PERSÉCUTÉS EN LIBERTÉ. OO
dans un moment d'abandon, le voyageur côtoyé sur la route, le médecin consulté pour la première fois, sont tout des conlidents qu'on accueille avec expansion, tandis que tous ceux qu'on a vus deux ou trois fois de suite deviennent immédiatement l'objet de défiance la plus invincible^ Voilà pourquoi^ danâ un autre ordre d'idées, il faut résister à la bienveillance naturelle qui nous anime à l'égard de tout client nouveau ; on écoute ses doléances, on s'intéresse volontiers à ses récits, on cherche Volontiefs h lui rfendre un servicSi A l'égard d'un persécuté, c'est une fauté; car l'expérience a démontré que toute personne qui s'est intéressée à un persécuté et qili a cherché à lui rendre service, devient invariablement, par là môme, l'objet de sa hainei Le persécuté visiteur se fait remarquer par trois carac-tères bien visibles, dès le premier abord, poUr un cèil exercé.
Il se présente comme un homme sûr de son affaire et convaincu que vous connaissez dans ses moindres détails son histoire passée. Il vous parle en faisant allusion à une multitude de faits qu'il suppose connus Bt sur lesquels il passe rapidement sans explication ; il emploie des néologismes souvent incompréhensibles, et s'étonne, j'allais dire s'indigne, quand on ne le comprend pas. C'est qu'en effet, dominé sans cesse par la même pensée, réfléchissant sans cesse à ses malheurs, il s'imagine volontiers que tout le monde est dans la même situation et connaît son histoire aussi bien que lui-même ; c'est une conséquence naturelle de Vautophilie.ÛQ la tendance de tout rapportera soi-mêmé et à se considérer comme le centre de l'univers, de parle^ bien entendu, du persécuté expansif, de celui qui fait deè visites; le persécuté réticent, au contrairej ne va pas chez les autres, il s'enferme chez lui.
560 UIÎS DÉLIUES SYSTÉMATISÉS.
En second lieu, le persécuté s'imagine que vous devez naturellement prendre fait et cause pour lui, que vous condamnez, comme lui, la mauvaise foi de ses adversaires, que vous ne concevez aucun doute sur l'intégrité parfaite de son besoin, et qu'en cas de nécessité vous lui donneriez un certificat favorable. Le moindre refus, la moindre hésitation à cet égard l'exaspère et le met hors de lui.
Enfin, le persécuté se fait remarquer par sa ténacité. Rien de plus difficile, une fois la conversation entamée, que de se débarrasser de lui et surtout de l'éconduire sans lui avoir accordé sans restriction tout ce qu'il demande.
Il n'est point de pire calamité que de tomber dans ses mains redoutables ; à moins de faire intervenir la police, lente à s'émouvoir, et de le consigner au bras séculier, il n'y a guère d'alternative que de prendre la fuite (ce qui n'est pas toujours facile), ou de suivre l'exemple d'un aliéniste célèbre, qui, se voyant menacé par le revolver d'un pareil malade et se croyant en état de légitime défense, saisit son adversaire par le collet de l'habit, le traîna dans l'antichambre, lui fit enjamber la balustrade et le laissa tomber dans la cage de l'escalier. Mais pour employer un tel procédé, il faut une force musculaire peu commune et une conscience absolument pure, car l'autorité pourrait ne pas goûter ce moyen sommaire de se débarrasser d'un fou.
Après une existence plus ou moins longue, dominée tout entière par des conceptions systématiques, le persécuté finit plus tôt ou plus tard par payer son tribut à la nature. Il meurt, laissant souvent après lui des lettres, des travaux, des écrits qui témoignent amplement de son insanité. Bien des œuvres célèbres, bien des mémoires lus avec avidité par les contemporains, depuis les Confessions de J.-J. Rousseau jusqu'aux Farfadets de Berbiguier (s'il est
PERSKOlITÉS P:N LIREIITÉ. «JOl
permis de comparei- une œuvre de génie h un monument de sottise), renferment en eux la preuve non douteuse de l'insanité de leurs auteurs.
Mais il faut se borner, car il serait impossible de tout dire ; contentons-nous de signaler ceux des écrits des persécutés qui donnent souvent lieu à des contestations judiciaires : je veux parler de leurs testaments. Ils se caractérisent par quelques traits communs : d'abord la préoccupation constante de déshériter toute leur famille et toutes les personnes qui ont cherché à leur rendre service; ensuite les expressions de haine, les accusations souvent insensées .contre des proches, contre des voisins, contre des personnes qui les ont approchés ; enfin la bizarrerie étrange de cer- Jtaines dispositions testamentaires qui sentent de loin l'insanité. C'est ainsi qu'un aliéné, mort loin de chez lui dans une auberge de province, déclare léguer toute sa fortune au médecin qui fera son autopsie ; tel autre à un personnage inconnu, au préfet de la Seine, par exemple ; tel autre enlîn aux institutions charitables de Londres, afin que ni sa famille ni ses compatriotes français ne puissent en profiter.
Telle est, dans beaucoup de cas, l'origine de bien des fondations pieuses, de bien des créations hospitalières ; et c'est ainsi que, par une sorte de revanche de la nature, les sentiments haineux d'un misanthrope, qui toute sa vie a détesté ses semblables, finissent par aboutir à un service rendu à l'humanité. L'hypocrisie, dit La Rochefoucauld, est un hommage que le vice rend à la vertu. C'est par un phénomène analogue que plus d'un persécuté termine son existence en rendant publiquement hommage à la fraternité.
J'espère vous avoir démontré, non seulement qu'il existe
des aliénés en liberté, ce que nous savons tous à coup sûr, car chaque jour en apporte des preuves nouvelles, mais qu'il existe au sein de la société toute une catégorie d'insensés vivant d'une vie particulière, calfeutrés en euxmêmes et, par une contradiction singulière, jouant au dehors un rôle quelquefois bruyant et souvent correct.
Les sujets de ce genre se révèlent brusquement parfois par un crime éclatant. Ils deviennent souvent le point de départ d'un procès en séquestration arbitraire, parce que leurs excentricités rendent enfin leur internement inévitable. Ils laissent derrière eux des testaments étranges et qui font souvent l'objet d'un litige devant les tribunaux. Dans tous ces cas, c'est à vous, c'est aux médecins avant tout ^que l'autorité s'adresse pour trancher le différend. Voilà pourquoi la connaissance de ces singuliers malades vous est au moins aussi nécessaire que celle des sujets enfermés dans les asiles et qui font tous les jours le sujet de notre enseignement.