‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 198 sur 283 · DE LA FOLIE DU DOUTE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE DU DOUTE

Sommaire. — La folie du doute est particulière aux individus d'un esprit cultivé. - Synonymie. — Inquiétude intelleotuelle. — Impulsions intellectuelles. — Histoire d'un malade. — Travaux intérieurs. — Description de la maladie. — Mode de début. — Formes diverses. — Métaphysiciens. — Réalistes. — Scrupuleux. — Timorés. — Compteurs. — Délire du loucher. — Délire avec conscience. — Absence d'hallucinations. - Besoin perpétuel de soulager les doutes par l'affirmation d'une autre personne. — Fait de M. Bailhirger. - Pronoslic. — Causes. — Traitement.

Messieurs,

Je me propose aujourd'hui d'attirer votre attention sur une forme extrêmement curieuse d'aliénation mentale, qui ne- se voit presque jamais dans la population de nos asiles, et qu'on ne trouve guère que chez les sujets dont l'esprit a reçu un certain degré de culture. Aussi rencontre-t-on cette forme de délire bien plus souvent dans la clientèle privée que dans les établissements publics ou les maisons de santé ; car, comme vous le comprendrez tout à l'heure, les sujets de cette espèce appartiennent presque toujours à la catégorie des aliénés en liberté.

Il s'agit de cette singulière perturbation de l'esprit qu'on a successivement décrite sous les noms de maladie du doute (Falret père), d'aliénation partielle avec crainte du contact des objets extérieurs (Falret fils), de grûbelsucht (Oscar Berger) ou manie de fouiller, enfin de folie du doute avec délire du toucher (Legrand du SauUe).

En laissant de côté l'élément tactile, dont nous discute- ; rons bientôt la valeur, on pourrait mieux peut-être désigner , , cet état mental, toujours accompagné de conscience, par le nom de délire métaphysique, qu'on lui a souvent donné.

Mais, en réalité, il s'agit d'une condition morbide très variable dans ses manifestations, et qui mérite, selon les cas, toutes les dénominations qui lui oi^t été successivement , imposées. i

Tel malade, en effet, doute de tout, même de son existence, et ne peut s'arrêter à aucune conviction formelle ; tel autre manifeste, à côté de cet état psychologique, une crainte très réelle du contact des objets extérieurs; tel autre, enfin, éprouve un besoin perpétuel de fendre des cheveux en quatre et d'épuiser, à propos de sujets plus ou ' môins frivoles et rebattus, toutes les subtilités de l'ancienne scolastique. Le jeune homme que je compte vous présenter semble poursuivi par le doute philosophique de Descartes et pourrait être rapproché de ces bouddhistes de l'extrême Orient, dont la maxime fondamentale est ; Tout est vide.

Mais il est un trait caractéristique qui réunit tous ces états en apparence si divers : c'est l'inquiétude intellectuelle, qu'on peut comparer à la lypémanie anxieuse, qui représente une inquiétude affective. • ;

« Le fond véritable de cette maladie mentale, dit M. J. i\ Falret (1), est une disposition générale de l'intelligence à revenir sans cesse sur les mêmes idées ouïes mêmes actes, à éprouver le besoin continuel de répéter les mêmes mots ou d'accomplir les mômes actions, sans arriver jamais à se satisfaire ou à se convaincre, même par l'évidence. »

J'ai décrit certains phénomènes de cet ordre sous le nom

(1) De la folie morale, 4866, p. 41.

FOLIE nu DOUTE.

d'impulsions intellectuelles (1). En voici un exemple curieux. Un jeune collégien, jusqu'alors très régulier dans ses habitudes, assiste un jour à une réunion où il entend plaisanter certains de ses amis sur l'influence fatale attribuée au nombre 13. Aussitôt une pensée absurde lui traverse l'esprit : c'est que, si 13 est un nombre funeste, il serait déplorable que Dieu fût 13, que l'espace fût 13. que l'infini fût 13, l'éternité 13 ; et, pour éviter ce malheur, il formule à chaque instant dans son esprit une oraison jaculatoire ainsi conçue : Dieu 13 1 ou bien : l'infini 13! l'éternité 131 Et cependant, il se rend parfaitement compte, comme il me l'écrivait lui-même, qu'il est absurde de se figurer Dieu 1 3 pour un instant, afln d'éviter qu'il le soit toujours. Mais, poursuivi par cette obsession sans cesse renaissante, il répète à chaque minute son oraison mentale et finit par ne plus pouvoir continuer ses études ni se livrer à aucune occupation sérieuse.

Abordons maintenant l'histoire du malade qui doit faire l'objet de cette conférence. Il nous présente un exemple de ce délire sous la forme la plus pure, la plus élevée, la plus métaphysique et la mieux dégagée de tout élément étranger. Il s'agit d'un jeune homme de vingt-huit ans, d'une figure agréable et intelligente et d'un beau développement physique. Il est le cinquième enfant de son père, qui vit encore et ne présente d'autre infirmité qu'un léger tremblement. 11 n'existe aucun vice héréditaire dans la famille, mais le malade a eu des convulsions dans son enfance. La dernière s'est montrée à l'âge de huit ans. Depuis cette époque, il n'a jamais eu d'autre maladie. Et ce qui prouve qu'il s'est normalement développé, c'est qu'il est aujour-

(1) L'Encéphale, t. 1, 1881, p. 21.

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d'hiii le soutien de sa famille. Il est employé dans une banque, oti ses services sont fort appréciés. Il gagne 300 francs par mois.

Cet homme est fort intelligent, mais il n'a reçu qu'une éducation rudimentaire ; il a été élevé à l'école communale, dont il est sorti à quinze ans pour entrer dans le commerce. 11 n'a jamais lu Descartes ni les autres philosophes, et s'il toucheinvolontairement aux questions les plusélevées, on peut dire qu'il fait de la métaphysique sans le savoir.

Cet homme, nous l'avons dit, était employé dans une banque; il travaillait fort bien et très régulièrement, lorsque tout à coup, par une matinée du mois de juin 1874, vers dix heures et demie, étant à son bureau, il vit se produire un changement brusque, étrange, dans l'apparence des' objets, qui ne lui paraissaient plus les mêmes. Il ne leur trouvait plus de relief, c'est-à-dire point de réalité.

Je ne saurais mieux faire que de vous communiquer ses impressions rédigées par lui-même. >

Au mois de juin 1874, écrit-il, j'éprouvai à peu près §ubitement, sans aucune douleur ni étourdissement, un changement dans la façon de voir. Tout me parut drôle, étrange, bien que gardant les mêmes formes et les mêmes couleurs. Pensant à tort que cette sensation désagréable disparaîtrait comme elle était venue, je ne m'en inquiétai pas davantage, lorsqu'il me vint un polype dans la narine gauche ; j'allai donc trouver un médecin, et sans aucunement lui parler de ce nouvel état dans lequel j'étais,, je lui montrai le polype, qu'il enleva. Je pensais que ce polype était la cause de cette façon bizarre de voir, et je croyais que, celui-ci parti, je reviendrais à mon état normal ; mais il n'en fut rien.

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Je ne fis donc rien, on h peu près, lorsque, en 1880, en décembre, pins de cinq ans après, je me sentis diminuer, disparaître. Il ne restait plus de moi-môme que le corps vide.

Depuis cette époque, ma personnalité est disparue d'une façon complète, et malgré tout ce que je fais pour reprendre ce moi-même échappé, je ne le puis.

Tout est devenu de plus en plus étrange autour de moi, et maintenant, non seulement je ne sais ce que je suis, mais je ne puis me rendre compte de ce qu'on appelle l'existence, la réalité.

Qu'est-ce que quelque chose qui arrive ? Est-ce que tout ce qui est autour de moi existe réellement? Que suis-je ? Que sont toutes ces choses faites comme moi? Pourquoi moi ? Qui, moi ?

J'existe, mais en dehors de la vie réelle, et malgré moi ; rien ne m'a cependant donné la mort.

Pourquoi y a-t-il toutes ces choses autour de moi qui font tout de la même façon ? Ces choses doivent jouir de la vie et se trouvent bien comme elles sont faites. Que sontelles, ces choses ?

Bien que dans cet état atroce, il faut que j'agisse comme avant et sans savoir pourquoi. Quelque chose qui ne paraît pas résider dans le corps, me pousse à continuer comme avant, et je ne peux pas me rendre compte que cela est vrai, que j'agis réellement. Tout est mécanique chez moi et fait inconsciemment.

Devant une sensation physique, voici ce que j'éprouve : le corps, qui n'a aucune signification pour moi, se trouve vide ; serrement aux tempes et gêne entre les yeux, en haut du nez, tiraillement du nez jusqu'au haut du front. Les oreilles entendent bien, mais paraissent bouchées. La

narine gauclie souvent obstruée, puis libre, puis obstruée do nouveau.

A côté de cette bizarre sensation, je dois faire remarquer que, quand on me parle, je réponds tout de suite, et il se trouve que je réponds juste.

Mon travail se fait bien jusqu'à aujourd'hui et sans aucune erreur, et cependant j'ai beau me dire continuellement : a Je suis au travail, je fais ceci, je fais cela, » je ne puis pas me rendre compte que cela est vrai.

Je crois pouvoir me résumer en disant : personnalité complètement disparue ; il me semble que je suis mort il y a deux ans et que la chose qui existe ne se rappelle rien qui ait un rapport avec l'ancien moi-même. La façon dont je vois les choses ne me rend pas compte de ce qu'elles sont ou qu'elles existent, d'où le doute, etc.

Par suite de cet état mental atroce, j'en suis venu à me demander si je ne deviendrais pas fou, ou si je ne ferais pas mieux de me délivrer moi-même d'une maladie qui dure depuis si longtemps et qui, jusqu'à ce jour, n'a pu seulement être modifiée. Sans pouvoir jouir aucunement de la vie, puisque je ne la comprends pas, je suis obligé de subir tout ce que peuvent subir les autres qui, eux, sont dans leur état normal. k|

Le fait dominant dans l'état psychologique de cet homme, c'est la perte absolue du sentiment de la réalité. Il se compare à un sac de papier vide. 11 n'existe plus rien au dedans de lui. 11 ne reste qu'une enveloppe qui conserve une sorte d'apparence extérieure, mais qui, au fond, est absolument vide. 11 s'appelle une chose; les autres hommes sont des « choses » faites comme lui ; mais il ne croit pas à leur existence réelle. 11 ne croit pas à ce qu'il voit, et lorsqu'il

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avance la main pour toucher un objet, il est convaincu d'avance qu'il ne trouvera qu'un fantôme qui s'évapore. Cependant, il touche bien réellement l'objet, mais la sensation tactile jointe à l'impression visuelle ne suffit pas pour vaincre son incrédulité : le monde, à ses yeux, n'est qu'une gigantesque hallucination. Il continue cependant à exercer les diverses fonctions de la vie. Il mange, mais c'est une ombre de nourriture qui pénètre dans une ombre d'estomac; son pouls n'est qu'une ombre de pouls. Il a une conscience parfaite de l'absurdité de ses idées, mais il ne saurait en triompher. Au milieu de ce trouble profond de l'intelligence, les fonctions physiques sont restées parfaitement normales. Il ne se plaint que d'un léger serrement aux tempes et vers la racine du nez. Profondément attristé par son état moral, il craint de devenir fou ; il en convient luimême, et il est venu solliciter, de son propre accord, son placement dans un asile d'aliénés.

Messieurs, les faits de ce genre sont connus depuis longtemps. Peut-être en trouverait-on des exemples dans la haute antiquité; mais la première observation authentique de ce genre appartient à Esquirol (1). Il s'agit d'une jeune fille élevée dans le commerce et qui, par un excès de scrupule, craignait de faire tort aux autres. Lorsqu'elle faisait un compte, elle appréhendait de se tromper au préjudice d-autrm. Un jour, à l'âge de dix-huit ans, en sortant de chez une tante qu'elle fréquentait habituellement, elle est saisie de l'inquiétude qu'elle pourrait, sans le vouloir, eraporter dans les poches de son tablier, quelque objet appartenant à sa tante. Plus tard, elle met beaucoup de temps pour assurer ses comptes et ses factures, appréhendant de

(i) Esquirol, Maladies mentales, t. I, p. 361.

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commettre quelque' crrciii', de faire tort aux acheteurs. Plus tard, encore elle craint, en touchant h la monnaie, de , retenir dans ses doigts quelque chose de valeur. En vain lui objecte-t-on qu'elle ne peut retenir une pièce de monnaie sans s'en apercevoir, que le contact de ses doigts ne saurait altérer la valeur de l'argent qu'elle touche. Gela est vrai, répond-elle, mon inquiétude est absurde et ridicule, mais je ne puis m'en défendre. Il fallut quitter le commerce. Peu à peu ses appréhensions augmentèrent au point de tyranniser sa vie tout entière. Il faut lire dans Esquirol la description de cet état singuUer, qui, sans exclure la raison, l'intelligence et même la gaieté, soumettait la malade aux pratiques les plus absurdes, et dont elle reconnaissait elle-même le côté ridicule.

Depuis cette époque, la question a été étudiée et retournée dans tous les sens par Parchappe, Trélat, Baillarger, Delasiauve, Morel et Marcé. Legrand du SauUe, capitaUsaut en quelque sorte les travaux de ses devanciers, a publié, en 1875, une monographie sur cette affection, sous le nom, assez impropre d'ailleurs, de la folie du doute avecdéhredu toucher. Enfin, mon excellent ami et collaborateur, M. Ritti, ' a publié une étude intéressante sur cette question dans la Gazette hebdomadaire, et un article complet dans le Dictionnaire encyclopédique.

En Allemagne, Griesinger avait rédigé sur cette question un travail qui ne fut publié qu'après sa mort, et dans lequel, après avoir rapporté quelques observations inédites, il rapprochait ces faits de la maladie du doute de Falret.

Plus tard, Oscar Berger a publié, sous le nom de Grûbelsucht, une description complète d'une variété spéciale de la folie du doute, dont il s'attribue la découverte, en affirmant qu'il n'existe à çet égard que les trois observa-

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