ÉCOLE PSYCHOLOGIQUE ALLEMANDE
et qui prévient la maladie aussi longtemps que l'harmonie existe. Par elle, on s'explique la réaction mutuelle des diverses parties les unes sur les autres, et l'action de l'ensemble sur les parties. Enfin, c'est grâce à la connaissance de la loi qui préside à ^es rapports avec la matière que le médecin parvient à comprendre, par la souffrance locale, ou par les manifestations d'un antagonisme maladif, ce que Stahl appelle Vimpiilsion pathologique géjiérale.
Tel est donc le rôle prépondérant de l'âme dans le mécanisme de la vie ; non seulement elle préside au fonctionnement de ces organes, auxquels elle a donné l'existence, mais encore elle rétablit l'harmonie quand l'équilibre naturel est ébranlé, et ramène l'ensemble du système à l'état normal.
Mais, puisque l'intention de la nature est toujours bonne, comment se fait-il que le résultat soit souvent déplorable ?
Ici se place la nuisible et funeste intervention du péché.
Si le régime de l'économie est troublé, si l'économie périclite, c'est, d'après Stahl, parce que l'idée elle-même est troublée; c'est parce que l'homme a désobéi à la mission providentielle qu'il avait reçue ; c'est, en un mot, parce que le péché originel et les péchés individuels ont perverti les tendances de l'âme ; or, toute tendance de l'âme contraire aux lois morales est l'origine d'un trouble de la santé. Stahl finit donc par arriver à la conception de la moralité comme source de tout ordre dans la vie du corps et de l'entendement ; et, d'autre part, à l'immoralité comme point de départ de tout désordre, soit physique, soit mental.
Tel est, comme l'a fort bien démontré Lasègue, le point
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de départ de l'école psychologique allemande, ainsi qu'on l'appelle en psychiatrie.
Le mal moral une fois admis comme origine du mal physique, rien de plus naturel que d'y faire rentrer les troubles de l'intelligence. Car, si le péché peut donner la fièvre, à plus forte raison peut-il engendrer la folie.
Je ne saurais entreprendre ici, messieurs, de vous exposer les idées de Langerraann, le fondateur de l'école, celles de son élève Ideler et de ses nombreux successeurs. Le temps nous oblige à limiter nos études et à concentrer toute notre attention sur l'homme qui représente le plus complètement le système, et qui l'a formulé de la manière la plus absolue; il en est l'expression la plus élevée, la véritable incarnation.
Heinroth, un des meilleurs élèves de Pinel, professeur de psychiatrie à Leipzig, membre de la Société royale de Londres, correspondant de noire Académie de médecine, a été l'un des aliénistes les plus distingués du siècle et l'un des rares Allemands qui ont aimé la France. A ces titres divers, il mérite assurément toute notre attention. Ses doctrines sont aussi complètement éloignées que possible de nos opinions modernes, et c'est précisément à cause de cette opposition qu'il nous intéresse, comme le représentant le plus accompU d'une race de puissants esprits, aujourd'hui presque complètement éteinte (1).
L'homme vit, en tant qu'homme, dit Heinroth, par la
raison.
Dr L ,r P7''^°'«8'q"e allemande a vécu, et des tendances d'esvue hi , aujourd'hui la scène. Mais, au point do
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signer dédaigneusement à l'oubli.
iS HEINROTH.
Mais, avant d'atteindre ce dernier échelon, l'intelligence doit parcourir bien des étapes. Au premier degré, l'enfant n'a qu'une existence objective, il ne vit que par les sens ; au deuxième degré, l'individualité perdue jusque-là dans le monde extérieur se replie sur elle-même. Le moi se dessine en opposition avec le non-moi, avec les phénomènes qui se passent hors de lui ; c'est un arbre dont les racines sont cachées dans la terre et dont le sommet est dans les cieux. A ce deuxième degré, que ne dépassent jamais la plupart des hommes, la vie entière est remplie par la lutte avec les obstacles extérieurs ; il n'y a rien de plus pour l'homme que lui et le monde.
Mais, au dernier terme du perfectionnement humain, un élément jusqu'alors inconnu fait son apparition sur la scène ; cet élément nouveau, c'est la conscience, qui vient prendre sa place et commander.
Tant que nous nous laissons mener par elle, une merveilleuse harmonie s'établit entre nous et le monde extérieur; il y a unité dans la vie de l'homme, parce qu'il y a conformité avec sa mission ; partout oiî règne la conscience, il n'y a plus de guerre.
La santé n'est donc que l'harmonie merveilleuse de nos pensées et de nos désirs, accompagnée de la jouissance qui s'attache providentiellement à l'accomplissement intégral d'une fonction. Au contraire, la maladie commence quand les ressorts de l'organisme ont perdu leur unité d'action.
Or, l'homme qui vit en lui-même sait s'abstraire du monde extérieur; mais celui qui se laisse saisir par le monde est, au contraire, agité par des désirs sans cesse renaissants. On souffre, on a des craintes, et le fruit de ce douloureux enfantement, c'est la passion.
L'origine des troubles de la raison est tout entière dans
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ce travail intime; c'est une dialhèse sans laquelle les accidents extérieurs ne sauraient créer la folie ; c'est ainsi que Heinrotli arrive h formuler cette pensée profonde : « La folie est une maladie de l'être .tout entier. »
Quand la sensibilité cesse d'avoir son guide naturel, qui est la conscience, sa première manifestation, c'est l'égoïsme • l'individu, n'obéissant plus qu'à ses goûts personnels, se trouve dansf un état vague de malaise et d'indécision. Plus la raison diminue pour faire place à la sensibilité, plus celle-ci domine ; elle finit par régner seule et sans frein ; il ne manque plus alors qu'un seul élément pour produire la folie, c'est l'excitation. C'est là ce que Heinroth appelle l'état de maturité.
La perle de la raison n'est autre chose que la suspension durable de la liberté, se liant soit à l'état de santé apparente, soit à l'état de maladie confirmée, et altérant, dans la sphère de l'influence morbide, le sentiment, l'esprit et la volonté. Ainsi, la perte de la liberté est le fait dominant; l'absence de moralité est la cause première. ^ Il en résulte que le meilleur préservatif contre la folie est l'attachement aux vérités de la religion chrétienne.
Quant au traitement, sans négliger la santé physique il doit être surtout moral. Combattre l'excitation ou la dépression pour les ramener à leurs justes limites et substituer, ^ par une cultivation rationnelle, des facultés nouvelles à celles qui ont été frappées par la folie : telle est la meilleure des thérapeutiques.
Aux objections que soulève unepareille théorie, Heinroth répond avec une grande présence d'esprit, et quand on lui
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n deviennent point aliénés, il réplique que le vice et la sont les aboutissants de deux séries divergentes, qui,
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l'une et l'autre, out le péché poui- point de départ (1).
Heinrotli eut de nombreux admirateurs et forma de nombreux élèves, dont le plus célèbre fut Benelte, qui, tout en modifiant quelque peu les idées du maître, les défendit avec résolution.
On comprend plus facilement l'opposition vigoureuse que de telles doctrines devaient soulever. L'école somatique allemande, qui s'efforce de prouver que toute folie tient à des lésions physiques, eut pour chef Nasse, le célèbre professeur de psychiatrie de Bonn. Il fut suivi par Friedreich, Vering, Amelung et plusieurs autres psychiatres dont je ne veux point énumérer les noms. Mais le plus vigoureux partisan des doctrines soraatiques est Jacobi, qui, dans son ardeur à chercher des lésions chez les aliénés, devint, on peut le dire, le fondateur de la folie sympathique. 11 cherche, en effet, des lésions extracéphaliques pour justifier l'explosion de la folie, qui devient alors une simple manifestation des maladies organiques.
Il fut suivi dans cette voie par l'illustre et vénérable Schrœder van der Kolk, qui, dans son ouvrage sur l'aliénation mentale, établit deux divisions : la folie cérébrale et la folie sympathique, et la part qu'il attribue à cette dernière est de beaucoup la plus importante.
Sans aller aussi loin, nous pouvons dire que l'école somatique a remporté aujourd'hui une victoire complète, et que ses doctrines, représentées par le traité classique de Griesinger, sont universellement adoptées en Allemagne. En un mot, la psychiatrie, comme l'a dit très justement Krafft-Ebing, a conquis enfin sa place parmi les sciences naturelles.
{{) Nous avons emprunlé les éléments de cette rapide analyse à i'ONcellent travail de Lasègue {Ami. niM.-psyclu, t. III, 184i). |
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Mais il nous faut revenir en arrière. Historien des idées, je n'ai point cherché à suivre l'ordre chronologique, et pour mettre face à face les deux doctrines les plus diamétralement opposées, j'ai dû laisser un instant dans l'ombre les origines de notre école française; — de cette école qui, pendant si longtemps, a dominé la science, non seulement en France, mais dans le monde entier. Il est temps maintenant d'y revenir; il est temps d'analyser les principes qui ont servi de base à notre éducation, de suivre les déviations progressives qui nous en ont insensiblement éloignés, et de constater enfin à quel point nous sommes actuellement arrivés, et c'est par cette étude qu'il convient de terminer cette leçon.
Esquirol et Pinel, ces deux noms à jamais inséparables, représentent pour la postérité les mêmes idées, le même système ; le maître est complété par l'élève, le philosophe par le clinicien ; et malgré quelques différences de détail, l'accord est complet, sur tous les points fondamentaux, entre ces deux esprits, si bien faits pour se comprendre et pour se compléter.
Quand on parcourt pour la première fois le traité de Pinel, on se demande comment ce petit livre de quelques centaines de pages, et qui n'a eu que deux éditions, — ce n'est pas un succès de librairie, comme vous le voyez, — on se demande comment ce petit livre a pu opérer une révolution si profonde. C'est que, derrière le livre, il y avait un homme ; un homme d'un esprit véritablement supérieur et d'un caractère éminemment sympathique ; — un homme, enfin, doué de cette précieuse faculté de former des élèves, qui constitue le moyen le plus sûr et la plus noble manière de parvenir à la postérité.
G est surtout au point de vue du traitement des aliénés.