PSEUD0-PARA.LYS1E GÉNÉRALE ALCOOLIQUE
Sommaire. — Type clinique. — Deux variétés d'alcooliques. — Têtes fortes et têtes faibles. — Les pseudo-paralytiques appartiennent h la seconde classe. — Mode de début de la pseudo-paralysie générale alcoolique. — Rétablissement rapide. — Récidives fréquentes. — Diagnostic différentiel. — Marche de la maladie. — Analyse des symptômes. — Troubles accessoires. — État intellectuel. — Pronostic. — Anatomie pathologique. — Traitement.
' Messieurs,
Le diagnostic différentiel entre l'alcoolisme et la paralysie générale est une des questions les plus difficiles parmi celles que les aliénistes sont appelés chaque jour à résoudre. Sans parler des écueils ordinaires de la pratique, il est une forme de l'alcoolisme qui prend exactement le masque de la paralysie générale et qui semble, au moins pendant un certain temps, en reproduire exactement le caractère. Nous avons en ce moment, à la clinique, un malade qui présente au plus haut degré le type de cette maladie, à laquelle on a donné le nom de pseudo-paralysie générale alcoolique, par analogie avec la pseudo-paralysie générale syphilitique.
Il ne s'agit point ici seulement d'une question de diagnostic; mais aussi, mais surtout, d'une question de pra~ tique. En effet, tout diffère dans ces deux maladies, malgré les apparences trompeuses d'une ressemblance extérieure ; l'évolution du processus morbide et ses conséquences ultérieures sont tout autres dans la vraie paralysie générale, et nous en dirons autant du traitement qu'il convient de lui
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opposer. Enfin, sous le rapport de la doctrine, il s'agit d'une question des plus intéressantes au point de vue de l'étiologie.
Lorsqu'on considère les ravages exercés sur l'économie par l'abus des boissons alcooliques, il semble à peu près impossible de calomnier cette source féconde de maladies et de dégénérescences physique, intellectuelle et morale ; et cependant cette exagération a été commise.
L'alcoolisme conduit à un genre particulier d'aliénation mentale, dont on ne saurait exagérer la fréquence et la gravité ; mais il ne conduit point, comme on l'a faussement prétendu, à la paralysie générale. Nos maîtres, Esquirol, Bayle, Calmeil, et, plus tard, Marcé, ont admis une corrélîition directe de cause à effet entre ces deux maladies, et leur manière de voir est assez généralement adoptée par les observateurs contemporains.
L'opinion contraire a été vigoureusement soutenue par Lasègue et Falret, et j'ai toujours partagé leur manière de voir. On comprend, d'ailleurs, facilement l'erreur dans laquelle sont tombés leurs prédécesseurs. On sait, en effet, que les débuts de la paralysie générale sont marqués très souvent par des tendances bachiques et par des orgies de toute nature ; et nous allons vous montrer que l'alcoolisme, à son tour, peut simuler la paralysie générale. Nous trouvons ici une double source d'erreur, contre laquelle je tiens à vous prémunir.
Nasse (1) a décrit, sous le nom de pseiido-paralysis a potu, la forme d'alcoolisme qui va nous occuper ; et cette question a été récemment traitée par M. le docteur
(1) Nasse, Irrcnfreund (1870). Nous renvoyons le lecteur, pour de plus amples détails sur la parlic historique de la question, à la thèse de le docteur Lacaille (Thèses do Paris, 1881, p. 12).
Lacaille, dans une thèse récompensée par la Faculté.
Je vais, messieurs, avant de vous parler de la maladie, vous présenter le malade. C'est un homme de quarantequatre ans, qui possède, au point de vue alcoolique, des quartiers de noblesse bien authentiques. En effet, son père et son grand-père maternel étaient buveurs. D'un autre côté, le père alcoolique du malade et son grand-père paternel sont morts l'un et l'autre d'une hémorragie cérébrale. Le sujet présente donc une prédisposition en partie double ; c'est, au point de vue héréditaire, un alcoolique et un cérébral.
Le malade a commencé de bonne heure les excès qui l'oht conduit à Sainte-Anne; il avait quatorze ans lorsqu'il s'est grisé pour la première fois, et, d'après son aveu, il n'a jamais cessé de boire depuis.
La santé physique est toujours restée assez bonne. On ne saurait en dire autant de la santé de l'esprit. Il a été séquestré seize fois; il vient d'entrer à la clinique le 1" février 1882; sa première entrée à Sainte-Anne porte la date du 9 août 1870. Dès cette époque, on avait porté le diagnostic de paralysie générale. Il éprouvait une satisfaction vive, un contentement général; il voulait acheter le café Riche et présentait d'autres conceptions délirantes de la même espèce. Il offrait déjà un certain embarras de la parole et une légère inégalité pupillaire.
Depuis cette époque, il a manifesté une absence complète de sens moral. Il a commis des vols de paralytique, c'està-dire des actes absurdes autant qu'immoraux. A sa dernière séquestration, il avait été arrêté emmenant une voiture du marché. Gela nous rappelle le paralytique cité par Lasègue, qui, après avoir volé une planche à un échafaudage, l'emportait tranquillement sous son bras.
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Notre malade est atteint, en outre, de plusieurs des phénomènes physiques que l'on signale dans la paralysie générale. 11 a un tremblement considérable qui s'accompagne d'un embarras manifeste de la parole. Il offre une inégalité pupillaire très manifeste. Enfin, il aurait, paraît-il, des attaques épileptiformes. On comprend donc aisément qu'il ait été pris pour un paralytique général, par les aliénistes les plus compétents ; et cependant, il ne l'était pas, et la preuve, c'est que chacune de ses seize séquestrations s'est terminée par la guérison. Douze ans se sont écoulés depuis sa première entrée, et il n'est pas plus avancé sur lechemin de la paralysie.
C'est donc un alcoolique, mais un alcoolique d'une espèce particulière.
Deux faits nous paraissent à noter dans son histoire : le premier, c'est qu'il a été condamné, en 1874, à un an de prison pour vol, après de nombreuses ordonnancesde nonlieu pour des faits semblables. La patience des juges était lassée à la fin, et ils ont cru devoir sévir, bien que l'accusé ne fût, en réalité, pas plus responsable cette fois que les autres.
Un second fait, bien plus grave encore au point de vue cérébral, c'est qu'il a été frappé d'une hémiplégie droite, au mois de janvier 1881 ; il en reste encore des traces, et tout porte à croire que cet homme, qui ne mourra certainement pas en état de paralysie générale, finira par un coup de sang, comme son père et son grand-père avant lui. En un mot, il est cérébral, et, ce qui achève de le prouver, c'est qu'il a eu des convulsions à l'âge de treize ans. ^ Voilà pourquoi, sm- un terrain spécialement préparé, l'alcoolisme prend une forme paralytique, au lieu de suivre, comme chez la plupart des sujets, les règles classiques de
révolution morbide. En un mot, nous sommes en présence d'un cas de pseudo-paralysie générale alcoolique.
Nous connaissons donc maintenant le malade et nous allons nous occuper de la maladie.
Parmi les alcooliques, on rencontre deux classes essentiellement différentes d'individus. Les uns supportent admirablement les excès bachiques sous le rapport intellectuel, sinon toujours sous le rapport physique ; ils peuvent avoir, ils ont souvent des gastrites et des cirrhoses ; mais l'intelligence reste fidèle à son poste et ne se laisse point déséquilibrer. Ce sont les buveurs qui, comme on le dit familièremefit, ont la tête solide.
Les autres, au contraire, ont la tête faible; ils supportent très mal le vin ; ils se grisent très facilement et versent très promptement dans le délire alcoolique ; ce sont des cérébraux, et le plus souvent des congestifs : tel est notre malade.
Autrefois, quand les mœurs sociales étaient plus relâchées sous ce rapport, les seconds étaient victimes des premiers ; les têtes faibles étaient entraînées par les têtes solides à commettre des excès qui compromettaient absolument leur santé, et nous voyons encore aujourd'hui, dans les brasseries de Paris, des femmes qui exercent le singulier métier d'inviteuses et qui arrivent à s'ingurgiter des quantités incroyables de boissons alcooliques dans le courant d'une journée. Elles profitent de cette faculté pour griser les consommateurs ; et, chez les buveurs de cette espèce, on rencontre assez souvent des sujets qui ont absolument perdu le pouvoir de s'enivrer.
Si maintenant nous nous demandons à laquelle de ces deux classes appartiennent les pseudo-paralytiques, nous
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répondrons sanshositei- qu'ils appartiennent à la seconde. Ils se grisent facilement; mais, chez eux, les troubles somatiques prédominent dans les accès d'alcoolisme. Ils ont de la titubation, du vertige, de l'embarras de la parole. Quant aux phénomènes intellectuels, ils sont plus effacés et se trouvent relégués au second plan.
C'est, en général, à la suite d'un accès d'alcoob'sme subaigu que les symptômes de paralysie éclatent pour la première fois. Des convulsions épileptiformes fréquentes et répétées en signalent ordinairement le début, comme nous e voyons chez notre malade. Puis, surviennent les autres symptômes : d'abord l'inégalité pupillaire, ensuite l'embarras de la parole, le tremblement, les troubles de la sensibilité, les aneslhésies disséminées, enfin l'embarras gastrique, symptôme qui appartient plutôt à l'alcoolisme qu'à la paralysie générale proprement dite.
Ces accidents débutent brusquement et atteignent très rapidement leur apogée. Ils diffèrent des signes de la paralysie générale par leur grossièreté, si je puis m'exprimer ainsi. Le tremblement se fait eiî masse, il atteint tous les membres à la fois, au lieu de se limiter, comme dans la paralysie générale, à certains points particuliers.
Le rétablissement est rapide; le malade, mis en traitement et sevré de son poison d'habitude, revient très promplement à la santé. Mais, par compensation, les récidives sont très fréquentes et très faciles ; et d'ailleurs, il semble qu'une première attaque prédispose à des attaqu'es subséquentes.
Mais ce qui est digne de remarque, c'est que jamais le malade ne parvient à fabriquer une paralysie générale authentique ; ses tentatives, si je puis m'exprimer ainsi, avortent toujours.
.• Le diagnostic, comme on le voit, est souvent fort difficile, et l'on sera plus d'une fois exposé à prendre pour une -vraie paralysie générale un accès' d'alcoolisme offrant le type que nous venons de décrire. Cependant, lorsqu'on est prévenu, l'on parvient avec un peu d'attention à éviter cette erreur. Nous possédons, en effet, plusieurs éléments de rectification. C'est d'abord l'évolution de la maladie. Après une courte période d'état, elle marche résolument et rapidement vers la guérison. Je dis guérison, et c'est là une distinction fondamentale qui sépare celte maladie de la paralysie générale, dont la marche est fatalement progressive. Sans doufe on observe dans la paralysie générale des rémissions quelquefois très prolongées ; mais elles ne sauraient équivaloir aux guérisons que nous observons dans la maladie qui nous occupe, et qui ne sont compromises que lorsque le malade, abandonné à lui-môme, retombe dans ses habitudes de débauche (1).
Viennent ensuite les symptômes dont une analyse approfondie permet de dévoiler les caractères. Le phénomène qui prédomine ici, c'est l'inégalité pupillaire, mais une inégalité dans laquelle les deux pupilles sont habituellement paresseuses et fort peu sensibles à l'action de la lumière.
Il en est tout autrement, vous le savez, lorsqu'il s'agit de la vraie paralysie générale. Parcontre, c'est l'embarras delà parole qui joue le premier rôle chez le vrai paralytique, et l'intensité de ce symptôme va toujours en croissant. Chez les alcooliques, au contraire, cet embarras n'est jamais
(i) On verra plus loin que nous croyons à la possibilité de la guérison de la paralysie générale. Toutefois, même dans l'hypothèse la plus favorable, on doit reconnaître que c'est là un fait absolument exceptionnel .
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aussi prononcé; d'ailleurs, il tend à s'effacer et à disparaître rapidement sous l'influence du traitement.
Examinés en eux-mômes, les symptômes des deux maladies diffèrent manifestement.
Les troubles de la sensibilité sont la règle dans la pseudo-paralysie générale alcoolique. Tantôt c'est l'hyperesthésie, tantôt l'anesthésie qui domine. Au contraire, dans la paralysie générale, les troubles de la sensibilité sont peu fréquents, et l'anesthésie, lorsqu'elle existe, se montre bien plus tardivement.
Les troubles de la motilité présentent aussi des caractères qui ont été parfaitement décrits par Lasègue et Falret. Dans la pseudo-paralysie générale alcoolique, la paralysie commence par les extrémités des membres, qui sont engourdies et inhabiles, plutôt que paralysées. Dans la vraie paralysie générale, la paralysie est plus étendue d'emblée : elle suit, en outre, une marche progressive.
Dans les deux cas, le tremblement existe ; mais, chez l'alcoolique, il est très étendu, et quelquefois généralisé à tout le corps ; c'est un tremblement en masse. Chez le paralytique général vrai, le tremblement est moins étendu, moins accentué, quelquefois même à peine sensible. Enfin, il est fibrillaire, c'est-à-dire très fin et très délié. Il ne se généralise jamais, et son siège de prédilection est à la langue et aux lèvres.
Notons enfin quelques troubles accessoires. On sait que, chez les paralytiques généraux, il se manifeste, d'assez bonne heure, un appétit fort énergique qui peut aller jusqu'à la voracité. Chez les alcooliques, au contraire, nous avons des troubles stomacaux nettement indiqués. Ces sujets ont de la gastricité, de l'anorexie, et cependant plusieurs d'entre eux prennent un embonpoint énorme.
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Ajoutons, enfin, que, chez les alcooliques, l'athérorae artériel est très fréquent, et qu'il l'est beaucoup moins chez les paralytiques, et nous aurons, je l'espère, une série assez étendue de caractères différentiels pour permettre au médecin de bien connaître les caractères propres k chacune de ces deux maladies, et de formuler un diagnostic précis au lit du malade.
Reste l'état intellectuel, qui semble constitué par la superposition des deux délires, alcoolique et paralytique ; le malade a souvent des idées ambitieuses ou lypémaniaquesmais il présente aussi des hallucinations de la vue et de la zoopsie, phénomènes extrêmement rares chez les vrais paralytiques, quand ils ne se sont pas imprégnés d'alcool dans les premiers temps de leur maladie. En outre, le retour au bon sens et à un état intellectuel assez bien équilibré, du moins en apparence, se fait souvent observer chez les alcooliques ; chez les paralytiques généraux, au contraire, l'intelligence va presque toujours en décroissant.
Le pronostic de la maladie est extrêmement grave si nous le considérons dans son ensemble; en effet, le malade guérit rapidement, mais c'est pour retomber presque toujours dans de nouveaux excès qui le ramènent au point de départ.
Ainsi donc, pronostic très grave au point de vue de l'avenir; mais, par contre, prévision très favorable pour chaque accès particulier, car la guérison suit d'assez près le traitement.
L'anatomie pathologique, dans les cas assez rares oîi l'autopsie a eu lieu, nous montre les lésions de l'alcoolisme et non celles de la paralysie générale. C'est ainsi que dans la thèse de M. Lacaille déjà citée, nous trouvons un cas recueilli à la clinique de Sainte-Anne (obser-
vation VII). où l'autopsie révéla l'erislence P^^'^; méningite hémorragique, lésion alcoolique au premier
chef
Les considérations qui précèdent nous montrent assez quel doit être le traitement. Soutenir le malade par des toniques, lui prescrire une nourriture fortifiante et reconstituante, enfin le priver de son stimulant habituel : tels sont les moyens qu'il convient d'opposer à l'accès. Quanta la maladie envisagée dans son ensemble, elle ne saurait être combattue que par une séquestration indéfiniment prolongée.