu U ait été décrit pour la première fois, à titre de maladie spéciale, par un grand psychologue, Emmanuel Kant.
bans doute, il y a toujours eu des persécutés et nous trouvons, chez les historiens, des types bien manifestes de ces déviations mentales. Les médecins du dix-septième et du
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dix-huitième siècle en ont donné des observations très concluantes. On en trouve un exemple très remarquable dans le livre de Pinel. Enfin, dans son chapitre des monomanies, Esquirol en rapporte plusieurs exemples très bien observés, mais sans en faire les éléments d'un groupe spécial; et, parmi les médecins, personne, avant Lasègue, n'avait songé à grouper ces faits épars et à créer ainsi une véritable maladie mentale sous le nom de délire des persécutions. Il a véritablement fait œuvre de créateur, et tous ceux qui sont venus après lui, n'ont fait que modifier, transformer, élargir la conception primitive à laquelle, le premier, il a donné l'existence.
Les développements si considérables de cette idée primitive nous obligent, au point où nous en sommes aujourd'hui, à distinguer plusieurs types du délire des persécutions. Ce sont :
r Le type décrit par Lasègue, le vrai persécuté.
2° Le persécuté avec idées ambitieuses : type Morel, Foville et Falret.
3° Les persécutés persécuteurs : type Lasègue, type
Falret.
4" Les idées de persécution, qui se développent chez beaucoup de sujets, sans constituer une maladie à part. On les rencontre chez les paralytiques généraux, chez les alcooliques, chez les séniles, chez les faibles d'esprit ; et il est très important de distinguer ces malades des vrais persécutés.
S" En cinquième lieu, la folie à deux, qui, le plus souvent, se rattache au délire des persécutions. 6° Les persécutés en liberté.
Commençons d'abord par étudier le malade type, celui
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dont l'état mental a été si magistralement décrit par LasègLie.
Si l'on remonte à l'origine de l'histoire d'un persécuté, presque toujours on trouve, au début, un caractère bizarre, défiant, inquiet, soupçonneux, qui déjà renferme en soi le germe du délire, qui éclatera plus tard. Il m'a été donné de rencontrer sur les bancs du collège des prédestinés, qui deja m avaient frappé par des tendances dont je ne «avais pas alors apprécier la portée, et qui ont amené plus tard I explosion d'un délire, dont j'ai pu suivre toutes les phases pendant une période de plus de trente ans.
Ce qui caractérise essentiellement tous les persécutés, ce qui domine toutes les différences individuelles, c'est \ araopInUe{i), c'est l'hypertrophie du moi, c'est la tendance a considérer tout par rapport à soi-même, et à se regarder comme le centre du vaste univers.
Il est l'axe du monde et lui permet d'aller.
A. DE Musset.
Il résulte de celle disposilion d'esprit une susceptibilité m rb,de, une tendance à tout prendre de travers à co ! Klerer es événements sous un point de vue tout ;rticuiiei , et à se croire toujours victime.
Et cependant, au printemps de la vie, ces sujets ont sou-
eldeiical. Ils font illusion aux autres, comme ils se font
4g2 UIÎS DÉLlUIiS SYSTÉMATISÉS.
illusion à eux-mêmes; mais une intimité prolongée, une connaissance plus complète du sujet, liniront toujours par démontrer îi l'observateur le moins prévenu que, sous les apparences les plus flatteuses, le caractère du su)et est bien ce qu'il sera toujours, incurablement égoïste, parce qu'il
rapporte tout à, soi.
Mais, au premier abord, on trouve souvent, chez les sujets de cette espèce, des qualités vraiment remarquables, un esprit très alerte et une conversation vraiment intores-
Les persécutés sont, en effet, les plus intelligents des aliénés, contrairement à l'assertion de Legrand du Saulle qui leur attribue une intelligence généralement au-dessous de, la moyenne. La vérité, c'est qu'on trouve dans leurs rangs des esprits des calibres les plus divers, depuis le simple ouvrier sans instruction jusqu'aux esprits les plus littéraires, les plus raffinés et les plus aptes à jouer un rôle éminent, soit dans les lettres, soit dans les sciences soit dans la politique ou dans l'administration. Pendant Ion temps ils peuvent remplir dans la société un rôle honoiable, et quelquefois éminent. .
Mais enfin, il vient un jour où le persécute franchit la barrière qui sépare la raison de la folie, pour entrer sur le terrain de la pathologie mentale. Ce début, comme 1 a dit Lasègue (1), peut s'opérer brusquement quelquefois, mais,
solument démouslratils.
DIÎFIANCE. — INTERPRIÎTATIONS. 483
.le plus souvent, la marche de la maladie, àcette époque, est graduelle et progressive.
L La première étape est marquée par un état d'inquiétude, de malaise et d'agitation ; c'est ce que j'appellerais volontiers la période de défiance. C'est le délire des soupçons des auteurs anglais.
Le malade promène autour de lui des regards inquiets et recueille avec anxiété des indices de malveillance dans les incidents les plus futiles. Mais cette période, comme l'a fait très justement observer Morel, se présente très souvent sous l'aspect de l'hypocondrie. Tandis que les persécutés ordinaires portent leurs préoccupations sur tout ce qui les ëntoure, les persécutés hypocondriaques portent leurs préoccupations presque entièrement sur l'état de leur santé. Ils entrent par la porte de l'hypocondrie dans la voie qu'ils' suivront parallèlement aux autres.
IL Au sortir de cette première étape, le malade entre dans la période des interprétations délirantes. II discute lUnalyse tous les événements qui attirent son attention' Il les interprète au prom de son délire, qui recevra bientôt un commencement d'organisation.
Un phénomène des plus importants marque ordinaire- ^ ment le début de cette période: c'est l'hallucination.
Sans doute il peut exister des hallucinations dès le début mais elles sont, à cette période, moins intenses et moins fréquentes. Elles sont surtout moins facilement acceptées : comme des réalités par le malade.
Fait d'une importance capitale, le sens de l'ouïe joue ici
e premier rôle, et les hallucinations auditives prédominent on s 1 ^^^^^^^^^^ ^ J ^^^^^on ,
en U . l ne faut point s'en étonner ; le sens de l'ouïe est en effet le plus intellectuel de tous, le plus directement en
DES DlitlItlîS SYSTÉMATISÉS.
rapport avec les conceptions de l'esprit, et c'est à lui seul que nous devons la connaissance des idées abstraites. Aussi, danslesvésaniespures,leshallucinations auditives jouerontelles le premier rôle ; tandis que dans les délires toxiques ainsi que dans ceux qui se rattachent plus directement aux lésions somatiques, on voitprédominer d'autres troubles
sensoriels. , ,
Toutefois, d'autres hallucinations peuvent ^égalemen entrer en jeu chez les persécutés. Citons d abord et en remièreli ne les hallucinations du goût et de odorat, qui portent souvent les malades à cro.re 5" " J™'; les empoisonner ; puis les hallucmations génitales, si ta tnte's chez les personnes du sexe féminin et qur serve dê base à tant d'accusations insensées; enfin, les halluc, nations tactiles. Les malades se plaignent d'être ,nnces, 11, brûlés, électrisés surtout. Certains sujets sont frappés violemment par des agresseurs invisibles. ' Les hallucinations de la vue sont ici lesmoins fréquente, de toutes, et lorsqu'on les observe chez un persécute, on p affirmer, presque à coup sûr, qu'il est alcoohque.
On ne saurait assez insister sur l'importance de ce, troubles se soriels. Les hallucinations ont une influence lorme sur la marche du délire ; elles modiflent les idée, r : écuté, et lui suggèrent des -nceplions é— Aucun observateur impartial ne saurai ^
lté nui, cependant, a été récemment mise en doute pa des auLk p?us soucieux d'échatauder nn système que de rendre hommage à la vérité scientifique.
Ce sont aussi leshallucinations, et surtout «elles d o m • »„rlP„t le persécuté dangereux. Elles peuvent lui ,Uo r autlCM'ons'y'attendlemoins.uucagres.^^
totiSue que rien ne taisait prévoir. Elles peuvent au,si