PLACEMENT DES ALIÉNÉS
grandes raisons rciilitent surtout en faveur de cette mesure : il faut d'abord que l'aliéné soit traité, car il est susceptible de guérir; il faut ensuite qu'il soit enfermé, car sans cela ses extravagances le conduiraient presque fatalement en prison. La maison de santé suppose nécessairement à un degré quelconque la coercition. Placez un aliéné dans une maison ouverte ; dans l'immense majorité des cas il n'y restera point. Aussi, comme le dit spirituellement M. le professeur Lasègue, le fonctionnaire le plus important d'un asile d'aliénés, c'est le concierge.
Je sais parfaitement que des principes fort différents tendent à prévaloir à l'étranger, et surtout en Angleterre. On préconise le système des asiles à portes ouvertes, oii tout le monde peut entrer et sortir à son gré ; mais un pareil système serait inapplicable en France, et rien ne démontre qu'il soit pleinement justifié chez nos voisins. Car il ne faut point prendre au sérieux la boutade fort originale d'un auteur écossais qui, faisant l'éloge des asiles à portes ouvertes, déclare avec un imperturbable sérieux que si l'adoption de ce système entraînait par hasard quelques assassinats, il ne faudrait point y voir un argument contre le principe.
Il faut donc, dans l'intérêt public, que l'aliéné soit privé de sa liberté, et, dans l'immense majorité des cas, cette privation soulève de sa part des réclamations incessantes.
Sans doute il est des malades qui viennent d'eux-mêmes solliciter leur placement; tourmentés par l'approche d'une crise, ils sentent venir le mal et vont d'eux-mêmes chercher un refuge. La sœur d'un illustre écrivain anglais, Mary Lamb, qui, dans un accès de folie furieuse, avait eu le malheur d'assassiner sa mère, ne manquait jamais, lors-
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qu'elle sentait approcher une crise, de se faire conduire dans un asile d'aliénés; et il n'est pas un spécialiste qui, dans le cours de sa carrière, n'ait eu l'occasion de constater des faits analogues.
Mais il est certain qu'en thèse générale le placement s'opère contre le gré des malades. Parcourez un de nos établissements, et vôus entendrez à chaque pas des réclamations incessantes. Presque tous nos malades demandent constamment leur sortie, car on ne tient jamais autant à sa liberté que lorsqu'on veut commettre des folies. Et voilà pourquoi, dans l'opinion des gens du monde et des journalistes, les asiles d'aliénés se prêtent à des séquestrations arbitraires. Un homme qui parle assez raisonnablement se plaint d'être victime d'un complot ; ses ennemis l'ont fait enfermer dans une maison de fous. 11 n'en faut pas davantage pour convaincre un visiteur inexpérimenté, qui se retire absolument convaincu qu'il vient de constater une épouvantable injustice.
Il n'est donc pas sans intérêt de vous rappeler les précautions tutélaires édictées par la loi. La loi de 1838 est destinée à disparaître, mais elle n'est pas encore abolie ; elle nous régit encore à l'heure actuelle. Nous allons donc en faire l'analyse ; d'ailleurs, il est indispensable de connaître ce point de départ pour comprendre les dispositions soumises aux délibérations législatives, et qui n'ont pas encore reçu leur sanction définitive.
Il est deux méthodes de placement pour les aliénés : le placement d'office ordonné par l'autorité ; il s'applique aux fous turbulents ou criminels arrêtés sur la voie publique ou à leur domicile à la suite d'un scandale public; le placement volontaire qui a lieu sur la demande d'une personne qui s'intéresse à un degré quelconque au sort du malade.
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Ainsi, direz-voLis, une personne quelconque peut obtenir la séquestration d'un aliéné? Rassurez-vous, Messieurs, il ne suffit point de la demander pour l'obtenir ; sans cela, quel est celui de nous qui pourrait être sûr de ne point coucher dans une maison de fous ?
Mais c'est ici qu'il faut admirer le luxe de précautions dont la loi croit devoir entourer la liberté individuelle.
Pour obtenir le placement dit volontaire (il ne s'agit point, bien entendu, de la volonté du malade), il faut produire une demande en bonne forme, indiquant la qualité du postulant, ensuite un certificat d'aliénation mentale signé par un médecin. Ces deux pièces suffisent pour obtenir l'entrée. On s'est plaint souvent du pouvoir exorbitant qui semble ainsi conféré au médecin, et l'on a souvent demandé qu'il y eût en France, comme en Angleterre, une disposition exigeant la signature, non pas d'un seul, mais de deux médecins. Je reconnais parfaitement qu'il serait utile de prendre à cet égard des précautions plus complètes, mais le nombre des signatures ne fait rien à l'afFaire ; c'est leur qualité qu'il faut examiner : deux incapables ne feront jamais la monnaie d'un homme compétent. Il faudrait exiger non pas une double signature, mais un diplôme spécial qui donnerait le droit de signer les certificats d'aliénation mentale. On puiserait à pleines mains dans le personnel médical des asiles la matière de cette organisation.
Le malade est entré dans une maison de santé. Avis de son entrée est donné dans les vingt-quatre heures à l'autorité administrative par le directeur de l'établissement. Trois jours plus tard, il reçoit la visite d'un médecin inspecteur. Quinze jours plus tard, un rapport du médecin de l'établissement est adressé aux autorités. L'état de l'aliéné