PERSÉCUTÉS AMBITIEUX
Sommaire. - Crislallisalion du délire. - Immobilité mentale de certains sujets. - Évolution progressive de certains autres. - Délire ambitieux. - Morel, Foville, Falret, Legrand du Saulle, MM. Magnan, Gérente, P. Garnier. - Transformation de la personnalité. - Mégalomanie. - La logique intervient-elle dans cette transformation ? - Génération spontanée du délire. - Formes diverses des conceptions délirantes. - Substitution ou coexistence de deux délires. - Attitude
des ambitieux. , Théorie du délire chronique. - Le persécuté devient-il forcement arabitieux. — Ni jamais ni toujours. — Conclusions.
Le délire des persécutions tel que je l'ai décrit dans la conférence précédente peut être considéré comme le type complet d'une maladie mentale, d'une vésanie évoluant à travers plusieurs faits successifs, et se terminant par une période de cristallisation à partir de laquelle peu de changements se déclarent, l'état intellectuel du malade restant indéfiniment le même, car son siège est fait, son système de défense est complet, la rédaction de son roman psychologique est achevée.
Mais il est des sujets chez lesquels un nouveau chapitre vient s'ajouter au précédent, chez lesquels une nouvelle phase vient transformer le délire et lui donner un caractère nouveau sans effacer les traces du passé : je veux parler de la période ambitieuse qui, pour n'être pas constante chez tous les persécutés, n'en est pas moins assez fréquente et assez importante pour mériter la plus haute attention.
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A partir de cette dernière étape, le délire, disent certains auteurs, est vraiment stéréotypé, et sauf quelques variations insignifiantes, il ne changera jamais. Cette proposition, vraie au fond, est trop absolue dans la forme, car beaucoup de persécutés, môme ambitieux, font de temps en temps des additions à leur délire et ajoutent quelques ornements au tableau ; mais enfin les idées d'ambition sont le développement le plus complet de cette autophilie, de cette hypertrophie du moi que je vous ai signalée dès le début de ces leçons comme le caractère essentiel de cette perversion de l'intelligence. Le persécuté n'est pas toujours ambitieux, mais il est toujours subjectif, toujours préoccupé de lui-même, toujours pénétré du sentiment exagéré de sa propre importance.
C'est donc à tort qu'on a considéré autrefois le délire ambitieux comme un trouble surajouté aux autres ; mais, depuis les travaux d'observateurs plus récents, on le regarde avec raison comme une partie intégrante de la maladie.
Messieurs, je touche ici à un point délicat, à une question vivement controversée ; mais, avant d'aller plus loin, je veux vous mettre de nouveau en contact avec la réalité' et vous présenter une malade qui vous offrira le tableaJ vivant de cette forme de délire dont je vais plus tard vous montrer les caractères, vous montrer l'évolution et vous indiquer les origines.
^ J'aurais aimé vous montrer la succession régulière des états morbides parcourue par un esprit malade, mais il ne saurait en être ainsi. Par un hasard regrettable, la persécutée ambitieuse dont j'ai à vous entretenir nous est absolument inconnue quant à ses antécédents. Abandonnée par sa famille et ses amis, elle ne reçoit point de visites, et
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son état mental ne permet pas de tenir compte de ses récits, en ce qui concerne son histoire antérieure.
11 eût été fort important sans doute de vous montrer l'évolution de la maladie ; mais il faut se contenter d'étudier l'état actuel de son intelligence, qui présente d'ailleurs
un très vif intérêt.
La femme qui va vous être présentée est un type remarquable de la forme ambitieuse du délire de la persécution ; son histoire, telle que nous la connaissons, est assez courte. Elle s'est rendue, un beau jour, chez le commissaire de pohce de rîle Saint-Louis, pour réclamer une fortune qu on lui avait dérobée, et se plaindre de ses persécuteurs. Au moment de son internement, elle offrait des hallucmations de l'ouïe et du goût ; on l'insultait à chaque instant, on Ku adressait la parole en termes grossiers, mais elle ne daignait pas toujours y répondre. On a jelé bien souvent des impuretés dans ses aliments, mais ses empoisonneurs en seront pour leurs frais. Elle est un trop grand personnage pour que le poison ait quelque action sur elle. Une femme ordinaire aurait sûrement péri.
Elle souffre des mauvaises odeurs qui l'incommoderaient fort si elle n'était presque Dieu. Ces odeurs viennent des compnmateurs qui ont des tuyaux cachés dans l'épaisseur des murs et qui lancent leurs émanations tantôt d en
haut, tantôt de côté. ,
La sensibilité générale paraît également troublée ; e le dit être brutalisée, agacée, et ne pas pouvoir dormir. La sensibilité génitale est troublée aussi ; elle ne veut être m dégradée, ni déshonorée; elle fait allusion, d'une mamcre vague et demi-réticente, à des personnages dont elle subit les approches pendant la nuit.
Au milieu de ce désordre des impressions sensorielles,
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il est très remarquable de constater qu'elle n'a point d'hallucinations de la vue. Jamais il ne lui a été possible d'apercevoir les conspirateurs, qui, pour la poursuivre, se cachent dans les ténèbres.
Avec la facilité qu'ont les aliénés de cette espèce à créer des néologismes, ou des phrases spécialement à leur usage, elle résume la situation en ces mots : « Je n'ai point de visions visibles. »
Elle offre cependant quelques-uns de ces troubles que, faute d'un meilleur mot, on appelle des hallucinations psychiques. On espionne toutes ses pensées. On sait qu'elle est la reine, et il y a dans son propre corps une conspiration intérieure, qui veut l'empêcher de régner.
Gomme persécuteurs, elle signale surtout les médecins qui l'ont soignée. Mais ce qui domine surtout chez elle, c'est la mégalomanie.
Dans toutes ses conversations, ce sont les idées ambitieuses qui se détachent sur le fond du tableau : « Je suis, dit-elle, reine de France et de l'univers. — Je ne veux pas être subordonnée, — Je suis pour moi et pour ma liberté. — Je suis la République française. — Je ne reconnais que Dieu, et encore j'en ferai ce que je voudrai; je suis moi, moi seule. »
Ce délire ambitieux s'est incontestablement développé ou affirmé k l'asile. Au début, elle ne parlait que d'u ne fortune dont on l'avait frustrée. Aujourd'hui c'est positivement le délire des grandeurs qui prédomine. C'est l'exaltation du moi ; remarquons d'ailleurs que cette femme est toujours en état d'agitation, toujours animée contre ses persécuteurs, et que, suivant une expression vulgaire, elle « ne décolère pas ».
Je dois enfin vous faire remarquer qu'elle ne présente