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LES HALLUCINÉS SONT -ILS TOUJOURS FOUS

divei'sement résolue par les aliénistes et les psychologues. La controverse eût été sans doute moins animée s'il ne s'était agi que des malades qui se présentent tous les jours à notre observation ; mais, transportée sur le terrain de l'histoire, elle devait naturellement soulever des discussions d'autant plus vives, que la science y était moins direcoraent intéressée.

Il ne saurait évidemment être question des sujets atteints d'un simple délire sensoriel, et dont la raison toujours >rme fait promptement justice de ce désordre purement physique, auquel l'intelligence ne prend aucune part; il 'agit des hallucinés croyants, qui sont fermement convaincus de la réalité de leurs illusions, et qui agissent en conséquence. S'ils devaient toujours être considérés comme fous, il faudrait ranger parmi les aliénés plusieurs des personnages les plus célèbres de l'histoire.

Il est aujourd'hui de notion vulgaire que les plus brillantes facultés intellectuelles peuvent coexister avec la folie ; et tout le génie de ces hommes illustres ne suffirait point our les absoudre à nos yeux, s'il n'était pas équitable de ur appliquer les règles qui dirigent notre appréciation rsqu'il s'agit du vulgaire. Or, il ne suffît pas d'une simple illucination, même acceptée par le jugement, pour caracnser l'aliénation mentale ; il faut tenir compte de l'édualion et du caractère du sujet, du milieu dans lequel il vit, 'os circonstances dans lesquelles il est placé. Le poltron ^' prend, le soir, des arbres vus de loin pour des brigands i més de fusils, n'est pas un fou pour cela ; l'homme inculte "^urri do légendes populaires et qui, sous l'empire d'une '■reur superstitieuse, croit soudainement voir le mauvais esprit, n'est pas plus insensé que le guerrier antique, qui

104 DES ÉLÉMENTS MOnniDIiS DE LA FOLIE.

consultait les entrailles des victimes avant de marcher à l'ennemi.

On nous accordera, sans doute, qu'un atliôe qui verrait la Vierge descendre des cieux et qui s'inclinerait devant cette apparition miraculeuse, serait bien plus près de la folie qu'un religieux atteint de la même hallucination ; chez le premier, en effet, les habitudes- de l'esprit commandent le doute ; chez le second, elles prédisposent à la foi.

« Luther, Socrate, étaient-ils aliénés; le premier, parce qu'il a vu le diable, le second, parce qu'il croyait entendre son démon familier? Les autres actes de ces deux grands hommes n'autorisent pas à les qualifier de fous ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'ils ont eu des hallucinations. Or, des hallucinations portées à une telle intensité touchent a la folie, mais ne la constituent pas absolument. Ils étaient sur la pente, comme Pascal, avec son amulette (1). » | Il y a donc là une question de mesure. Entre la folie et; la raison, entre la santé et la maladie, il n'existe point de barrière infranchissable ; on passe, par des degrés insensibles de l'une à l'autre. Mais l'homme sujet à des hallucinations, et qui a la faiblesse d'y croire, jouit évidemment d'une raison moins solide que celui qui n'a jamais été la dupe de ses fausses perceptions. On peut même ajouter que le pronostic est toujours grave lorsque le jugement sas. socie aux erreurs des sens, au lieu de les redresser. Nous ne considérons pas, sans doute, les hallucinations comme l'une des causes directes de l'aliénation mentale; mais 1 observation journalière nous apprend à lesregarder comme 1 an

des signes précurseurs les plus fréquents de cette maladie.

(1) NOUS citons textuellement une lettre que iM Maury nous a fait l honneur de nous aaresbei . u j a t puis 1845 », nous écrit l'éminent psychologue.

ÉTAT liSTELLECTUliL DES HALLUCINÉS. lUj

On le voit, nous nous sommes rangé, sur ce point, à l'opinion que Brierre de Boismont a soutenue avec autant de persévérance que de talent, et qui est aujourd'hui presque universellement acceptée. Mais nous ne saurions admettre avec lui qu'il existe des hallucinations physiologiques; nous ne saurions surtout admettre que le scejo^ecisme de notre époque ait modifié les lois de la pathologie, ni que les hallucinés d'autrefois aient vécu dans des conditions morales qui, depuis longtemps, ont cessé d'exister. Jamais, au contraire, les luttes politiques, nationales et religieuses n'ont été plus ardentes qu'au siècle oii nous vivons; jamais peut-être elles n'ont enfanté un plus grand nombre de maladies mentales, et jamais on n'a constaté, d'une manière plus frappante, les rapports intimes qui relient si souvent aux préoccupations publiques le délire des aliénés. Au reste, en fait de miracles, nous n'avons rien à envier à nos ancêtres : nous aussi nous possédons nos voyants, nos extatiques et nos stigmatisés, et si le jugement que nous portons aujourd'hui sur les phénomènes de cet ordre diffère sensiblement de l'opinion des lettrés du moyen âge, il n'en est pas moins vrai que rien n'est changé dans les profondeurs intimes de la nature humaine, et que l'amour du merveilleux n'a rien perdu de ses droits.

Il nous est donc absolument impossible de considérer les hallucinations, même lorsqu'elles coïncident avec l'intégrité absolue du jugement, comme une manifestation normale de l'intelligence : dans les cas de ce genre, une analyse attentive nous permet toujours de découvrir une altération plus ou moins évidente de la santé. Mais, lorsqu'il a laissé son empreinte sur les convictions du malade, lorsqu'il a triomphé des résistances légitimes de la raison, le délire sensoriel constitue toujours un état intellectuel des

plus graves. En un mot, si les hallucinés crotjants ne sont pas toujours fous, ils sont du moins sur la route qui conduit à la folie, et le plus souvent ils ne s'arrêtent pas en chemin.

Jetons maintenant un coup d'oeil rapide sur les causes qui peuvent donner naissance aux hallucinations.

Sans vouloir dresser ici le catalogue de toutes les maladies dans lesquelles on a constaté de fausses perceptions sensorielles, nous rappellerons sommairement que toutes les conditions morbides qui viennent troubler la circulation cérébrale, modifier la composition du sang, ou surexciter l'impressionnabilité du système nerveux, peuvent déterminer des accidents de cette espèce. C'est assez dire que les hallucinations sont l'un des symptômes les plus vulgaires de la pathologie, et que, combinées avec le délire, ou se manifestant en dehors de tout ébranlement de la raison, elles font partie de notre expérience à tous ; peu de sujets y échappent d'une manière absolue dans le cours de leur existence. Mais ce sont évidemment les prédispositions individuelles qui jouent ici le rôle principal. Ni la fatigue, ni la fièvre, ni l'alcool, ni les autres poisons ne produisent toujours, chez ceux qui en subissent l'influence, de fausses perceptions sensorielles : la folie elle-même, la plus efficace de toutes les causes connues, n'en détermine que chez un peu plus de la moitié des aliénés (1). Au reste, comme nous le verrons plus loin, il existe une profonde différence entre les diverses formes de cette maladie, sous le rapport de la netteté, de la fréquence et de la nature des hallucinations.

(1) Cette proportion a été très diversement appréciée ; nous avons cru devoir nous rallier à l'opinion de Micliéa [Mém. de V Académie de mèilecinc, 18i6, p. 267, et Bu délire des sensations, Paris, 18iS, p. 258).

ÉTIOLOCIE DES HALLUCINATIONS. 107

Nous croyons devoir vous épargner, messieurs, la longue et fastidieuse énumération dos conditions, soit physiques, soit intellectuelles, qui sont aptes h provoquer le délire sensoriel (1), mais il nous paraît utile de vous signaler quelques faits qui peuvent en éclairer la pathogénie.

Les préoccupations morales, les émotions vives, la joie, la crainte, le remords, enfin la tension de l'esprit, les longues et profondes méditations, peuvent, dit-on, donner naissance à des hallucinations. Nous serions tenté de croire que ces causes, purement psychiques, ne peuvent créer qu'une simple prédisposition, mais que, prises en elles-mêmes, elles ne sauraient créer la perception fausse sans le concours d'un élément étranger; cependant il est des malades qui jouissent, dit-on, de la faculté de transformer en une impression matérielle toutes les idées qui leur traversent l'esprit (2). Sans contester le fait, nous chercherons tout à l'heure à l'interpréter.

Il est surabondamment prouvé que l'anémie et la congestion cérébrale sont au nombre des causes les plus fréquentes des hallucinations. On comprend, dès lors, l'influence exercée sur la production de ces phénomènes, d'un côté par les maladies du cœur, par certaines formes d'asphyxie (3), par la pendaison (4) ; de l'autre, par l'anémie,

(1) Consulter Michéa, Mém. cité, p. 267.

(2; Fairet père, Des maladies mentales, etc. Paris, J.-B. Baillière 1864, p. 221.

(3) Dagonet, Traité élémenlaire et pratique des maladies mentales. Paris, Baillière, 1862, V, -106.

, {\) Bacon, Morgagni, Fodéré en ont rapporté des exemples. Forbes Winslow (op. cit., p. U\) rend compte des impressions d'un pendu qui, ayant reçu sa grâce quelques instants après l'exécution, fut rappelé à la vie. Aussitôt après avoir été lancé dans le vide, il lui sembla qu'il se trouvait au milieu d'une vaste plaine inondée de sang ;

la chlorose, les hémorragies abondantes; enfin c'est à des troubles analogues de la circulation cérébrale qu'il faut attribuer l'effet de certaines positions du corps. Moreau (de Tours) a rapporté l'observation d'un jeune homme qui pouvait se procurer à volonté des hallucinations de la vue, en inclinant la tête en avant. D'autres sujets éprouvent le même phénomène en se relevant brusquement, lorsqu'ils sont restés penchés un certain temps (1). Souvent aussi ces accidents sont manifestement en rapport avec des lésions visibles des organes des sens : c'est ainsi qu'on a vu des ulcères de la cornée donner lieu à des hallucinations très prononcées de la vue (2).

Des impressions sensorielles longtemps prolongées laissent des traces persistantes qui peuvent se transformer en véritables hallucinations. C'est ainsi que Newton, après une de ses expériences sur la lumière, fut poursuivi pendant toute la journée par l'image du spectre solaire. Les micrographes éprouvent souvent des accidents semblables, qui sont familiers à tous les observateurs appelés à se fatiguer les yeux en se servant, avec une attention soutenue, de certains instruments de précision.

C'est presque toujours le sens de la vue qui est en jeu dans les hallucinations dont nous venons de parler. Mais l'appareil de l'ouïe est accessible à des excitations d'une nature toute spéciale : nous voulons parler des courants électriques.

Depuis longtemps, la possibilité de provoquer des sensa-

il luttait péniblement pour atteindre un point où il croyait devoir se trouver en sûreté; peu à peu tous les objets prirent une teinte verdâtre, bientôt après il perdit connaissance.

(1) Brierre de Boismont, op. cit., p. 57.

(2) Dasçiae, Psychologie nalurelle. Paris, Savy, t. Il, p. 29.

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