‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 174 sur 283 · SYSTÉMATISATION · texte numérisé non relu

SYSTÉMATISATION

devenir l'origine d'un crime commis après une longue préméditation.

III. La période de systématisation succède à celle des interprétations délirantes. Le malade commence à se forger un système ; il crée un roman plus ou moins ingénieux, suivant les ressources de son esprit. Il organise enfin, si l'on peut ainsi parler, son système de défense. Mais ce n'est point du premier jet qu'il arrive à la perfection ; c'est après un long travail de rédaction, d'arrangement et de critique. Il prévoit les objections, il prépare ses réponses, et voilà pourquoi l'on est souvent surpris de la profondeur de ses réflexions et de la vigueur de sa logique; c'est qu'on est en présence d'un travail préparé de longue main, et non pas d'une simple improvisation.

C'est surtout à la période de systématisation qu'il faut rapporter les néologismes si fréquents chez ces malades. Ils inventent des expressions souvent bizarres, et s'étonnent de n'être pas immédiatement compris. Notre malade est convaincu qu'on lui fait entendre ses voix au moyen d'un appareil céphalétique , échostiqiie. Un autre, qui prétend frapper ses ennemis à distance, se dit foudroyantissimeur. Un troisième, qui prétend poursuivre et démasquer les fraudes commises par l'administration, dit : « Je n'aime pas ces causes prévaricationnelles . »

Cette tendance aux néologismes est presque spéciale aux persécutés ; on ne la rencontre presque jamais au môme degré chez les autres fous.

Signalons aussi la manie des écrits et des correspondances. Les malades rédigent de volumineux manuscrits, écrivent sans cesse aux autorités et ne se lassent jamais de ressasser leurs plaintes. Un homme d'esprit proposait d'ap-

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pelei- celte phase de leur délire, la période des petits

papiers.

Les déplacements, les déménagements, les changements de domicile, appartiennent plutôt à la période hallucinatoire. Le malade croit échapper à ses ennemis en changeant d'atelier, en quittant sa résidence, en entreprenant un voyage; et comme il n'obtient jamais satisfaction, ses déplacements continuent toujours. Les aliénés migrateurs de Foville sont surtout des persécutés, comme nous le verrons plus tard.

Beaucoup de persécutés ne dépassent jamais la période de systématisation, qui est pour eux une station définitive.

Mais il importe de noter que, comme beaucoup d'autres maladies, le délire des persécutions a des périodes d'exacerbation et de rémission, pendant lesquelles l'attitude du malade est absolument différente. Est-il en période d'excitation? Il s'agite, il se démène, il se répand en discours et en écrits : c'est alors que le persécuté dévoile tout son système; c'est à ce moment surtout qu'il devient dangereux. Est-il, au contraire, dans une période de rémission? C'est alors qu'ils devient réticent ; c'est alors qu'il dissimule son délire ; c'est alors qu'il devient presque impossible de lui arracher les aveux dont il était si prodigue au moment de sa crise.

La défiance prend alors le dessus, et c'est à ce moment qu'on entend cette parole si caractéristique, cette réponse à toutes les questions adressées au malade sur l'origine de ses tribulations : Vous le savez mieux que moi.

Quand la réticence est au premier degré, le malade ne parle pas de son délire; à un degré plus élevé, il cherche à le dissimuler; à un degré plus élevé encore, il le nie effrontément.

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II sait, en elTel:, par une doiiloiireuse expérience, que c'est pour avoir exprimé trop ouvertement ses idées qu'il a été séquestré. Désormais, il les cachera soigneusement jusqu'au jour oîi une nouvelle période d'excitation viendra mettre le feu aux poudres, et lui rendre son attittide primitive.

C'est aussi pendant les périodes d'excitation que le persécuté franchit une nouvelle étape, quand il doit la franchir ; c'est alors qu'il fait le choix de ses persécuteurs, et qu'il arrive au point culminant de son délire.

Cette transformation, vous le savez, n'est pas nécessaire, et plus d'un de ces malades reste indéfiniment dans le vague, entouré d'une atmosphère de malveillance, sans désigner ses ennemis.

Le vrai persécuté, disait Lasègue, n'a point d'ennemis : on le persécute, on lui en veut ; mais il ne peut désigner personne.

Ceux qui ont, au contraire, choisi les objets de leur ressentiment, sont immédiatement transformés par cette évolution redoutable, et passent au rang des fous les plus dangereux. Nous consacrerons une leçon tout entière à cette catégorie de malades.

Jetons maintenant un coup d'œil sur le malade arrivé à la période de la cristallisation.

Dans le cours monotone de son existence souvent si longue, et qui peut dépasser les limites ordinaires de la vie humaine, le persécuté tend à s'isoler de plus en plus. Le délire ne change point, mais il s'intensifie, et ses progrès ont bientôt fait disparaître tout ce qu'il pouvait y avoir d'aimable dans un pareil caractère. Le malade s'enveloppant de plus en plus étroitement de ses idées comme d'tm vêtement dernier qu'il ne doit jamais quitter, trahi de toutes

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parts, accablé d'injustices, s'enfonce dans le désert, comme le Misa7ithrope, et clierche à fuir ses semblables.

La défiance s'accroît tous les jours; elle s'étend aux moindres détails, elle empoisonne toute l'existence du persécuté, et le plonge dans un abîme de désespoir, dont rien ne saurait plus le tirer.

La marche des événements n'est pas toujours aussi régulière ; à des périodes de rémission succèdent des crises d'excitation qui, dans beaucoup de cas, paraissent résulter de congestions cérébrales passagères. 11 est certain que plusieurs de ces sujets meurent d'hémorragie cérébrale. Mais en dehors de cet accident, ils jouissent en général d'une bonne santé physique, et n'arrivent que très lentement à la démence à laquelle plusieurs d'entre eux n'aboutiront jamais.

Il est à remarquer que le suicide est moins fréquent ici qu'on ne pourrait le croire; nous verrons bientôt pourquoi. 11 nous faudra maintenant aborder un autre sujet, il faut vous parler des persécutés ambitieux dont l'histoire depuis longtemps, a, depuis quelques années, si vivement attiré l'attention. Ce sera l'objet de la prochaine conférence.

Mais il me reste un dernier mot à dire, un dernier devoir à remplir. Vous m'avez souvent entendu prononcer le nom de Lasègue, et vous l'entendrez souvent encore, au cours de ces conférences. C'est qu'en effet Lasègue marche à la tète de la phalange d'observateurs qui ont parcouru le terrain du délire des persécutions, et sans méconnaître la \aleur des efforts de ses contemporains et des travaux de ses successeurs, on doit le regarder comme le véritable créateur du délire des persécutions. Ce n'est donc pas sans un étonnement mêlé de douleur que j'ai vu s'élever des prétentions qui tendent à le faire descendre de la place

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