‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 184 sur 283 · M... DE HOHENZOLLERN · texte numérisé non relu

M... DE HOHENZOLLERN

P.-S. Votre Majesté voudra bien excuser l'irrégularité de notre écrit, vu que nous ne pouvons pas avoir ici ce qu'il faut, et cela çous aucun rapport.

Aujourd'hui l'attitude de ce malade est pleine d'orgueil. -Il garde toujours sa casquette sur la tête, en exigeant que tout le monde se découvre devant lui. Lorsqu'il parle devant l'auditoire réuni à l'amphithéâtre, tout le monde doit se lever parce qu'il est Dieu. Il exige qu'on le transporte à la

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Banque de France pour y réclamer un million en espèces, qu'on lui remettra.

Inutile d'insister davantage sur ses divagations. Contentons-nous de signaler un fait curieux. Un paralytique général du service a été contagionné par le délire de M...; il le considère comme la divinité. 11 déclare que le boa Dieu lui a parlé et qu'il a été fort aimable pour lui, qu'il lui a promis sa sortie et de nombreuses récompenses.

Le fait de contagion, à l'intérieur d'un asile entre deux aliénés, est assez rare pour être remarqué.

M... est en ce moment un homme des plus dangereux. Il représente le type Lasègue des persécutés persécuteurs. Mais les idées ambitieuses paraissent s'être développées chez lui simultanément avec les idées de persécution, sans qu'il sôit possible de les ranger dans deux stades successifs.

Je vais, maintenant, vous parler d'une malade fort intéressante, qui représente le second type dont j'ai à vous entretenir (type Falret).

M"" X..., issue d'une famille distinguée, sans antécédents héréditaires bien connus^ a toujours été aimable dans sa jeunesse. Rien ne pouvait faire prévoir que sa raison dut se troubler un jour. Elle s'est mariée à dix-huit ans. L'union fut malheureuse. Les époux se séparent. M""' X... reste seule avec ses deux enfants. Des difficultés nombreuses s'élèvent autour d'elle. Son caractère s'aigrit, elle éprouve de grands revers de fortune. Après ce dernier accident, elle verse dans le délire des persécutions. C'est sa famille qui est cause de tous ses malheurs, qui lui a fermé toutes les portes. A l'instant même elle réagit. D'emblée elle est persécutrice. Elle s'attaque plus spécialement à sa sœur et à son beaufrère, qu'elle calomnie sans relâche. Le cercle de ses persé-

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cutions s'élargit ; les jésuites, dirigés par sa sœur, organisent un complot contre elle. Elle envoie une dépêche coûtant plus de 300 francs au Sénat et à chacun des ministres. Tombée enfm dans la plus noire misère, M'"" X. .. est chassée du logement qu'elle habitait, et, pendant plus d'un an, elle n'a d'autre refuge que les asiles de nuit. Cependant elle court tous les ministères, fréquente le parquet, excède tout le monde de ses plaintes, de ses réclamations ardentes; elle finit par être envoyée à Sainte-Anne. Elle est placée successivement dans divers étabhssements. Partout, elle se montre très orgueilleuse, se plaignant sans cesse et menaçant médecins et fonctionnaires de les faire destituer ; elle est revenue récemment à Sainte-Anne. Son attitude est très digne; elle a les manières d'une femme du monde des mieux élevées. Elle est extrêmement réticente, et ce n'est qu'avec une grande difficulté qu'on parvient à lui arracher quelques confidences.

Le point de départ de tous ses malheurs, c'est l'entente intervenue entre son mari et un homme politique important, qui détient son contrat de mariage, où il lui est reconnu une fortune considérable. C'est pourquoi elle veut lui intenter un procès. Mais elle s'est heurtée au mauvais vouloir de la magistrature; pour réussir dans cette affaire, dit-elle il faut le concours du ministre de la justice, celui de là Chambre des députés, et l'intervention de la presse officielle et officieuse ; elle réclame l'arrestation immédiate des raédecms qui ont certifié son aliénation mentale, de diverses personnes qui ont été en rapport avec elle, et de plusieurs personnes qui ont été en rapport avec son mari.

Le fond de toute cette base, dit-elle, est un amalgame Clérical, diplomatique et monarchiste.

Elle ne semble pas avoir d'hallucinations, bien qu'elle ait

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quelquefois parlé de ses « invisibles » . La santé physique est excellente.

Cette intéressante malade est un exemple du second type, le type Falret. Elle est persécutée d'emblée.

Messieurs, je vous ai dit, en commençant, que les persécutés persécuteurs se divisent, en deux grands types; les premiers sont les actifs de Lasègue. Ce sont des persécutés ordinaires qui ont traversé les phases ordinaires du délire; ils ont passé par la période de l'inquiétude et de la défiance, puis par celle de la systématisation ; ils ont eu des hallucinations de l'ouïe. Notre malade M... en a présenté. Enfin, le sujet arrive à faire choix d'un persécuteur. C'est ici que se manifeste la différence entre les persécutés actifs et les persécutés passifs. Ces derniers se résignent à leur triste - sort; les premiers, au contraire, gens plus énergiques, réagissent contre la persécution imaginaire dont ils ont à souffrir, et lorsqu'une fois ils ont fait choix d'un persécuteur, ils engagent hardiment la guerre et ne se lassent jamais.

Les persécuteurs de cette espèce peuvent devenir ambitieux, mais ne le sont pas nécessairement.

Voyons maintenant les persécutés du second type : c'est le type Falret. — Ici, le malade ne suit pas une série d'étapes comme le précédent; il devient persécuteur d'emblée. Dès qu'il a conçu l'idée de la persécution, il se met à poursuivre ses ennemis imaginaires. Caractère très important : il n'a point d'hallucinations de l'ouïe. Vous avez pu voir, en effet, que M""» X... n'en a point présenté, tandis que M..., qui appartient au premier type, en offrait d'une manière évidente.

Enfin, le persécuteur type Falret est, avant tout, un aliéné raisonnant. C^est une intelligence solide, qui n a

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subi aucune déchéance. On ne trouve point chez lui de ces conceptions ridicules qui font éclater du premier coup l'aliénation mentale (1).

Aux deux types que nous venons de décrire, il faudrait enjoindre un troisième : c'est le. persécuteur amoureux.

J'ai eu l'occasion de vous en présenter un exemple remarquable, il y a deux ans. Un officier de l'armée française, après avoir pris une part active à la guerre de 1 870, pendant laquelle il s'était remarquablement distingué, revient dans ses foyers en congé de convalescence. En se promenant sur la place publique, il devient brusquement amoureux. Il ren- -contre une jeune personne qui fait sur lui une impression tellement profonde, qu'il s'enquiert immédiatement de son adresse, et se rend chez ses parents pour demander sa main. Il se heurte naturellement à un refus poli; mais, à partir de ce moment, il la harcelle de ses poursuites incessantes. Elle vient à Paris, il s'empresse de la suivre. La jeune personne se marie, mais cet incident ne change rien à ses desseins. Il soutient que ce mariage est une fiction inventée à dessein pour l'obliger à renoncer à ses poursuites. Il accuse son frère de s'être mis en travers de ses impulsions, et à partir de ce moment, il le choisit pour principal persécuteur. Enfin, les parents et le mari de la jeune femme, poussés à bout, s'adressent à l'autorité militaire. Cité devant ses supérieurs, il persiste dans ses intentions. - Pourquoi l'empêcherait-on, dit-il, d'épouser la femme qu'il aime?— Mais elle estmariée, luirépond-on.-Je nelecroiraijamais, à moms qu'elle ne vienne me le déclarer ici, en présence de ses parents. On finit par l'enfermer à l'asile de Bassans, (i) Nous renvoyons, pour plus de détails, à l'excellente thèse de Paris, ÎsseT ^'"'^^ Persécuteurs (Thèse de

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OÙ il fait choix d'un nouveau persécuteur, dans la personne de M. le docteur Fusier, directeur de l'asile. Il profère des ' menaces de mort contre son frère, contre le général X..., qui l'avait interrogé à la place de Paris.

Après une série de pérégrinations diverses, il arrive à Sainte-Anne, on le fait entrer à la clinique. A peine étais-je entré dans le service, qu'il se précipitait vers moi en me sommant de le faire mettre immédiatement en liberté. — Mais je ne vous connais pas, lui disais-je;jenesaismêmepas quels sont les motifs de votre séquestration. — Vous devez voir à ma figure que je ne suis pas aliéné, me dit-il. — Parole aussi lamentable que risible, car l'agitation extrême où il se trouvait, sa manière de parler et de se présenter, dénotaient suffisamment le trouble de son esprit.

Plein d'éloquence et d'animation, il plaidait avec vigueur sa cause; il peignait la douleur qu'il éprouvait à voir sa carrière brisée, ses projets interrompus. — J'ai servi mon pays, disait-il, j'ai été porté plusieurs fois à l'ordre du jour, j'ai été blessé plusieurs fois ; et cependant, je languis dans un asile, tandis que mes camarades, suivant la filière des promotions, arrivent tous les jours à des grades supérieurs. — Vous pouvez renoncer à vos projets de mariage, lui dis-je. — Je n'y renoncerai jamais tant que j'aurai un souffle de vie.— Mais la jeune femmeest mariée.— C'est une fiction, le mariage n'a jamais eu lieu; d'ailleurs, il n'y a que les médecins qui m'aient considéré comme fou. - Le général X... partage leur avis, lui dis-je. — C'est un réactionnaire, son opinion ne compte pas.

Inutile de poursuivre ce dialogue. Le malade, dont la violence augmentait tous les jours, a été retiré de Sainte-Anne par sa famille, pour être placé dans une maison de santé, où il se trouve encore.

PERSÉCUTEUIIS AMOÛREUX. SI 7

Tous les persécuteurs amoureux ne sont point de ce calibre. J'en ai connu de fort discrets.

Une dame, apparentée de près à im très haut personnage, a été pendant longtemps l'objet des poursuites d'un jeune magistrat qui la suivait partout, sans jamais lui adresser la parole. Arrivait-elle à Paris, qu'elle rencontrait à sa porte le persécuteur amoureux qui, sans dire un mot, se tenait devant la maison. Partait-elle pour la campagne, en arrivant, elle rencontrait toujours le même personnage dans la même attitude de déférence et de respect. Cette persécution, discrète mais insupportable, a duré plusieurs années, et cè n'est qu'avec la plus grande difficulté qu'on est parvenu, par voie administrative, à y mettre un terme. Que dire, en effet, à un homme qui ne parle jamais et qui, pour toute manifestation^ se contente d'être toujours présent.

On peut rapprocher de ces faits un Anglais cité par M. Pottier. Après avoir longtemps poursuivi de ses obsessions une jeune femme de l'aristocratie anglaise, il a fini par faire annoncer dans les journaux son mariage avec elle, ce qui l'a fait poursuivre en justice.

On peut rapprocher de ces faits la célèbre affaire Teula (i ), dans laquelle Lasègue a été obligé de soutenir un procès,' pour avoir fait séquestrer le persécuteur.

Il faudrait joindre à ces trois types un quatrième genre créé par Krafft-Ebing. C'est le délire des processifs et des plaignants (2) [Querulanten und Processejikramer), dont Racine semble avoir décrit, par anticipation, le typedans la comtesse des Plaideurs.

Mais en laissant de côté ces variétés accessoires, nous

(1) B. Bail, Folie érotique, 1888.

(2) Krafft-Ebing,

restons en présence des deux genres créés par Lasègue et Falret.

Rappelons-nous, d'ailleurs, qu'il existe des caractères généraux qui sont communs à tous les persécutés persécuteurs.

Le premier, c'est l'activité. Doué d'une grande vigueur d'esprit, ces sujets manifestent leur agitation pardes écrits, par des discours, par des démarches sans nombre, enGn par des attentats violents.

En second lieu, la ténacité. Une fois qu'ils ont fait choix de leur victime, ils ne l'abandonnent jamais, ils la tourmentent pendant de longues années. Cependant, il peut y avoir des substitutions et surtout des additions. Les persécuteurs s'en prennent, chemin faisant, à tous ceux qui contrarient leur délire et même à ceux qui, après s'être intéressés à leur cause, n'ont pas réussi à contenter leurs espérances. Inutile de dire qu'il faut y joindre les médecins qui les ont soignés, les magistrats qui les ont condamnés.

Le troisième caractère est l'exaltation de la personnaUté. Plus que les autres persécutés, ils sont orgueilleux, vaniteux et profondément égoïstes. Ils ont toujours raison, jamais ils n'avouent leurs torts, ils sont absolument dénués de tout sentiment d'altruisme.

Us envisagent tout par rapport à eux-mêmes, ils ne pensent qu'à eux. Un persécuté de ce genre tue sa femme ; il le regrette comme il l'a dit à moi-même, parce que, séquestré dans une maison de santé après avoir passé en cour d'assises, il se voit empêché de gérer sa fortune, ce qui le préoccupe beaucoup.

Le quatrième caractère est l'abus de la logique. Ils vivent dans un monologue perpétuel, ils n'écoutent leurs interlocuteurs, quand ils veulent bien les écouter, que pour argu-

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menter, répliquer et discuter; leur vie est un plaidoyer continuel.

Le cinquième caractère qui leur est commun, c'est la longévité intellectuelle et souvent physique. Ce sont des types vigoureux. Leur intelligence ne fléchit pas, et leur vie se prolonge souvent pendant de longues années. Il faut ajouter qu'ils sont sujets à des alternatives d'excitation et de rémission qui permettent quelquefois de les croire guéris, alors qu'ils ne font que dissimuler leur délire.

Messieurs, si je me suis longuement étendu sur la description des persécutés persécuteurs, c'est que, plus que tous les autres, les aliénistes sont exposés à devenir leurs victimes. Condamnés par profession à rester longtemps en contact avec eux, nous devenons facilement l'objet de leur colère.

Au reste, les dangers de cette espèce, sont pour nous un titre de gloire. Les Godefroy et les Marchant sont l'honneur de notre profession, comme les Esquirol et les Pinel, les Lasègue et les Fairet en ont été la gloire ; et nous pouvons dire avec orgueil que, lorsqu'à sonné l'heure du danger, ceux d'entre nous sur qui le sort est tombé l'ont accepté sans hésitation et l'ont subi sans faiblesse.

YINGT-SIXTÈME LEÇON

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