PERSÉCUTÉS AMBITIEUX. SOI
dans un cas donné, la transformation n'a pas eu lieu? Suffit-il d'attendre dix ans, quinze ans, vingt ans? Attendez encore, nous dit-on; mais dans des conditions pareilles, la vie entière de l'observateur suffira-t-elle à formuler une conclusion? Car quel est le médecin qui peut se flatter d'observer un aliéné pendant plus de trente ans? Et la mort de l'observateur ou du malade ne risque-t-elle pas de mettre un terme à cette expérience?
Quant à prétendre, comme on l'a fait, que toutes les observations contraires à l'hypothèse du délire chronique sont des erreurs de diagnostic, c'est raisonner en théologiens, et non pas en homm.es scientifiques; c'est formuler une doctrine, pour chercher ensuite des arguments en sa faveur, en se réservant le droit de condamner comme hérésies (c'est-à-dire comme erreurs de diagnostic) toutes les observations régulièrement prises, qui déposent en sens contraire.
Un état d'esprit semblable n'a rien de commun avec l'impartialité qui doit guider tout savant qui s'occupe des sciences naturelles, parmi lesquelles nous n'hésitons pas à ranger la psychiatrie.
Ce point réglé, voyons ce qui reste à l'actif des créateurs du prétendu délire chronique.
r Le mot. Lasègue, ce grand maître des ressources de la langue française, avait trouvé du premier coup une expression saisissante , pittoresque et parfaitement exacte : le délire des persécutions ; nous n'en dirons pas autant de ses contradicteurs posthumes, qui semblent ne pas comprendre la portée des termes dont ils font usage.
Esquirol avait dit : « La fohe est une maladie chronique, ordinairement sans fièvre. » C'est qu'en effet l'immense majorité des maladies mentales est de très longue
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durée. Dès lors, le mot de délire chronique ne répond à rien de spécial et s'applique au plus grand nombre des perturlDations pathologiques de l'esprit. Rien n'est plus contraire à la logique et à la grammaire que d'appliquer une qualification banale à un fait particulier lorsqu'on veut le définir. Aussi M. Garnier a-t-il préféré le mot Aq psychose systématique progressive à celui de délire chronique, expression condamnée par ses propres inventeurs, bien qu'ils s'obstinent encore à en faire usage.
Nous choisirions plus volontiers le terme de délire systématisé primitif , créé par Morselli, qui s'applique également au délire ambitieux proprement dit. Mais pourquoi renoncer à cette expression si claire et si précise, le délire des^ persécutions? hQ^ illettrés eux-mêmes en comprennent immédiatement le sens, et les savants y trouvent, en trois mots, une description graphique.
2" Le fait. La maladie qui nous occupe, observée depuis des siècles, a été spécialisée et limitée par Lasègue, étudiée et décrite par cent observateurs après lui. La psychologie de ces malades et l'organisation de leur délire ont été admirablement analysées par Jules Falret.
3° La transformation ambitieuse a été signalée par Morel en 1860, par Foville, par les deux Falret et par Legrand du Saulle, qui, dans un style un peu lourd, a signalé le fait avec une prolixité de détails qui ne laisse aucune place à l'équivoque.
4" La filiation logique, telle que la comprennent les partisans de la nouvelle doctrine, repose sur une conception psychologique erronée, comme nous l'avons démontré
plus haut. , j j-r.n
Que reste-t-il donc aux inventeurs du prétendu delue chronique? H leur reste la paternité d'une erreur; et la
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. postérité, dans sa justice, saura certainement récompenser chacun selon ses mérites et mettre chacun à la place qui lui est due (1).
(I) M. le docteur Garnier, dans sa tlièso inaugurale [Des idées de grandeur dans le délire des persécutions, Paris, 1877), s'exprime en ces termes :
«C'est à M. le professeur Lasègue que revient l'honneur d'avoir mis en relief cette forme d'aliénation mentale... Les travaux ultérieurs n'ont pas fait perdre au premier tableau ses lignes si caractéristiques et sur lesquelles on veut toujours jeter les yeux, alors qu'on désire se pénétrer des traits vraiment saillants de ce désordre psychique. »
YINaT-CINQUIÈME LEÇON