‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 78 sur 283 · DES HALLUCINATIONS (SUITE · texte numérisé non relu

DES HALLUCINATIONS (SUITE

SoMMAinE. — État moral des hallucinés. — Dédoublement de la personnalité. — Perte du sentiment de l'identité. — Conversations avec des interlocuteurs imaginaires. — Rapport des hallucinations avec les idées, les souvenirs et les préoccupations du malade. — Analogie entre l'hallucination et le rêve. — Hallucinations hypnagogiques. — Les hallucinés sont-ils toujours fous? - Exisle-t-il des hallucinations physiologiques ? — Causes des hallucinations. — Circonstances qui peuvent accidentellement les provoquer. - Effets de l'électricité. - Traitement des hallucinations. - Théorie physiologique des fausses perceptions sensorielles. — Conclusions.

Messieuks,

Jusqu'ici nous avons consacré toute notre attention aux phénomènes purement sensoriels qui caractérisent les hallucinations ; il nous reste à étudier maintenant l'état intellectuel des hallucinés, qui nous présente à résoudre toute une série de problèmes non moins intéressants pour le physiologiste que pour le philosophe. Nous serons sobres d'ailleurs à cet égard; nous éviterons toute digression inopportune, et nous aurons soin de nous maintenir rigoureusement sur le terrain médical.

Messieurs, l'un des faits les plus étranges et en même temps les mieux constatés qui se rattachent à l'étude des hallucinations est ce trouble singulier du sentiment de l'identité qui porte quelquefois le malade à douter de sa propre existence et qui l'amène souvent à reconnaître deux personnes différentes en lui, deux intelligences, deux volontés absolument distinctes et quelquefois diamétralement

Opposées. Cette perturbation intellectuelle, dont nous chercherons bientôt à donner une explication plausible, impose à certains aliénés la conviction qu'ils sont possédés par un mauvais esprit, ou que le diable s'est emparé de leur âme. Telle était la condition du malade dont Bottex a rapporté

l'observation (1). Nous en reproduisons ici quelques passages.

Depuis quinze ans, X... est continuellement tourmenté par un esprit immonde, qui estj l'âme d'un nommé M..., qu'il a connu dans le département du Pas-de-Calais. Cette âme venait quelquefois habiter son corps, et en sortait après un temps assez court. Étant restée une fois plus longtemps qu'à l'ordinaire, elle trouva mort et enterré le corps qu'elle avait animé jusque-là ; elle revint dans le sien, oiî elle a fait dès lors élection "de domicile... Elle le tourmente et l'agite sans cesse ; elle lui parle, l'appelle par son nom, s'immisce à ses idées, et s'oppose même à ce qu'il puisse prier pour sa délivrance ; elle lui commande de se soumettre à sa puissance et de l'adorer, etc. Comme il n'a jamais voulu se. rendre aux désirs de cet esprit immonde, il est sans cesse menacé et persécuté.

Beaucoup d'aliénés sentent ainsi la présence d'un ennemi invisible qui les poursuit sans cesse, pénètre dans leur corps, s'empare de leurs pensées, et les oblige soit à proférer des paroles insensées, soit à commettre des actes crimmels. L'un des exemples les plus frappants de ce genre particulier de délire est un respectable ecclésiastique qui, ayant eu le malheur d'être chargé d'exorciser les religieuses de Loudun, après la mort tragique d'Urbain Grandier, devint ahéné lui-même et crut être tombé au pouvoir des démons

(l) Essai sur les hallucinalions , Lyon, 1836, p. 56.

qu'il avait chassés de leur habitation première. Il nous a légué le récit véridique et naïf de ses souffrances, dans une lettre écrite à un de ses amis, et que nous reproduisons ici, en supprimant quelques détails inutiles (1).

Lettre du révérend père Surin, jésuite, exorciste des religieuses JJrsulines de Loudun, écrite à un sien ami jésuite.

Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, je suis tombé en un état bien éloigné de ma prévoyance, mais bie^ conforme à la providence de Dieu sur mon âme... Je suis en perpétuelle conversation avec les diables, où j'ai eu des fortunes qui seraient trop longues à vous déduire et qui m'ont donné plus de sujet que je n'eus jamais de connaître et d'admirer la bonté de Dieu. Je vous en veux dire quelque chose, et je vous en dirais davantage si vous étiez plus secret. Je suis entré en combat avec quatre démons des plus puissants et malicieux de l'enfer... Tant y a que, depuis trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice. Les choses en sont venues si avant, que Dieu a permis, je pense, pour mes péchés, ce qu'on n'a peut-être jamais vu en l'Eglise, que, dans l'exercice de mon ministère, le diable passe du corps de la personne possédée et, venant dans le mien, m'assaul et me renverse, m'agite et me traverse visiblement, en me possédant quelques heures comme un énerguraène. Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s'unit avec le mien, sans m'ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en se faisant néanmoins comme un autre moi-même et comme si j'avais deux âmes, dont l'une est dépossédée de son corps, de l'usage de ses

(1) Calmeil, De la folie, gIc. Paris, Baillière, 184S, t. H, p.

organes, et se tient à quartier en voyant faire celle qui s'y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ, qui est le corps, et l'âme est comme partagée. Selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diaboliques et, selon l'autre, des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne. En même temps, je sens une grande paix, sous le bon plaisir de Dieu, et sans con-. naître comme vient une rage extrême et aversion de lui, qui produit comme des impétuosités pour s'en séparer, qui étonnent ceux qui les voient ; et en même temps une grande joie et douceur, et d'autre part une tristesse qui se produit par des lamentations et cris semblables à c2?lix des démons. Je sens l'état de damnation et l'appréhende, et me sens comme percé des pointes de désespoir en cette âme étrangère, qui me semble mienne; et l'autre âme, qui se trouve en pleine confiance, se moque de tels sentiments, et maudit en toute liberté celui qui les cause; voire je sens que les mêmes cris qui sortent de ma bouche "viennent également de ces deux âmes, et suis en peine de discerner si c'est l'allégresse qui les produit ou la fureur extrême qui me rempht. Les tremblements qui me saisissent quand le saint sacrement m'est appliqué viennent également, ce me semble, d'horreur de sa présence qui m'est insupportable, et d'une révérence cordiale et douce, sans les pouvoir attribuer à l'une plutôt qu'à l'autre, et sans qu'il soit en ma puissance de les retenir. Quand je veux, par le mouvement de l'une de ces deux âmes, faire le signe de la croix sur ma bouche, l'autre me détourne la main avec grande vitesse et me saisit le doigt avec les dents pour le mordre de rage. Je ne trouve guère jamais l'oraison plus facile et plus tranquille qu'en ces agitations. Pendant que le corps roule par la place et que les ministres de l'Église me parlent comme à

94 DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA l'OI.IE.

un diable et me chargent de malédictions, je ne saurais vous dire la joie que je ressens... Quand je veux parler, on m'arrête la parole ; h la messe, je suis arrôlo tout court ; à la table, je ne puis porter le morceau h ma bouche ; à la confession, je m'oublie tout à coup de mes péchés et je sens le diable aller et venir chez moi comme en sa maison ; dès que je me réveille, il est là; à l'oraison, il m'ôte la pensée quand il lui plaît; quand le cœur commence à se dilater en Dieu, il le remplit de rage; il m'endort quand je veux veiller; et publiquement, par la bouche de la possédée, il se vante qu'il est mon maître, h quoi je n'ai rien à contredire. Je vous prie de me moyenner des prières, en ayantbesoin. Je suis des semaines entières si stupide vers les choses divines, que je serais bien aise que quelqu'un me fît prier Dieu comme un enfant, et m'expliquât grossièrement le Pater noster. Le diable m'a dit : « Je te dépouillerai de tout, et tu as besoin que la foi te demeure ; je te ferai devenir hébété. »

On le voit, à travers le long espace de temps qui les sépare, nos deux aliénés semblent se donner la main; et lorsqu'on a fait la part de l'éducation, des circonstances et du milieu, la forme du délire reste identiquement la même chez le prêtre halluciné du dix-septième siècle et chez le pauvre ouvrier du dix-neuvième; ce qui démontre bien, pour le dire en passant, que les hallucinés d'autrefois ne différaient en rien de ceux d'aujourd'hui (1).

(i) « Pour être halluciné de la sorte, dit Brierre de Boismont, en parlant de certains personnages liistoriques, il fallait avoir des convictions profondes, des croyances ardentes, un amour extrême de l'humanité • il fallait vivre au milieu d'une société qui partageât ces sentiments 'et sût au besoin mourir pour eux. On marchait alors avec son siècle. «Des hallucinations,^'' éàiU, préface,?, xiv. Nous croyons,

Un trouble aussi profond des conditions physiques et morales sur lesquelles repose le sentiment de l'identité nous permet de comprendre, dans une certaine mesure, les erreurs étranges dont ces malades sont si souvent les victimes. Entre ce dédoublement de la personnalité, dont certains sujets nous offrent l'exemple, et ces longues conversations pendant lesquelles un interlocuteur imaginaire reproduit les idées, les sentiments et jusqu'aux souvenirs les plus intimes de l'halluciné, il n'y a qu'un pas à franchir; et c'est en écoutant sa propre voix, pour ainsi dire, que le malade croit entendre une personne étrangère.

Un fait de ce genre est resté profondément gravé dans mes souvenirs. Il s'agit^ d'un jeune professeur atteint de démonomanie, dont j'ai 'recueilli l'observation à Bicêtre; son histoire peut être rapportée en peu de mots.

Entré depuis l'âge de dix-neuf ans dans la carrière de l'enseignement, il a vu sa santé faiblir sous les exigences du métier, qui, suivant ses propres expressions, lui fatiguait beaucoup le cerveau. Dans ses heures de loisir, il lisait avidement tous les livres religieux qui lui tombaient entre les mains. La lecture de ces ouvrages a puissamment contribué à développer sa croyance aux esprits immatériels qui, depuis longtemps, étaient de sa part l'objet d'une attention inquiète ; depuis longtemps il avait conçu des terreurs vagues au sujet de ces êtres invisibles, dont il redoutait l'innuence, et la grande question du salut ou de la perte de l'âme était l'objet perpétuel de ses réflexions.

L'ouvrage de Jean Bodin, intitulé Démonomanie, celui ueMirviUe, Des esprits et de leurs manifestations fluidi-

au contraire, que rien n'est changé en pathologie mentale, si ce n'est la manière d'envisager les faits.

ques, ont achevé ce que les écrits religieux avaient commencé. Depuis deux mois, le sommeil l'a complètement abandonné, car il est convaincu que pendant la nuit des esprits infernaux viennent l'obséder et s'emparer de sa personne. 11 accepte sa triste destinée avec une sorte de résignation mélancolique : « Je suis damné, dit-il; cela me contrarie beaucoup. « Les sensations intimes qu'il éprouve pendant les angoisses de la nuit se rapportent de la manière la plus évidente à ce dédoublement intellectuel dont nous venons de parler. « Je me sens couché, dit-il, avec un aulre moi-même,(in\ me parle sans être interrogé et repond à mes pensées sans me laisser le temps de les exprimer. » Le démon lui raconte qu'il l'a suivi toute sa vie, qu'il a guette son âme et s'en est définitivement emparé : elle lui appartient, le malade en est convaincu, car l'esprit lui rapporte dans'leurs moindres détails toutes les circonstances de sa vie. Les démons le menacent de leur toute-puissance infernale ; lorsqu'ils s'approchent, le malade en est averti par une gêne extrême de la respiration ; lorsqu'ils s éloignent, il peut respirer librement. Pendant le jour, il entend a distance leurs conversations, mais sans les craindre, car ils n'ont aucun pouvoir sur lui (1).

Comme on le voit, ce jeune homme éprouvait pendant la nuit des hallucinations beaucoup plus complètes que pendant le jour : il réunissait dans sa personne les conditions du simple halluciné qui entend des voix à distance, et celles du possédé, qui s'entretient avec un autre lui-même, auquel il ne peut rien dissimuler, et qui pénètre jusque dans les replis les plus profonds de sa conscience. On ne saurait mieux démontrer que ces deux états sont identi-

(1) Bail, GazetU des hôpitaux, 31 juillet

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