DE LA MÉGALOMANIE OU DIÎLIUE AMBITIEUX
. vues de Champolliou, les travaux de nos philologues modernes. 11 lui manquait ce phénomène d'arrêt, qui nous empêche à chaque instant de rouler sur la pente de l'absurde et de nous attribuer les idées qui, depuis longtemps, sont devenues l'héritage commun du monde scientifique.
Remarquons d'ailleurs que sa naïveté parfaite et son entière bonne foi l'empêchent d'imiter l'exemple de tant d'illustrations modernes, qui présentent très habilement, sous un déguisement nouveau, les découvertes d'autrui.
Sur ce délire primitif et systématisé dès Torigine sont venues se greffer quelques idées vagues de persécution ; mais c'est là un trouble intellectuel fort accessoire et qui ne mérite pas une attention spéciale. Remarquons seulement que, fidèle à ses tendances d'exagération, il veut intenter un procès à tous les gens compromis dans son affaire, et réclamer soixante mille francs de dommagesintérêts à sa propriétaire pour le tort qu'elle lui a causé. Ce n'est donc pas un homme absolument inoffensif. Ce n'est pourtant pas un vrai persécuté. 11 n'a pas d'hallucinations de l'ouïe.
Je vais maintenant vous montrer un ambitieux vulgaire, qui, s'il vit aussi dans le monde des chimères, a rêvé les honneurs terrestres et les satisfactions de la fortune.
Un homme de trente-huit ans d'un assez beau développement physique est arrêté et conduit à Mazas sous l'inculpation d'escroquerie. Il est examiné, sous le rapport mental, par M. Motet à la suite d'une lettre adressée par sa sœur au procureur de la République. Cette personne fait savoir que son frère nourrit depuis longtemps certaines Idées ambitieuses. A la suite d'un rapport rédigé par M. Motet, le sujet, que nous appellerons Louis, fut trans-
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féré à rinGrraerio spéciale du Dépôt, le 7 mai 1884. Il fut examiné par Legrand du SauUe qui rédigea le certiûcat suivant :
« Délire partiel, révélations célestes, désirs de rétablir le pouvoir temporel du pape, hallucinations anciennes de l'ouïe, lucidité manifeste en dehors de son délire très limité. Inculpation d'escroquerie; ordonnance de nonlieu. »
Transféré de la préfecture à la Clinique des maladies mentales, cet homme nous a révélé une histoire des plus intéressantes et des plus significatives au point de vue psychologique. Nous la réduisons à ses traits les plus essentiels.
I[ avait huit ans, dit- il, lorsque, réuni à ses condisciples qui faisaient leur première communion, il fut vivement frappé par la présence de l'évêque qui présidait la cérémonie et qui, s'adressant aux enfants, leur parla avec bienveillance en demandant à chacun d'eux quelle profession il comptait embrasser dans la vie. L'un disait : Je serai cultivateur; l'autre disait: Je serai militaire, et chacun exprimait naïvement ses idées et ses espérances. Quand ce fut le tour de Louis, il s'écria avec assurance : Moi je veux être pape. — Fort bien, mon ami, lui dit le bonévêque; vous avez choisi là une belle profession. Cette parole lancée à l'improviste, sous l'empire d'une sorte d'inspiration, devait décider de l'avenir du jeune homme ; elle était peut-être la première manifestation du délire qui, depuis trente ans, règne sans partage sur son esprit.
Quoi qu'il en soit, dès ce moment cette idée règne sans partage dans ce jeune cerveau. Les railleries de ses camarades ne font que le confirmer dans cette idée. Il entre au séminaire pour devenir prêtre (il avait un oncle supérieur
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d'un couvent), mais il s'aperçoit bientôt que toute allusion aux idées qui le préoccupent est très sévèrement reçue par •^es maîtres. Dès lors il se concentre en lui-même sans perdre son objectif de vue.
Bientôt il se dit que la bicrarcliie catholique, si puissamment organisée, ne laisse aucune liberté à ses membres, et qu'il lui sera bien plus facile d'aspirer à la papauté comme simple laïque, que de lutter contre l'opposition systématique de ses supérieurs. Il quitte donc le séminaire, il renonce au sacerdoce, sans renoncer à ses idées, et comme il faut vivre en attendant, il se fait agent d'affaires. Pendant ce temps, il roule dans sa tête des projets grandioses; et, se croyant absolument sûr d'atteindre son but, il se promet de rétablir le pouvoir temporel et de ramener, l'harmonie dans rÉglise pour la réconcilier avec le pouvoir civil.
A la mort de Pie IX, il écrit au conclave pour poser sa candidature ; il est profondément affligé de l'élection de Léon XIII ; il écrit au nouveau pape pour le prier d'abdiquer en sa faveur; il est très vivement froissé de ne recevoir aucune réponse à cette communication. Il n'en continue pas moins à nourrir des espérances ambitieuses.
Enfin, des événements auxquels nous venons de faire allusion le font tomber sous le coup de la justice et l'amènent, en fin de compte, à la Clinique des maladies mentales oiï nous l'avons gardé pendant près de cinq mois.
Pendant toute la durée de son séjour, il est resté ^dèle à son délire, sans jamais en franchir les limites ; sur tous les autres points, il parle en homme parfaitement sensé. Il cherche à se disculper, peut-être avec raison, de l'accusation d'escroquerie qui pèse sur lui. Nous n'avons trouvé aucune trace des hallucinations trouvées par Legrand du SauUe.
Il.est sorti le 20 septembre 1884.
; • Pendant tout son séjour, il est resté parfaitement calme; il a travaillé régulièrement, et, s'il a toujours réclamé sa sortie, il a toujours apporté la plus grande modération à ses réclamations.
Voici donc un homme, d'ailleurs sain d'esprit, qui vil depuis un tiers de siècle sous l'empire d'une idée fixe, qui n'a jamais présenté, à aucune époque, des idées de persécution et qui n'a jamais varié en ce qui concerne le fond essentiel de son délire. Il écrit des lettres insensées aux dignitaires de l'Église, et cet homme s'étonne de ne point recevoir de réponse; il nourrit des espérances chimériques dont il soutient ouvertement la validité et auxquelles il conforme ses actes. Il est donc fou et jamais on ne vit de délire plus limité. C'est un simple ambitieux sans aucune trace de 'délire des persécutions, sans hallucinations de l'ouïe ni des autres sens. Enfin, point important à noter, des recherches attentives nous ont permis de constater qu'i n'existe dans la famille du sujet aucune tache héréditaire.
Je sais bien que, pour certains auteurs, le simple fait d'un déhre précoce débutant à l'âge de huit ans suffirait pour démontrer qu'il s'agit d'un héréditaire. Mais c'est là une simple assertion sans preuve, et qui, comme beaucoup d'assertions semblables, se trouve plus d'une fois en contradiction avec l'observation clinique.
Je vous ai donc présenté un véritable ambitieux, un ambitieux primitif.
Comparez à ce type celui d'un autre malade, ancien forgeron, qui se dit successeur de Napoléon III. Il a réuni, par un ingénieux roman, les deux principes opposés. Il est, ditil, lefils naturel de l'Empereur. Or, son fils légitime, le prince impérial, ayant péri à la guerre, il est devenu, lui l'ancien forgeron, l'héritier légitime du trône de (npapa trois». Ses
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droits sont reconnus par l'impératrice; il est en communication constante avec «.maman FAigénie-» qui lui envoie de ses nouvelles à travers les murs. ,
Sur ce fond, une fois établi, il brode des variations nombreuses ; mais comme on le voit, il marie, par une transition subtile, son existence ancienne à la condition nouvelle qu'il s'est octroyée.
C'est qu'en effet la puissance logique est le trait caractéristique des vrais mégalomanes. Quelle que soit la déchéance intellectuelle dont ils sont frappés, ils conservent le pouvoir d'enchaîner des idées, ils sont aptes à saisir les moindres contradictions, ils savent coordonner leur délire. C'est un travail raisonné et réfléchi, auquel ils apportent toutes les forces de leur intelligence malade. Ils étudient les objections qui peuvent leur être adressées ; ils cherchent d'avance les réponses qui pourront en triompher ; ils font à leur ouvrage des additions et des retranchements. Et voilà pourquoi, lorsqu'on entreprend de discuter avec eux, on les trouve armés de pied en cap, inaccessibles à tout raisonnement, et figés pour ainsi dire dans leurs idées fixes. On voit combien les aliénés de cette espèce diffèrent de nos paralytiques, dont l'orgueil naïf se prête aux contradictions les plus visibles, et dont la tenue contraste le plus souvent avec leurs aspirations.
Le mégalomane, au contraire, se compose une attitude en rapport avec le rôle qu'il s'est attribué. 11 marche la tête haute ; il veut en imposer ; il exige le respect, et tout en lui respire un profond orgueil.
Vous avez vu depuis longtemps à la Clinique une vieille dame qui se fait appeler «/a reine Couchet » ; tel est le titre assez bizarre qu'elle a choisi. Elle prétend descendre d'une reine de ce nom, et en vertu de cette origine illustre, elle
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veut monter sur le trône de France, pour faire cesser les malheurs de la patrie; et, pour consolider son pouvoir, elle veut épouser le duc de Nemours.
Jusqu'ici, nous ne voyons dans ce délire qu'une manifestation individuelle du type classique de la folie ambitieuse; mais ce qui caractérise essentiellement la reine Couchet, c'est le profond sentiment qu'elle a de sa grandeur. Son aîr, ses manières, son langage, tout, en elle, respire la dignité. Elle se montre préoccupée, avant toutes choses, de tenir son rang. Un jour que, plein d'autres soucis, je passais rapidement devant elle, se dressant devant moi, elle me dit : «Depuis quand monsieur Bail a-t-il oublié de me saluer? » Un autre jour, elle vint se plaindre très vivement qu'elle n'était dans l'asile l'objet d'aucune distinction, et qu'on la traitait «comme tout le monde».
— Et pourquoi, lui dis-je, -vous traiterait-on autrement que vos compagnes?
— Gomment! me dit-elle, ne suis-je pas une reine? Par un effet naturel des idées qu'ils nourrissent, les
aliénés de ce genre sont d'une libéralité sans bornes, en paroles du moins. L'un promet à ses interlocuteurs des places, des honneurs, des dignités, pourvu seulement qu'ils parviennent à le faire mettre en liberté ; l'autre se répand en promesses d'argent, il doit faire la fortune de tous ceux qui l'entourent. Ces promesses se soldent généralement en monnaie de singe; mais il n'en est pas toujours ainsi. Trélat cite le cas d'un aliéné ambitieux et pourvu d'une asse2 belle fortune, qui s'occupait de toutes sortes d'affaires, et cherchait les gens qui avaient besoin d'argent pour leur en prêter, non par bienveillance, mais par orgueil. Ce genre de délire n'est malheureusement pas assez commun, me direz-vous; mais je vous ferai observer que si cet aliéné faisait le bon-
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heur de son entourage, il ne faisait pas celui de sa propre famille.
C'est précisément ici le cas de noter cette antipathie pour la famille, cette aversion pour les proches, qui règne si souvent chez tous les aliénés, mais plus spécialement chez les ambitieux, môme quand ils ne sont pas imbus d'idées de persécution. Un mégalomane, en effet (s'il n'a pas perdu tout souvenir de son existence antérieure) est gêné par sa famille et ses proches : c'est nn parvenu qui rougit de son origine et qui cherche à en écarter les souvenirs importuns.
Nous avons parlé jusqu'ici des ambitieux expansifs, de ceux qui proclament bien haut leur délire et ne cherchent nullement à le dissimuler ; mais il est d'autres ambitieux animés d'un profond esprit de réticence, et qui cachent soigneusement leurs conceptions délirantes.
Il faut les surprendre dans un moment d'abandon, et recueillir un aveu qui ne se Renouvellera peut-être jamais dans le cours de leur existence. Mais si leur méfiance est difficile à endormir, si elle paralyse l'expression de leurs sentiments intimes, ils n'en sont pas moins attachés à leurs idées fixes, ils n'en sont peut-être que plus obstinés dans leurs convictions insensées, et leur silence ne doit point en imposer à l'observateur.
En dehors de la mégalomanie proprement dite, les idées ambitieuses peuvent se rencontrer dans presque toutes les formes de maladies mentales et plus spécialement chez les faibles d'esprit, chez les fous circulaires à la période d'excitation, enfin chez les persécutés quand l'évolution de leur déhre est sortie de sa première phase. Mais en laissant de coté ces états morbides où les idées orgueilleuses viennent se gretfer sur un autre tronc, et ne constituent pas le fond même du délire, il faut reconnaître qu'il existe une forme
spéciale, une espèce morbide distincte dans le cadre psychopathique, dont l'exaltation de l'orgueil constitue la base fondamentale.
Les sujets de ce genre, pour la plupart entachés d'un vice héréditaire, jouissent en général d'une organisation aussi solide au physique qu'au moral. Destinés, pour la plupart, à vivre longtemps, ils ne versent que difficilement dans la démence; ils conservent, pendant de longues années, leurs facultés intellectuelles; mais, par contre, ils sont absolument incurables, sauf à la première période, oîi leurs idées encore flottantes peuvent se modifier. Plus tard il n'est plus temps.
Je vous en ai montré, au début de cette conférence, deux exemples frappants. S'il faut rendre justice à l'intelligence de ces deux sujets, s'il faut reconnaître que leurs facultés ne semblent offrir aucun amoindrissement, par contre il faut avouer que leur délire semble complètement inguérissable, car il est arrivé à faire partie intégrante de leur organisation.
Messieurs, les exemples que je viens de vous présenter, et dont il serait facile d'augmenter le nombre, suffiront sans doute pour vous convaincre qu'il existe un déhre ambitieux, une véritable mégalomanie sans aucun rapport avec le délire des persécutions et la paralysie générale.
Il s'agit d'un délire systématisé, logique et bien coordonné, dans lequel on ne saisit aucune de ces contradic. tions grotesques qui choquent le bon sens, et qu'on trouve si souvent chez des malades d'un autre genre. Le véritable ambitieux met son attitude d'accord avec ses prétentions, soit qu'il adopte une tenue pleine d'orgueil, comme les princes, les rois et les empereurs, soit qu'il ait une tenue plus modeste, mais toujours pleine de dignité, comme