IDÉES DE PERSÉCUTION. S
rions vainement chez les malades dont je vais aujourd'hui vous parler.
Et cependant, l'excursion que nous allons tenter aujourd'hui est indispensable pour l'intelligence du sujet. Il est bon, sans doute, de s'élever sur les sommets; mais il faut quelquefois descendre dans la plaine.
Je vais donc aujourd'hui vous parler de détails vulgaires, mais qui doivent cependant vous intéresser, si vous tenez à bien connaître le délire de persécution, à distinguer les états morbides qui peuvent le simuler ou le côtoyer et à dégager enfin le métal des- scories qui viennent en altérer la pureté.
Par idées de persécution, j'entends des conceptions délirantes qui peuvent se faire jour dans presque toutes les maladies mentales et qui n'ont aucun rapport avec un délire systématisé qui doit suivre une marche progressive.
Les conceptions délirantes systématisées du premier genre ont pour caractère la force ; les conceptions confuses du deuxième ont pour caractère la faiblesse, et vous serez surpris de voir l'impuissance et la stérilité des sujets qui nourrissent des idées vagues de persécution lorsqu'on les compare à la logique vigoureuse et serrée des vrais persécutés tels que je vous les ai fait connaître. Aux esprits émoussés répond un délire émoussé dont les angles n'ont rien de saillant, et dont le relief n'a rien qui frappe.
Loin de vous étonner de cette platitude, de cette niaiserie des conceptions, il faut savoir au contraire qu'elle est un des meilleurs caractères sur lesquels nous puissions nous appuyer pour établir le diagnostic.
Presque tous les aliénés, sauf les déments complets, peuvent offrir des idées de persécution; mais on rencontre
surtout ces idées chez quatre grandes catégories de malades, ce sont :
l" Les alcooliques ;
2° Les paralytiques généraux ;
3° Les séniles ;
4° Les faibles d'esprit.
Je pourrais facilement allonger la série, mais je vous parlerai surtout de quatre grandes catégories que je viens d'énumérer. Commençons d'abord par vous parler, suivant notre coutume, des malades que nous allons vous présenter aujourd'hui.
Le premier est un ancien militaire, âgé de vingt-huit ans, d'un assez beau développement physique, mais absolu^Tient perdu par les excès alcooliques. Ses excès remontent à l'enfance ; il a goûté à tous les liquides, le vin, l'eaude-vie, l'absinthe, le rhum, la chartreuse, etc.
Dans ces derniers temps, c'est l'absinthe qui a joué le rôle principal. Un jour il en a bu un litre entier d'un seul coup ; le lendemain il en a ingurgité un demi-litre à petits coups, c'est-à-dire un petit verre à la fois. Il est resté trois à quatre jours malade ; il avait la langue brûlée, l'appétit complètement supprimé; il avait la tête lourde, il entendait des roulements de tambour. C'est là sans doute une orgie exceptionnelle; mais tous les jours il buvait sept à huit fois de l'absinthe en y joignant du vin et de l'eau-de-vie de marc.
De pareils excès continués pendant deux ans devaient nécessairement réagir sur le corps et l'esprit : il avait perdu l'appétit, il avait des insomnies opiniâtres avec des hallucinations de la vue et surtout avec des hallucinations de l'ouïe. On lui adressait des injures grossières, et c'est peut-être sous l'influence de ces troubles sensoriels qu'il a
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commencé à concevoir des idées de persécution. Il buvait, dit-il, pour oublier toutes les misères qu'il a eues dépuis qu'il est au monde; dans les ateliers qu'il a fréquentés, on cachait ses outils, on l'empêchait de travailler ; les patrons s'en mêlaient, on lui refusait tout ce qui était nécessaire pour son travail. On lui imposait des besognes difficiles et dangereuses, en l'obligeant à porter des glaces extrêmement lourdes dans les escaliers; en un mot on cherchait des prétextes pour pouvoir le renvoyer.
Ses idées sont aussi misérables que le langage qui sert à les exprimer est vulgaire. Les actes n'ont pas une couleur beaucoup plus tranchée. Il change souvent de logement; il est parti de Paris pour Lyon, il y a deux ans ; il a trouvé partout les mêmes tourments. Il est revenu à Paris il y a trois ans ; rien n'était changé.
Il est tombé depuis dans la manie des écrits. Plus de vingt lettres ont été adressées par lui au procureur de la République et à divers commissaires de police. Il croit que cela est organisé par les prêtres; il se perd en lamentations interminables.
Il verse également dans la manie des inventions : il a trouvé un système de ballons dirigeables ; il a découvert un procédé dont il ne veut pas livrer le secret. Il a écrit au ministère de la guerre ; mais il a reçu une réponse négative. Il est convaincu qu'on l'a pillé, et qu'on utilise son système.
Comme vous le voyez, on ne saurait imaginer rien de plus terne, de plus niais, de plus insignifiant que ce délire; ce sont les rêves incohérents de l'ivresse, et déjà quelques semaines d'abstinence ont modifié son état. Persécuté en apparence, cet homme est un alcoolique en réalité; mais il n'offre certainement pas un délire systématisé primitif.
Le second malade qui doit vous ôtre présenté est un paralytique général, homme d'ailleurs vigoureux et d'une ^ santé robuste jusqu'à ces derniers temps.
Il s'agit d'un employé d'octroi, âgé de quarante-quatre ans, marié, père de quatre enfants bien portants. Il a élé militaire, possède d'excellents certificats, n'a jamais commis d'excès alcooliques et ne paraît jamais avoir eu la syphilis.
Il y a trois ans, sans cause appréciable, il a présenté les premiers symptômes d'une ataxie locomotrice progressive.
Les douleurs fulgurantes dans les membres inférieurs ont ouvert la marche ; puis sont venues successivement les douleurs en ceinture, puis les douleurs viscérales (crises gastriques), puis enfin l'affaiblissement de la vue. Le réflexe pupillaire est aboli ; le réflexe patellaire, affaibli.
Le malade présente la démarche bien connue des ataxiques; il ne peut pas se tenir debout les yeux fermés. Il est donc inconlestablement atteint d'une lésion de la moelle épinière.
La paralysie générale, dont il présente aujourd'hui les symptômes, est manifestement consécutive à la lésion spinale. Les troubles somatiques qui marquent l'invasion de cette dernière maladie, sont l'inégalité pupillaire, l'embarras de la parole, le tremblement fibrillaire de la langue, des lèvres et des joues, le tremblement des mains, le grincement des dents.
Ajoutons, pour compléter le tableau de son état physique, qu'il présente un grand état de maigreur et de dépérissement.
Après avoir établi le diagnostic par l'énumération des symptômes physiques, nous allons nous occuper de l'état mental, qui se rapporte plus directement à l'objet de cette conférence.
PEUSiiCUI'liS l'AUALYTIttUES GÉNÉKAUX. S2S
Les troubles intellectuels se sont manifestés il y a deux ans. C'est donc un an après l'apparition des premiers symptômes spinaux que le délire s'est montré. La mémoire a commencé par s'affaiblir, puis le caractère s'est altéré.
Sombre, défiant, soupçonneux, il se croyait toujours poursuivi par des maraudeurs ; en allant du bureau de l'octroi jusqu'aux fortifications, il se retournait vingt fois, se croyant toujours suivi par quelque malfaiteur. Dans l'exercice de ses fonctions, pour le service de l'octroi, il ne voulait jamais être seul.
Bientôt, l'affaiblissement de ses facultés lui fît commettre de nombreuses erreurs dans ses rapports et dans ses comptes.
Mis en réforme, il accusa de sa disgrâce le médecin de Toctroi et un employé supérieur avec lequel il se trouvait souvent en rapport. Il proféra contre eux des menaces de mort. Aujourd'hui, il a même oublié leurs noms !
Avant d'être mis à la retraite, il avait des hallucinations de l'ouïe; il se plaignait d'être insulté par les allumeurs de réverbères. Il prétendait que les voisins faisaient du tapage pour l'empêcher de dormir.
Il voulait battre le concierge, qui l'accusait de cracher dans l'escalier. Il soupçonnait sa fille aînée d'être de connivence avec ses persécuteurs. Dans chaque passant, il voyait un ennemi.
Aux hallucinations se joignaient des interprétations délirantes : on faisait chanter le coq contre lui.
Enfin, des hallucinations du goût, de l'odorat, du tact et du sens génital venaient compléter le tableau.
Aujourd'hui, ce malade est à la clinique depuis huit mois; le délire a complètement cessé pour céder la place à des préoccupations hypocondriaques. L'intelligence est
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profondément déchue ; l^impuissance génitale est complète, et le malade marche rapidement vers sa fin (1).
Nous trouvons, dans l'état mental de cet aliéné, le type achevé du paralytique avec idées de persécution. Non seulement le délire est niais, incohérent, illogique ; mais le malade perd le souvenir de ses persécuteurs, oublie complètement leurs noms, et finit par tomber dans l'hypocondrie, avant de verser dans la démence complète.
Messieurs, après vous avoir montré deux malades qui semblent atteints du délire des persécutions, mais qui n'ont, en réalité, que des idées de persécution, il nous faut établir devant vous le contraste entre ces faux persécutés et les sujets réellement atteints d'un délire systématique.
1. La première différence entre les alcooliques et les persécutés, c'est que le persécuté ordinaire est presque toujours un homme bien portant, au point de vue physique, tandis que l'alcoolique est presque toujours plus ou moins gravement malade. On peut quelquefois louer son intelligence, mais on ne fera jamais l'éloge de son foie ni de son estomac. En un mot, l'alcoolique pense mal, dort mal et digère mal ; tandis que le persécuté pense mal, mais dort et digère bien. l
Mais l'état mental offre ici des contrastes plus frappants encore, et qui nous intéressent plus directement comme aliénistes.
Le délire du persécuté est essentiellement subjectif; il tire son fond de l'individu lui-même. Le délire de ralcoolique, au contraire, est souvent objectif; il est fortement
II) L'autopsie, pratiquée le 3 décembre d 889, a révélé les lésions spinales habituelles de l'ataxie et les lésions cérébrales ae la paralysie générale (adliérences, atrophie des hémisphères, etc.).