‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 182 sur 283 · PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS · texte numérisé non relu

PERSÉCUTÉS PERSÉCUTEURS

lorsqu'un assassinat commis par un fou vient ensanglanter la voie publique, que la presse s'émeut, que les tribunaux s'emparent du fait, et que l'éternelle question de la responsabilité vient se poser de nouveau.

Nous avons tous un intérêt capital à bien connaître cette question si difficile à résoudre et qui peut à chaque instant se poser. Elle présente surtout un intérêt spécial pour les aliénistes qui, même sans être experts, peuvent à chaque instant se voir appelés à formuler leur avis dans les circonstances les plus solennelles.

Rien n'est plus épineux que de formuler un diagnostic dans les cas de ce genre. Tout récemment, un inventeur malheureux tuait, d'un coup de revolver, un employé supérieur des télégraphes, homme du plus grand mérite et savant distingué. Le crime avait été publiquement commis, mais le prévenu plaidait très habilement sa cause, se faisait passer pour victime, et parvenait à jeter le doute dans l'esprit de ses juges. Cet exemple célèbre suffira pour vous montrer combien est grande la difficulté de la question et avec quels soins nous devons étudier ce problème.

Messieurs, les persécutés persécuteurs se divisent en deux grands types que j'appellerai : le type Lasègue , le type Falret.

Par un hasard heureux, je puis, aujourd'hui, vous présenter deux malades qui répondent à ces deux variétés et me permettent ainsi de vous montrer la nature prise sur le fait.

Le premier de ces deux sujets est un aliéné des plus remarquables, dont l'observation nous a été communiquée par M. le docteur Vallon, médecin de l'asile de Villejuif. Il présente un exemple admirable et complet du premier type.

M... a toujours eu, d'après un témoin qui le connaît depuis 1862, un caractère sombre, envieux, peu communicatif, très ambitieux. Doué d'une assez belle intelligence, il était un candidat h la persécution et serait certainement resté malheureux même s'il avait réussi à percer. Mais les événements n'ayant point justifié ses espérances, il a dû souffrir d'autant plus vivement que son caractère ne le disposait nullement à la patience et à la résignation. M... est le fils d'un ouvrier qui paraît n'avoir présenté aucun trouble intellectuel. De bonne heure, notre malade s'est destiné à la profession d'instituteur. Il a obtenu une place sur la frontière, à L... (Alsace). En 1862, il fut déplacé pour des écarts de conduite par M. J..., inspecteur de l'enseignement primaire. 11 paraît avoir, dès cette époque, considéré M. J... comme son persécuteur. Nommé à un poste différent, il fondait de grandes espérances sur sa parenté avec un ecclésiastique d'un rang fort élevé. Mais sa conduite le fit déplacer de nouveau, et, dès lors, son animosité contr l'inspecteur ne connut plus de bornes. Après la guerre, M..., qui s'était marié dans son pays (sa femme a dû lo quitter pour cause d'incompatibilité d'humeur), fut placé comme instituteur adjoint dans un arrondissement de Paris, sur la recommandation de M. J... et de quelques autres personnes distinguées. J'aime à vous signaler ce fait qui montre combien les persécutés sont peu reconnaissants envers ceux qui ont le tort ou le malheur de s'être intéressés à leurs affaires (1). Peu de temps après sa nomination, il fut encore déplacé et envoyé dans un autre arrondissement pour avoir, en présence des élèves, souffleté un des instituteurs qu'il accusait de faire sur lui de faux rapports.

(1) C'est ainsi que M. Roux, directeur des affaires départementales, vient d'être assassiné par son secrétaire.

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