PERSÉCUTEUHS DU TYPE LASÈGUE
Ce déplacement lui fit perdre des avantages matériels considérables, et peu de temps après, son fils, jeune homme très intelligent de onze ans, fut enlevé par une fièvre typhoïde. Le chagrin qu'il éprouva fut immense, car il avait fondé les plus hautes espérances sur la téte de cet enfant. Il prétendit immédiatement que M. J... était l'auteur de cette mort, car en prononçant son déplacement, il lui avait fait perdre de l'argent, et faute d'argent il n'avait pas pu faire donner à son enfant les soins médicaux nécessaires. Voilà donc le délire des persécutions constitué, et M... a fait choix d'un persécuteur^ ou pour mieux dire, d'une victime ; mais pour comprendre son état d'esprit, il faut revenir en arrière. Il y a vingt-quatre ans, en 186S, il avait eu une querelle violente avec un de ses chefs, et après lui avoir adressé les plus grossières injures, il l'avait appelé vieil imbécile; il avait déclaré que lui, M..., parviendrait aux plus hautes fonctions et qu'il réorganiserait l'enseignement de fond en comble, qu'il expulserait les incapables par des hommes intelligents.
Permettez-moi d'aborder ici une digression qui n'est pas sans intérêt. Il y a quelques années seulement que M... a donné des signes d'aliénation mentale et a dû être séquestré; mais, comme vous le voyez, il nourrit, depuis presque un quart de siècle (1865), des idées d'ambition et de persécution. Il y a eu développement simultané des deux tendances, sans qu'on puisse dire que l'une des deux ait précédé l'autre ; ce sont deux dispositions d'esprit nées d'un fond commun, l'autophilie, et qui se sont simultanément et parallèlement développées. Nous sommes -loin des quatre phases nécessaires du prétendu délire chronique, car la réalité des faits diffère souvent des conceptions systématiques des doctrinaires.
SQg DES DÉLIRES SYSTÉMATISÉS.
Avant de venir à Paris, M... voulait être nommé inspecteur de l'enseignement primaire. Il ne possédait pas les ' diplômes nécessaires pour obtenir cette place, et cependant, en vrai persécuté, il accusait MM. Floquet, J... et G... de lui avoir barré le chemin ; mais h partir de la mort de son fils, son délire prit une forme plus active; il venait attendre à sa porte M. J..., l'inspecteur qu'il considérait comme son principal ennemi. Il l'abordait dans la rue et le poursuivait de ses supplications, tantôt priant, tantôt pleurant, tantôt menaçant. M. J... se sauvait quelquefois par des voies détournées, mais M... le rejoignait toujours. Un jour, après avoir monté la garde devant la porte de M. J... pendant deux heures, M... l'aborda d'une manière tellement inquiétante, que l'inspecteur dut prendre la fuite pour lui échapper. Le lendemain, M. J... recevait de la préfecture l'avis de se tenir sur ses gardes. M... ayant proféré des menaces de mort contre lui, contre M. G... et contre M. Floquet, député. M... fut à ce moment filé par deux agents de la sûreté. Il vint plusieurs fois stationner à la porte de M. J... cherchant à le voir, malgré les affirmations du concierge disant que M. J... était en tournée d'inspection.
Pendant trois jours, M... se promena dans Paris ayant un couteau à virole, dont il se promettait de faire un bon usage. Fatigué de ses pérégrinations, il vient à la préfecture de la Seine, demandant à voir M. G... Il brise une chaise sur la tête d'un garçon de bureau ; il brutaUsc M L..., chef du personnel, l'accusant d'avoir fait de mauvais rapports sur lui; puis, il profère des menaces de mort contre M. Floquet, disant qu'avant vingt-quatre heures il l'aurait tué. Effectivement, il tenta, dans la journée de le voir à la Chambre ; mais M. Floquet ne le reçut pas.' Enfin, il revint chez M. L..., armé de son couteau à
PERSlîCUTEonS nu TYPE LASÈGUE. 0\)J
virole, et réclamant justice. M. L... l'emmena à l'Hôtel de ville, essayant de le perdre en route, mais inutilement. A l'Hôtel de ville, M. L... étant monté dans l'ascenseur, il y monta aussi. M. L... étant entré dans son bureau, il monta la garde à la porte. C'est alors qu'aidé de plusieurs personnes M. L... le conduisit chez Legranddu Saulle, qui fît opérer l'internement.
Avant cette dernière scène de violence, il avait, pendant trois mois, menacé à diverses reprises M. L,.. et M. G..., restant dans leurs bureaux plusieurs heures. Il avait même poursuivi ces messieurs dans la rue et brutalisé un passant qui ressemblait à M. C... 11 s'excusa aussitôt, ayant reconnu son erreur. Les victimes de M..., car on peut bien nommer ainsi les hommes honorables qu'il a si longtemps tourmentés et poursuivis, déclarent qu'il n'a jamais présenté, pendant celte longue période, aucune trace du délire exubérant qu'il manifeste aujourd'hui. Ils rendent hommage à son intelligence et disent qu'il raisonnait parfaitement. Un fait remarquable, c'est que, malgré son excitation, il n'écrivait à personne de lettre menaçante. 11 craignait, sans doute, de laisser des preuves par écrit. Transporté à Sainte-Anne, et plus tard à Villejuif, il a manifesté un délire ambitieux des plus caractérisés, qu'il devait sans doute caresser depuis longtemps, sans le révéler au dehors. Mais, en tout cas, il est évident que cet homme, qui raisonnait parfaitement, était absolument aliéné depuis nombre d'années, et que sa folie n'a été, pour ainsi dire, que l'épanouissement naturel de son caractère primordial.
Mais l'un des points les plus curieux de l'évolution de son délire, c'est, qu'après avoir fait choix de son persécuteur, il l'a pour ainsi dire associé mentalement à son esis-
tence, subissant la transformation de la personnalité, quo subissent les aliénés de ce genre. Il a, pour ainsi dire, associé M. J... à ses destinées, en lui accordant une promotion nouvelle dans la hiérarchie du mal, chaque fois que lui, M..., en. obtenait une dans la hiérarchie du bien.
M... est instituteur distingué ; M. J... est inspecteur de l'enseignement primaire.
M... s'appelle prince de HohenzoUern ; il est empereur de France, puis de l'Europe; M. J... devient un homme politique très important, , qui conspire, avec Bismarck, pour la destruction de la France.
M... est Dieu; M. J... est aussitôt le diable.
Ce phénomène psychologique, très curieux, dont nous devons la constatation à M. Vallon, n'avait jamais été constaté jusqu'ici. C'est la transformation double de la personnalité^ si je puis me permettre de créer une expression nouvelle.
Pour donner une idée de l'état actuel de M..., au poin de vue psychologique, nous rapportons ici quelques fragments d'un écrit qu'il nous a remis :
Serve bone et fidelis, intra in gaudium Domiiri tui.
A Sa Majesté François-Joseph I", empereur d'Autriche-Hongrie, hôtel Bristol, Paris.
ViUejuif, le 7 octobre, an III de l'ère de Dieu connu.
Sire,
Nous avoas l'honneur de prier Votre Majesté de vouloir bien notifier par télégramme de notre part à Guillaume de Saxc-Cobourg, qui, depuis le décès de Frédéric III, se dit empereur d'Allemagne, de cesser ses fonctions d'empereur, de ne plus continuer à voyager en Europe et de se rendre tout aussitôt à Paris pour être par Nous investi, s'il sait se comporter ainsi que Nous le vouions, de la dignité d'empereur de Sénégambie considérablement agrandie, car Nous ne saurions le reconnaître comme empereur d'Allemagne, vu qu'il est
PERSKCUTElinS DU TYPE LASÈGUE.
Ml
fils naturel do lord Piilmerslon, et pour d'autres raisons qu'il ne Nous convient pas d'expliquer.
Vous voudrez en même temps faire procéder à l'exécution de J..., le diable incarne, pour crimes très nombreux par lui commis, et venir après cette exécution, entouré de Leurs iMajestés les empc- Ofeurs présents à Paris, régnants et à régner, du corps diplomatique, de Leurs Excellences les ministres, que Nous avons nommés d'ici et queVotreMajesté connaît, et des principaux membres du Haut Clergé, spécialement de Son Èminence le cardinal Pecci, duc de Leicester, ex-pape Léon Xlil, ainsi que de plusieurs membres de l'cx-gouverneuient de la République française, Nous faire sortir sans délai, conformément à Notre Dignité de Dieu incarné pour toujours, de Grand Empereur Perpétuel du Globe terrestre, spécialement Empereur de France, à titre temporaire, et de Grande Grèce pour toujours, du lieu de séquestration où Nous sommes depuis trop longtemps renfermé.
Nous recommandons à Votre Majesté de Nous faire entourer de la pompe qui convient à notre rang suprême, parce que cette pompe nous est due, et afin que notre autorité, la seule légitime au ciel comme sur la terre, soit acceptée plus aisément de l'Humanité tout entière. Nous informons également Votre Majesté, que nous épouserons principalement, tout aussitôt après que Nous aurons été officiellement conduit à Paris, Son Altesse Impériale l'archiduchesse Marie-Adélaïde, votre digne fille.
Nous comptons sur votre obéissance pleine et entière sous tous rapports.
• Nous avons l'honneur de prier Votre Majesté d'agréer l'assurance de Notre considération la plus distinguée,