PRINCIPE DE PI^EL
c'est au point de vue humanitaire et pratique que les efforts de Pinel ont frayé une voie nouvelle. Le moyen âge éprouvait pour les fous une répulsion instinctive ; quand il ne les brûlait pas comme sorciers, il les redoutait comme insensés et les maltraitait comme tels. Le dix-huitième siècle, affranchi des superstitieuses terreurs des époques précédentes, subissait encore l'influence des préjugés vulgaires qui inspiraient autrefois à nos pères une si profonde antipathie pour les aliénés ; et sans vouloir méconnaître les sentiments dliumanité qui font honneur à quelques-uns des anciens et à plusieurs des modernes, on doit avouer que Pinel semble avoir été le premier aliéniste qui ait vraiment éprouvé des sentiments d'affection pour ses malades, le premier qui ait compris qu'en dépit de leur profonde infortune, ils n'étaient point déchus de la dignité humaine ; et sous ce point de vue, lé grandréformateur a été véritablement l'homme de son temps ; car au moment oîi les abus de l'ancienne société disparaissaient de toutes parts, balayés par un vent de tempête, il a fait pénétrer dans le domaine de la médecine mentale le souffle puissant de la Révolution française.
Mais, à côté du philanthrope^ il y avait, chez Pinel, un médecin rempli de tact, de sagesse et de bon sens; — On a dit et répété à satiété que Pinel a fait tomber les chaînes des aliénés; on oublie trop souvent de dire qu'il leur a rendu un service non moins important en les délivrant de la phlébolomie et en les empêchant de mourir de faim. L'excès de la saignée et l'insuffisance des aliments étaient, en effet, avec l'abus des moyens coercitifs, les causes principales du pitoyable état où il a trouvé les aliénés ; et ce sera £on éternel honneur d'avoir opéré, à cet égard, une révolution profonde et radicale.
DocrniNEs i)K l'école classique. 23
Mais, bien que le côté pratique et médical l'emporte sur tous les autres, dans l'œuvj'e de Pinel, il s'y rencontre un côté théorique, qui constitue un véritable code de l'aliénation mentale; et ce code, modifié sur quelques points par Esquirol, est celui qui nous régit encore aujourd'hui ; car pendant longtemps on ne pouvait s'en écarter sans courir le risque, non seulement d'être accusé d'hérésie, mais encore de passer pour ignorant, ce qui est infiniment plus grave.
On peut résumer cette doctrine en quelques propositions fondamentales :
1° La folie proprement "dite est absolument distincte du délire des maladies aiguës.
2" Point de lésions anatomiques dans la folie; celles qu'on rencontre parfois sont les conséquences et non les causes de la maladie.
3° Le grand remède, pour les maladies de l'esprit, c'est la séquestration, c'est l'isolement. Les moyens ordinaires qui s'appliquent aux maladies du corps ne jouent ici qu'un rôle très secondaire (1).
4" L'aliéniste doit s'appliquer à l'étude clinique des maladies mentales, mais en suivant les procédés des psychologues, et en appliquant aux lésions de l'entendement les procédés de l'observation médicale.
5" Enfln, l'importance d'une classification méthodique devait être l'une des principales préoccupations de l'auteur de la Nosographie philosophique, qui a transporté dans la
(I) «On doit toujours regarder lus médicaments commedcs moyens accessoiios, dont on fait un usage d'autant moins indiscret, qu'on a ("is vues plus étendues et des ressources plus assurées dans l'enseinblc des autres moyens moraux et physiques. » (Pinol, Traiiè de i aliénation menlalc, <ir édit. Paris, 1809, p. 3^6).
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psychiatrie les notions qu'il avait empruntées à l'histoire naturelle.
La manie, la mélancolie, la clémence, étaient des formes presque universellement admises. Pinel y ajoute l'idiotie, sans donner à ce mot le sens que nous y attachons aujourd'hui. Esquirol complète la série par la création de la monomanie, et le système se trouve ainsi définitivement fonde.
Pendant de longues années, les doctrines d'Esquirol et de Pinel ont eu force de loi, surtout en France, et trois générations d'aliénistes se sont élevées à leur ombre. — Mais on ne saurait indéfiniment arrêter la marche progressive de l'esprit humain; et le majestueux édifice, qui nous a si longtemps abrités, semble aujourd'hui s'affaisser de toutes parts.
C'est par les anatomistes, comme on devait s'y attendre, que la réaction a commencé. La négation presque absolue des lésions matérielles ne pouvait manquer de rencontrer des contradicteurs ; et, sans parler des colères mémorables de Broussais, des travaux appuyés sur des bases plus positives venaient ébranler Tune des assises fondamentales du système. Dès 1816, Rostan commence à la Salpêtrière ses études sur le ramollissement cérébral ; il se voit entouré d'une vaillante escorte d'hommes jeunes, actifs, entreprenants, dont les plus célèbres se sont appelés Georget, Falret et Calmeil ; au même moment Bayle entrait à Charenton sous les auspices de Royer-Collard ; on étudie avec ardeur la méningite, l'encéphalite chronique, et l'on voit bientôt se produire l'événement scientifique le plus important du siècle, du moins en psychiatrie, j'entends la découverte de la paralysie générale.
Et cependant les auteurs eux-mêmes de cette grande découverte sont restés profondément orthodoxes; la paralysie
générale étant mise de côté, il reste entendu que les autres genres de folie ne comportent point de lésions; et l'on ira si loin dans cette voie, que Georget, dépassant les idées de ses maîtres, viendra déclarer un jour qu'il n'existe point de folies sympathiques, supprimant ainsi d'un seul coup toute une série de causes physiques de l'aliénation mentale. — Vous avez pu mesurer tout le chemin qu'a fait depuis lors l'idée d'une corrélation intime, d'un rapport de cause à effet, entre les troubles de l'esprit et les affections des organes les plus éloignés de l'encéphale.
En France, c'est Lallemand qui le premier donne l'impulsion à ce mouvement. L'influence des pertes séminales sur certaines formes de vésanie a été peut-être exagérée par cet auteur célèbre; il n'en a pas moins rendu un immense service, en démontrant que l'hypochondrie, l'affaissement moral, la mélancolie poussée jusqu'au suicide, pouvaient quelquefois reconnaître cette cause. De nombreux travaux, parmi lesquels nous citerons plus spécialement celui de M. Lisle, sont venus confirmer les idées de Lallemand, qu'on peut ranger aujourd'hui au nombre de ces vérités qu'on ne discute plus.
Esquirol, on peut le dire, a créé la folie puerpérale ; mais les affections utérines, dont Pinel avait déjà signalé l'influence, sont aujourd'hui l'une des causes les mieux reconnues de l'aliénation mentale, ainsi que l'ont établi les recherches de Guislain, de Bazin, de M. Azam (de Bordeaux); et la folie utérine est placée au-dessus de toute contestation.
Esquirol avait indiqué la possibilité d'un rapport entre les lésions intestinales et la folie ; et c'est sans doute en s inspirant de cette idée que notre grand pyrétologue Louis, le créateur de la fièvre typhoïde, attribue aux lésions des
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plaques de Peyer le délire qui survient souvent dans cette maladie. Cette idée de Louis trouverait aujourd'hui peu de partisans; mais l'influence de l'estomac et du tube intestinal sur le développement des maladies mentales n'est aujourd'hui contestée par personne.
Vient ensuite le tour des affections du foie, des maladies du cœur, de la phtisie pulmonaire ; nous avons vu naître la folie cardiaque, la folie hépatique ; et l'on semble reconnaître aujourd'hui qu'il n'est pas un seul point de l'économiç dont les lésions ne puissent se traduire, chez les sujets prédisposés, par un trouble psychique. L'ensemble de ce grand mouvement se trouve résumé dans l'excellente thèse de M. Ch. Loiseau et dans la discussion à laquelle ce travail a donné lieu au sein de la Société médico-psychologique.
Il ne s'agit là, dira-t-on, que d'un épanouissement plus complet des idées déjà émises à l'état rudimentaire par Esquirol et Pinel. Mais qui ne voit combien le domaine des vésanies pures, des folies sans lésions appréciables, se trouve rétréci par cette manière nouvelle d'envisager les choses ?
Si l'on ajoute à cette énumération rapide et forcément incomplète la découverte de la marche ascendante des maladies de la moelle épinière vers l'encéphale, qui transforme les ataxiques et les paraplégiques en paralytiques généraux et en déments ; si l'on tient compte des recherches modernes sur la composition du sang, sur l'état du pouls chez les aliénés, sur l'influence des diathèses et de divers états physiologiques sur les manifestations de la folie, on comprendra sans doute que l'axe de la médecine mentale s'est entièrement déplacé, et que nous ne gravitons plus autour de la psychologie. Cliniciens et observateurs comme au
LA FOLIE RAPPI10CII15e DU DÉLIRE. 27
temps de nos grands maîtres, nous portons plus volontiers notre attention sur les maladies du corps que sur les perturbations de l'entendement, et nous ne consentons plus, suivant l'expression de Falret, à devenir les secrétaires de nos malades et à écrire sous leur dictée.
Mais il est d'autres points sur lesquels la contradiction est encore plus radicale. L'axiome fondamental, l'idée maîtresse du système, c'est que la folie vraie est absolument indépendante et distincte du délire des maladies aiguës. Or, nous voyons l'un des doyens et des chefs delà médecine mentale, mon excellent maître et ami Moreau (de Tours), exprimer ouvertement l'idée qu'il n'existe aucune distinction radicale entre le délire et la folie, qu'il va même jusqu'à comparer à des faits parfaitement physiologiques, le rêve et le sommeil; et cependant cet aliéniste éminent est toujours resté fidèle aux idées d'Esquirol ; sur ce point cependant, et c'est un point d'une importance capitale, il faut le classer parmi les opposants.
Enfin, nous l'avons vu, dans les doctrines de l'école, c'est l'isolement qui se présente comme la panacée universelle, ou du moins comme le premier et le plus important de tous les moyens de traitement. Une réaction contre l'excès de ce principe, dont il serait difficile de contester au fond l'exactitude et la sagesse, une réaction d'autant plus vive qu'elle a été longtemps comprimée, se manifeste avec une mtensilé toujours croissante depuis plusieurs années.
On a fait l'éloge de l'établissement neuf fois séculaire de Gheel ; on a préconisé les colonies d'aliénés, la vie familiale, on a même été jusqu'à vouloir dépeupler les asiles et les maisons de santé. Nulle part ce mouvement n'a été plus accentué qu'en Angleterre, et Blandford, l'un des aliénistes les plus accrédités d'outre-Manche, exprime l'opinion que
bien des malades seraient plus heureux et plus sagement gouvernés dans leur famille que dans un établissement spécial.
Ainsi, vous le voyez, il n'est pas un seul point de la doctrine classique qui n'ait été discuté, retouché, je dirais presque ébranlé à force d'être remanié. Reste enfin la classification, qui subsiste encore, et c'est pourtant la partie la moins solide et la plus critiquable de l'œuvre.
Certes, on ne saurait reprocher aux fondateurs de l'école française d'avoir accepté et conservé les noms de manie, de mélancolie, de démence, qui remontent au berceau même de la médecine. Pinel y ajoute l'idiotie, Esquirol la monomanie. Chacune de ces divisions peut devenir l'objet d'une discussion. Mais il est une considération plus générale qui domine tout l'ensemble du sujet.
Une seule et même maladie, une seule et même lésion, tout en conservant sa physionomie clinique et son individualité propre, peut donner lieu k toutes les formes du délire.
Prenons pour exemple la paralysie générale ; elle se manifeste par la folie ambitieuse, par la mélancolie, par la fureur, par l'hypochondrie, par la démence, par un affaiblissement de l'intelligence : et pourtant c'est toujours la paralysie générale, et jamais un observateur exercé n'éprouvera la moindre hésitation à cet égard.
Voilà donc des malades qui, par le fait même de la lésion encéphalique dont ils sont atteints, se trouvent hors cadre. J'en dirai autant des alcooliques, des épileptiques et des hystériques. N'est-il donc pas évident que ces divers phénomènes d'excitation et de dépression ne sont que des symptômes tantôt permanents, tantôt transitoires et pouvant alterner entre eux, comme dans la folie circulaire?