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à des plaisanteries d'assez mauvais goût à ses dépens. Une nuit, ils l'ont brusquement roveillé en faisant mine d'enfoncer sa porte, et le malade, surpris brusquement au milieu de son sommeil, s'est cru attaqué par des brigands etleura brusquement jeté le contenu d'un vase plein d'acide sulfurique, dont il se servait pour exercer son métier de graveur. Traduit pour ce fait devant les tribimaux, il a été l'objet d'une expertise médico-légale, dans laquelle il m'a été facile de reconnaître chez lui un délire des plus exubérants et des plus singuliers. Tel est l'enchaînement de circonstances qui l'a conduit à la clinique de Sainte-Anne.
Je vais maintenant vous raconter son histoire, telle du moins qu'elle ressort de ses propres récits ; mais, pour restituer aux faits leur véritable couleur, je dois vous prévenir que chaque incident de sa vie, amène sur ses lèvres une explosion naïve d'orgueil. Il s'accorde les éloges les plus extraordinaires avec la plus grande bonhomie et la plus parfaite simplicité.
Il est né d'une famille princière. Ses ancêtres étaient princes régents du Tyrol. Je ne trouve point dans mes souvenirs historiques la filiation de cette dynastie, qui n'est probablement qu'une chimère de plus parmi toutes celles que nourrit l'esprit de notre malade.
Depuis longtemps, ses ancêtres ont perdu cette haute position par suite de leurs idées libérales. Son grand-père, qui habitait l'Alsace, était un simple particulier remarquable seulement par sa haute longévité (il est mort à quatrevingt-quinze ans) et par sa fécondité patriarcale ; il a eu dixhuit enfants.
Son père, homme extrêmement intelligent au dire de notre sujet, s'est occupé surtout de métallurgie; il a fait de nombreuses découvertes qui ont eu le plus grand retentis-
sèment en Europe ; il a trouvé entre autres choses l'analyse spectrale, dont les savants allemands contemporains se sont plus tard indûment emparés, dit-il.
De tous les membres de la famille, c'est le seul dont le sujet parle avec une estime voisine de l'admiration; il n'a pour tous les autres que des paroles sévères, comme vous le verrez bientôt.
Cet homme est mort de bonne heure à la suite d'un accident ; il a laissé sept enfants. Son fils, dont nous allons vous retracer l'histoire, a quitté l'Alsace vers l'âge de trois ans, pour faire son éducation en Allemagne. Il n'a été qu'à l'école primaire, qu'il a quittée à quatorze ans; mais, suivant ses propres expressions, « il y a brillé comme une étoile».
A peine sorti de l'école, son génie s'est montré au grand jour; il a cultivé, sans autre secours que ses propres talents, les arts, les sciences et leurs applications. Un jour, il entre dans un musée artistique, il y voit une statue de Niobé ; il lui vient immédiatement l'idée d'en faire un modèle en plâ,tre; il y réussit à tel point, que l'un des professeurs attachés à l'établissement s'écrie publiquement devant ses auditeurs : « Ce jeune homme a fait en une heure ce que je serais incapable de faire en un mois. »
Messieurs, vous le savez, les professeurs n'ont point l'habitude de s'adresser de mauvais compliments devant leurs élèves. Je suis donc tenté de croire que nous assistons ici à l'amplification naïve de quelques paroles d'encouragement adressées à ce jeune homme par un maître bienveillant; mais, vous le comprenez, il nous est impossible de contrôler ici l'authenticité des faits.
La critique reprend ses droits à l'égard des découverte, mathématiques de notre sujet, parmi lesquelles il faut ranger la quadrature du cercle. Il a publié, il y a plus de
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trente ans, ses recherches à cet égard, et il expose encore aujourd'liui son système avec beaucoup de verve et d'originalité.
Rentré en France il y a plus de quarante ans, après avoir voyage dans diverses parties de l'Europe, il a continué le cours de ses exploits. Il est, nous dit-il, le père de la géologie moderne ; il nous expose à cet égard un système qui semble offrir de nombreuses analogies avec celui d'Élie de Beaumont; mais lorsqu'on cite devant lui le nom de ce savant célèbre, il le traite comme un vulgaire intrigant, qui se serait approprié les travaux d'autrui.
Il est l'auteur d'un grand nombre d'inventions mécaniques des plus extraordinaires ; il a trouvé le moyen de diriger les ballons. Il aurait récemment découvert un nouveau principe qui doit révolutionner l'art de la navigation. Il a construit un bateau dans lequel il supprime tous les organes extérieurs ; le mouvement de propulsion est donné par un jet d'eau qui s'échappe à l'arrière, absolument comme chez les poulpes, que nous voyons dans nos aquariums. Après d'inutiles négociations avec le ministère de la marine, qui n'a point su apprécier le mérite de son invention^ il l'a vendue pour trois millions au gouvernement anglais, qui a versé cinq cent mille francs d'arrhes ; malheureusement cette somme lui a été dérobée par l'intermédiaire auquel il s'était adressé.
Il a fondé une société d'inventeurs, dans laquelle il jouait le rôle prépondérant. Il était chargé d'examiner toutes les inventions nouvelles, et de dresser un rapport sur le mérite qu'elles présentaient.
Il a trouvé au milieu de ses occupations sans nombre le temps d'approfondir la science des langues ; il a analysé les radicaux de quarante-deux idiomes différents, et ses re-
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cherches l'ont conduit h la découverte de la langue universelle. La seule chose qui lui manque h cet égard est la connaissance de la langue française, qu'il parle assez incorrectement et qu'il écrit sans orthographe. Il est le premier à reconnaître et à déplorer cette lacune.
Mais c'est surtout en archéologie qu'il s'est distingué; il a trouvé la clef de tous les hiéroglyphes, et spécialement des hiéroglyphes égyptiens. Il nous apprend que l'égyptologie a été fondée par trois hommes, ChampoUion, deRougé et lui. Il rend pleinement justice à ses illustres prédécesseurs, mais il s'attribue le mérite d'avoir complété leur œuvre.
Il a passé son temps dans les musées, au Louvre et ailleurs; il a fait des conférences publiques, auxquelles assistaient une foule d'auditeurs enthousiastes, venus de toutes les parties du monde. Il compte des admirateurs passionnés parmi les grands de la terre.
Tous ses travaux, toutes ses recherches ont été pubHés dans des brochures qu'il faisait imprimer à ses frais et qu'il distribuait gratuitement avec un désintéressement digne d'un véritable savant.
Et cependant cet homme illustre, ce savant applaudi, ce grand artiste, se trouve aujourd'hui sans le sou. Lorsqu'on lui demande comment il se fait que tant de travaux et tant de recherches ne l'aient point enrichi, il répond avec beaucoup d' à-propos : «Groyez-vous qu'il soit possible de faire des inventions sur commande? On les fait parce qu'on ne peut s'en empêcher. » Parole essentiellement vraie et profonde, et qui exprime bien la spontanéité de travail de tous les grands esprits.
Il fallait cependant vivre. Il s'est toujours tiré d'affaire par ses travaux pour les graveurs, pour les orfèvres et pour
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d'autres commerçants. 11 donnait des « consultations » aux inventeurs ; enfin la moyenne de ses bénéfices variait de trois cents à huit cents francs par semaine. Il aurait pu facilement, sur ce chiffre, réaliser des économies, mais il a été volé par les uns et par les autres; il a secouru des gens qui n'en valaient pas la peine : en un mot, il s'est laissé dépouiller. L'âge est venu, l'imagination s'est refroidie et ses moyens pécuniaires ont baissé. Cependant, il lui reste une vraie fortune en espérance. Il a chez lui un ouvrage orné de quatre-vingts planches gravées par lui, et dont chacune est un chef-d'œuvre. S'il pouvait le publier, il aurait de quoi vivre tranquille jusqu'à la fin de ses jours ; il s'agit seulement de trouver un éditeur.
Les informations que nous avons prises, nous portent à croire qu'il s'agit ici d'un rêve comme tous ceux qui sont familiers au malade. Il ne paraît jamais avoir été célèbre comme artiste, et nous croyons qu'il a toujours vécu difficilement. Mais ce qui est absolument incontestable, c'est son entier désintéressement. Il méprise la gloire comme il méprise l'argent ; il ne vit absolument que pour ses idées.
Je vous ai tracé le tableau parfaitement véridique d'un beau caractère; notre homme est un savant désintéressé, vivant absolument dans le monde des conceptions scientifiques, insensible aux appâts vulgaires de l'ambition et de l'argent, et doué d'un caractère très bienveillant. Et cependant cet homme excellent est un profond égoïste, comme je vais vous le démontrer maintenant.
11 ne veut point avoir de relations avec sa famille, parce que ces gens, dit-il, font des enfants comme des rats et qu'il ne veut point les avoir à sa charge ; il s'est brouillé depuis de longues années avec une sœur qui vivait à Paris.
Il méprise tous ses parents qu'il appelle des crétins ; son
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pèl-e est le seul membre de sa famille dont il parle avec respect. Il mène une vie solitaire et ne veut point avoir d'amis, parce que, dit-il, ce sont des gens faibles et dont il ne faut point s'embarrasser.
Un détail assez curieux de sa vie et qui achève de le peindre, c'est qu'il n'a jamais tiré à la conscription. Il ne faut point en conclure qu'il a voulu se soustraire à un devoir patriotique; mais sa jeunesse s'est passée à l'étranger, et lorsqu'il est rentré en France, personne n'a jamais songé à l'inquiéter. Si donc il n'a jamais paru sous les drapeaux, c'est, comme il le dit très naïvement, parce qu'il n'y a jamais pensé.
Voici donc un vrai savant, un homme qui vit dans un monde idéal, qui n'est préoccupé que de l'étude et du développement de ses idées, qui méprise les honneurs et la fortune, qui n'a point, qui ne veut point avoir de famille ni d'amis, et qui, d'ailleurs, est pénétré de cet orgueil gigantesque et naïf qu'on retrouve si souvent chez les savants même les plus modestes. Que lui a-t-il manqué pour être un véritable homme de génie? Peut-être une éducation plus complète ; peut-être une précision plus grande dans les conceptions intellectuelles ; peut-être un degré de plus dans l'énergie cérébrale.
Quant à son délire, il est dominé tout entier par la conviction de sa suprématie intellectuelle. Cette idée, il l'exprime à chaque instant avec un orgueil naïf, qui éclate dans chacune de ses paroles; mais ce qui caractérise surtout son état mental, c'est la tendance à croire qu'il a inventé tout ce dont sa mémoire lui retrace le souvenir. Il a évidemment beaucoup lu, et remaniant à sa façon les notions diverses que lui apportaient ses lectures, il s'attribuait les conceptions générales d'Élie de Beaumont, les