QUARANTE-TROISIÈME LEÇON
DES FOLIES ORGANIQUES. - PARALYSIE GÉNÉRALE. HISTORIQUE ET NATURE DE LA MALADIE.
Sommaire. — Premières indications relatives à la paralysie générale. — Willis. — Perfect. — Haslam. — Esquirol. - Georget. — Délaye! - Calmeil. — Bayle, le principal créateur de la maladie. — Foville. — Parchappe. — Requin. — Seconde période de l'évolution scientifique de la question. - J. Falret. - Lasègue. - Baillarger. - Période contemporaine.
Pritjcipales tliéories sur la nature de la maladie. - Doctrine de l'inflammation. — Doctrine de la congestion. — Théorie invoquant une maladie des ganglions cervicaux du grand sympathique. — Lésions de diverses parties de l'encéphale. — Altérations de la moelle épinière. — Théorie généralement admise aujourd'hui. — Le mot de paralysie générale désigne peut-être un genre composé de plusieurs espèces.
Messieurs,
Si vous parcourez avec nous les salles de réunion où se rassemblent nos malades, vous serez certainement frappés de voir que, sur quatre ou cinq d'entre eux, il existe au moins un paralytique général; cette proportion, vous la rencontrerez dans tous les autres asiles de Paris.
Est-il possible qu'une affection aussi remarquable par sa fréquence insolite, ainsi que par son extrême gravité, ait échappé complètement à l'observation de nos devanciers ? Si l'on ne savait avec quelle facilité les faits les plus palpables se dérobent à notre attention, faute de nous avoir été signalés, on croirait volontiers qu'au siècle précédent la physionomie de l'aliénation mentale était tout autre, et que la paralysie générale, réduite à l'état d'exception, passait inaperçue au milieu des innombrables formes que peut
HISTORIQUE DE LA PAUALYSIE GÉNÉnALE. «09
revêtir le délire simple. Aussi bien, cette façon de voir n'a rien d'inadmissible. Il est évident, [en effet, que certaines maladies changent de caractère avec les progrès de la civilisation ; on a vu apparaître, à diverses époques, des maladies nouvelles, et, aujourd'hui encore, il existe, dans la distribution géographique de la paralysie générale, des ditférences très grandes. Par exemple, en Irlande et en Suède, où la folie est cependant fréquente, la paralysie générale est presque inconnue. En France même, elle est infiniment plus commune à Paris que dans les asiles de province. Il est donc possible que cette maladie ait été moins fréquente dans les siècles qui nous ont précédés. La question, posée en ces termes, est insoluble pour toujours ; le passé ne peut plus fournir aucun renseignement et nous ne pouvons nous en rapporter qu'aux faits acquis.
On attribue généralement à Willis (1672), dans un ouvrage sur rAme des Bêtes, les premières indications (d'ailleurs bien vagues) sur cette affection. Mais, vers la fin du siècle dernier, en Angleterre, l'un des pays où la paralysie générale se présente le plus souvent, quelques médecins s'étaient préoccupés de l'état des fous paralytiques. C'est ainsi que Perfect, qui exerçait dans les dernières années du dix-huitième siècle, a publié, dans son recueil d' observations, quelques cas qui paraissent se rapporter à la paralysie générale. Après lui, Haslam, le vénérable apothicaire de l'asile de Bedlam, signale ce fait très important que, chez les fous paralytiques, on rencontre souvent du délire ambitieux ; mais ce n'est pas une raison pour attribuer à cet auteur la découverte de la paralysie générale, comme on l'a fait quelquefois.
Mais, depuis la réforme à jamais mémorable de Pinel, un esprit nouveau soufflait sur la médecine mentale. Les
810 DES FOLIES OIIGAMQUIÎS.
aliénés, mieux traités par leurs gardiens, étaient aussi mieux observés, mieux compris par leurs médecins. Bien des faits qui avaient échappé jusqu'alors, devaient frapper les yeux des observateurs qui abordaient, dans de tout autres conditions, l'étude des maladies mentales.
Au commencement de ce siècle, l'élève et l'ami de Pinel, Esquirol, avait parfaitement compris l'extrême gravité des démences qui s'accompagnent de paralysie, et il avait été frappé de la signification fâcheuse qu'il faut attribuer à l'embarras de la parole, comme élément de pronostic. On cite de lui un fait remarquable à cet égard. Un jour, un homme occupant une position très élevée dans la magistrature lui est amené par sa famille. Esquirol interroge ce malade, qui lui parle de sa fortune, de ses nombreux projets et laisse voir un léger embarras de la parole. Esquirol fait sortir le malade et dit en s'adressant à la famille : « C'est un homme perdu. » Ce pronostic, qui fut promptement réalisé, sembla un prodige d'intuition.
Nous ne sommes plus dans les mêmes conditions que nos devanciers, et nous n'aurions pas le même mérite à faire un diagnostic de ce genre. D'ailleurs, il faut le reconnaître, si nous sommes plus érudits que nos prédécesseurs, nous n'avons certainement pas cette verdeur intellectuelle, cette énergie cérébrale, qui ont caractérisé pendant si longtemps les hommes de cette grande génération, qui s'était trempée dans les épreuves de la Révolution française.
Cependant, Esquirol a côtoyé, sans s'en douter, la découverte de la paralysie générale, laissant ainsi échapper une gloire qui était réservée à ses élèves. Georget, Délaye, Calmeil, poursuivirent, en effet, les travaux de leur maître sur ce sujet, et firent faire les premiers pas à l'étude de la maladie.
HISTORIQUE DK LA PAUALYSIE GÉNÉRALE.
Georget, en 1820, publie un travail sur les paralysies musculaires chroniques, qui viennent s'ajouter à la folie. Mais, ainsi qu'Esquirol, il considère seulement ces paralysies comme un phénomène intéressant.
Plus tard, eu 1824, Délaye prononce pour la première fois le mot de paralysie générale incomplète. C'est là une expression qui courait probablement déjà dans les asiles et dont l'auteur est resté inconnu, comme il arrive souvent eu pareil cas. Toujours est-il qu'elle est très heureuse au point de vue clinique; la maladie à laquelle elle s'applique étant bien réellement une paralysie générale et une paralysie incomplète.
Enfin, en 1826, M. Calmeil publie son remarquable mémoire sur la Paralysie générale considérée chez les aliénés.
Les trois auteurs que nous venons de citer considèrent cette maladie comme une lésion de la motilité venant se ioindre, à titre de complication, aux troubles de l'intelligence, chez des sujets déjà frappés d'aliénation mentale. La paralysie générale des aliénés commence donc à se révéler, mais d'une façon confuse, et elle n'est regardée encore que comme un épiphénomène grave, susceptible de se manifester dans le cours de la folie.
Mais déjà un autre courant se dessine. A cette époque, parmi les internes de Gharenton, il y avait un jeune homme de vingt -trois ans, qui portait un nom déjà illustre dans la science médicale, le nom de son oncle, l'un des fondateurs de l'anatomie pathologique moderne, et l'auteur de cet immortel traité de la phtisie pulmonaire, qui le place à côté de Laënnec. C'est à Bayle, l'oncle, que nous devons la connaissance de la phtisie aiguë ; c'est à Bayle, le neveu, que nous devons la connaissance de la paralysie générale, en tant que maladie distincte. C'est en 1822 que Bayle soutint
sa thèse intitulée : Recherches sur l'arachnitis chronique la gastrite, la gastro-eîitérite chronique et la goutte, considérées comme causes de l'aliénation mentale. Dans cette thèse, nous voyons poindre cette idée, que l'on peut rattacher la folie à des lésions matérielles ou à des causes diathésiques ; mais, tandis que le reste de l'ouvrage est tombé dans l'oubli, la partie consacrée à l'étude de l'arachnitis chronique, comme cause de folie, se détache de l'ensemble et restera comme une œuvre de maître. Bien qu'il ait beaucoup écrit, Bayle n'a rien fait que l'on puisse mettre à côté de sa thèse. Son traité des maladies du cerveau et dq ses enveloppes ne fait que développer les idées déjà consignées dans sa première dissertation ; et, d'ailleurs, il n'en a paru qu'un seul volume. Quant à ses autres travaux, ils ne sortent pas d'une honnête médiocrité. C'est donc sa thèse à la main que Bayle se présente à la postérité et qu'il arrive à la gloire.
Nous sommes ici en pleine période contemporaine. Les hommes de ma génération se rappellent avoir connu Bayle, alors qu'il exerçait les modestes fonctions de sous-bibliothécaire à la Faculté de médecine. Il est mort en 18S7. Délaye est mort récemment, à Toulouse, à l'âge de quatrevingt-dix ans. Quant à M. Galmeil, il vit encore, et nous l'avons vu présider, en 1878, à Paris, le congrès des aliénistes.
Bayle considère l'inflammation des méninges, et surtout de l'arachnoïde, comme la cause d'une maladie toute particulière et offrant des lésions anatomiques indiscutables. Mais il regarde le délire ambitieux comme un symptôme nécessaire, et comme le signe distinctif de cette maladie.
M En effet, dit-il, le délire ambitieux existe toujours dans
rarachnUis et il nexistejamais dans
11 nous est facile aujourd'hui de cntiquev cette affirma tio :.op catégorique, etcependant, c'est 1. -e erreu pr cieuse fetix culpa. comme disait samt August n , car si 'Bayt'n'avait paf affirmé cette erreur, qui renferme une trèî grande part de vérité, la paralysie générale n'aura.t pas
été créée. •,
C'est qu'en effet les trois quarts des paralytiques ont du délire ambitieux, et qu'ils ont en même temps des troubles de la motilité qui coïncident avec des lésions anatomiques presque constantes. La coexistence de ce délire ambitieux, des troubles de la parole et de certaines lésions anatomiques, ne pouvait manquer dès l'abord d'attirer l'attention et de séduire les esprits. ,
Bayle fut moins heureux, lorsqu'il voulut écrire 1 histoire de la maladie et lui tracer une marche pour ainsi dire processionnelle en trois périodes, commençant par la monomanie, pour se continuer par la manie, et arriver enfin à la démence. Bien qu'il y ait un fond d'exactitude dans cette manière d'envisager les choses, il est évident que wuloir faire entrer tous les faits dans ce cadre étroit, c'est aller contre la vérité. Mais ce qui fait surtout le mérite de Bayle, ce qui constitue son véritable titre de gloire, c'est qu'il a fait de l'arachnitis, c'est-à-dire de la paralysie générale, une maladie unique, une entité morbide ayant un double aspect, physique et moral.
Ce principe, longtemps controversé, a été définitivement consacré, en 18S8, dans une longue et mémorable discussion, à la Société médico-psychologique, cette société qui, sous des apparences modestes, a rendu de si grands services, et qui compte parmi ses membres quelques-uns des esprits les plus distingués de notre époque.
81'^ DES FOUES ORGANIQUES.
Qu'on adopte ou non la doctrine de l'unité, il est certain que si, dès le début, l'on n'avait pas affirmé ce principe jamais on n'aurait fait pénétrer dans les esprits la notioâ de l'existence d'une affeclion nouvelle. Pour créer dans l'ordre scientifique, il faut tout d'abord des affirmations hardies, reposant sur des idées simples, nettes et faciles à comprendre. Le rôle de la critique vient plus tard, quand les assises de l'édifice sont fermement établies.
Ainsi, dans cette première période de l'histoire de la paralysie générale, deux noms se détachent : Bayle et Galmeil. Quelles que soient les imperfections de leur œuvre, on doit reconnaître qu'ils ont donné une description exacte des symptômes de la maladie et de ses lésions principales. Ils ont surtout insisté sur l'importance capitale des adhérences qui s'établissent entre la pie-mère et les couches périphériques de l'encéphale, et sur la fréquence plus grande de ces adhérences au niveau des régions fronto-pariétales; mais ils leur ont attribué une valeur exagérée, car ces adhérences peuvent également se rencontrer dans d'autres maladies, et en particulier dans le délire aigu {\).
De nombreuses recherches dans le sens clinique et anatomo-pathologique se succèdent à partir de celte époque.
En 1829, Foville, puis Parchappe étudient les altérations de la paralysie générale, qui devient avec eux une espèce de folie particulière, la folie paralytique.
Un peu plus tard, dans un travail important. Requin montre qu'il existe deux sortes de paralysie générale, l'une avec aliénation mentale, et l'autre sans aliénation. Cette dernière variété, tour à tour étudiée et décrite par Sandras,
(1) Notons ici, en passant, que d'après Herbert Major, ces adhérences se rencontrent à l'état normal cliez plusieurs espèces de singes.