DES CONCEPTIONS DÉLIRANTES ET DES IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES
Sommaire. — Définitions générales. — État mental des aliénés, au début de la folie. — Absence souvent complète de notions insensées. — Perturbations morales. — Alternatives d'excitation et de dépression. — Altérations de la santé physique. — Conceptions délirantes. — Deux classes d'aliénés : les incohérents et les logiciens. — Évolution du délire. — Transformation graduelle des conceptions délirantes en idées fixes. — Délire systématisé. - Origine spontanée des conceptions délirantes. — Leur analogie avec les rêves. — Différence fondamentale entre les troubles intellectuels des vésanies et le délire des affections aiguës.
Impulsions irrésistibles, - Elles sont étroitement liées aux conceptions délirantes et aux hallucinations. — Peuvent exister isolément. — Polie raisonnante. — Quelques exemples d'impulsions morbides, sans aucun trouble des facultés intellectuels. - Observation d'un monomane homicide. — Paralysie de la volonté. — Conclusions.
Messieurs,
L'étude des hallucinations nous a conduits, pour ainsi dire, jusqu'au seuil du délire. Il nous faut maintenant faire un pas de plus et pénétrer directement dans le domaine des aberrations intellectuelles. Nous allons donc nous occupar des conceptions délirantes et des impulsions irrésistibles, ainsi que de l'état général de l'intelligence qui les accompagne, et qui peut, à lui seul, constituer la folie.
Le mot de conceptions délirantes s'applique, en pathologie mentale, aux idées insensées qui s'emparent de l'esprit de I aliéné, et dont l'absurdité, souvent manifeste par elle-
même, n'est quelquefois évidente que par rapport à l'état des choses.
Un homme se croit millionnaire, rien d'absurde jusquelà; mais nous sommes en présence d'une conception délirante, s'il s'agit d'un ouvrier vivant de son travail journalier.
Un autre malade, au contraire, se croit transformé en loup, ou s'imagine qu'il est privé de son corps; voilà des idées dont l'absurdité n'a rien de relatif, et qu'on peut regarder comme des conceptions délirantes absolues.
, Quant aux impulsions irrésistibles, nous ne chercherons pas à en donner ici la définition : le sens de cette expression est tellement clair, que toute paraphrase ne servirait qu l l'obscurcir.
Mais on aurait une idée fort inexacte et surtout fort incomplète de l'état intellectuel des aliénés, si l'on se contentait des résultats de cette analyse purement scolastique. Il faut serrer les faits de plus près, il faut s'identifier en esprit avec les malades, pour se rendre compte de ces dispositions générales qui sont le fait primordial de la maladie, et qui représentent, pour ainsi dire, le terrain morbide, sur lequel va se développer toute cette végétation
pathologique. r j
S'il nous était donné de pénétrer dans les profondeuis ■ les plus intimes de la conscience, chez un aliéné au début de sa maladie, nous serions étonnés, plus d'une fois, de' n'y rencontrer aucun vestige de ces idées insensées, de: ces notions absurdes, qui semblent, au premier abord, constituer le fond môme du délire : nous n'y trouverions, lei plus souvent, qu'une perturbation d'abord légère, puis de plus en plus profonde, du caractère, des sentiments et des affections du malade. Tantôt, frappé d'une tristesse amère,
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il prend l'existence en ddgoût, et trouve des sujets de chagrin dans les moindres incidents de la vie; tantôt, enveloppé d'un nuage de bonheur, il nourrit des illusions flatteuses sur sa fortune, sur ses capacités, sur l'avenir qui lui est réservé. Chez les uns, on observe un engourdissement étrange de la pensée, une incapacité de travail, une paresse d'esprit que rien ne peut vaincre ; chez les autres, c'est une activité exagérée, c'est un besoin de mouvement, c'est une agitation morale et physique qui frappe les regards les moins exercés ; et, fait vraiment remarquable, chez plusieurs de ces malades, ou pour mieux dire chez les prédeslinés, on voit ces deux états, si opposés en apparence, se succéder tour à tour, longtemps avant l'explosion de la folie.
Ces alternatives d'excitation et de dépression, ces brusques changements d'humeur, ces orages passagers ne constituent point le déhre, il est vrai ; mais ce sont les indices d'un état cérébral grave, qui se traduit aussi, dans la grande majorité des cas, par des signes physiques des plus manifestes ; la perte du sommeil et de l'appétit, le vertige l'amaigrissement général tiennent le premier rang parmi ces symptômes, qui seront l'objet d'une étude approfondie dans une de nos prochaines leçons. Qu'il nous suffise pour 6 moment d'en avoir signalé la coïncidence avec ces perturbations psychologiques, qui seules doivent nous occuper pour le moment.
Dans ces états généraux de l'intelligence que nous venons de décrire, il nous paraît impossible de ne point reiconnaître le résultat d'un trouble purement matériel.
l^ellroi que nous ressentons pendant quelques instants, lau sortir d un mauvais rêve, ou mieux encore, la terreur iprofonde que manifestent certains cpileptiques, au moment
OÙ ils reprennent connaissance après un accès, peuvent servir ici de type, et nous aider à comprendre ces dispositions morbides de l'esprit, qui impriment une teinte spéciale à toutes les idées du malade. Chez l'épileptique, en effet, il s'agit d'une terreur sans motifs, d'une impression d'origine purement physique; n'en est-il pas de même chez l'homme qui, en dépit delà raison, en dépit des efforts de sa propre volonté, se croit perdu sans ressource, lorsque rien ne justifie son désespoir?
(( Je sais parfaitement, disait un malade à son médecin, qne ma position de fortune est excellente, et ne peut que s'améliorer avec le temps ; et cependant, je ne puis me soustraire à la conviction que je suis complètement ruiné. »
Dans un ordre d'idées différent, un homme profondément religieux est pris de scrupules exagérés ; il se reproche amèrement les actions les moins coupables de sa vie: il croit avoir encouru la Aiindicte céleste, et rien ne peut le délivrer de cette accablante certitude qui fait le malheur de son existence.
Je suis perdu ; - ma fortune est faite; - je suis damne ; voilà en quelques mots le résumé de ces convictions tyran- ■ niques, contre lesquelles aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Comment discuter, en effet, avec un esprit malade dont les erreurs reconnaissent une cause purement physique? C'est un faux pli de l'étoffe cérébrale, que tous les efforts de la logique ne pourront jamais redresser.
Tels sont les premiers pas qui conduisent sur la pente de l'aliénation mentale; ou, pour employer un langage plus scientifique, tels sont les premiers symptômes de la maladie (1). A cette période correspondent le plus souvent
(i) Nous ne parlons pas ici de la folie dite inslantanéc, ai de ces