DISCUSSION DES OBJECTIONS
produit des accidents bien plus graves que la paralysie ou la suppression de l'organe. Nous en trouvons un exemple familier dans l'action dite sympathique exercée par la lésion d'un œil sur son congénère. Les oculistes se voient souvent obligés d'énucléer un œil malade pour sauver l'œil sain. Eu pareil cas , la suppression totale de l'organe fait disparaître le danger. Ne peut-on pas admettre que dans l'ordre des faits cérébraux , un groupe de cellules mortes restera sans influence sur les autres parties de l'encéphale, tandis qu'une cellule mourante ou simplement malade jettera le désordre autour d'elle? Il semble, à certains égards, que lorsque la nature a pris son parti d'une perte qui lui est infligée, elle la supporte sans inquiétude. Voilà pourquoi peut-être des lésions de nature diverse et d'une importance considérable en apparence ont pu subsister pendant longtemps sans déterminer aucun trouble dans la formation des idées.
Enfin, n'oublions pas que le cerveau est double et que les deux hémisphères paraissent dans certains cas et dans une certaine mesure pouvoir se suppléer réciproquement.
11. Il est incontestable que dans un grand nombre de cas des autopsies fort bien faites ne révèlent aucune trace de lésions. Mais il ne faut point oublier que vingt-quatre heures après la mort les traces d'une manifestation morbide ont pu disparaître complètement. A l'extérieur du cadavre nous voyons pâlir rapidement la rougeur de l'érysipèle et se flétrir des éruptions très-apparentes pendant la vie.
Ne pourrait-on pas admettre que bien souvent une hypérémiedes couches corticales ou de la pie-mère, source d'un délire très-accentué, a pu disparaître lorsqu'un temps considérable s'est écoulé après la mort? On a quelquefois pratiqué des autopsies presque immédiatement après le décès.
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et l'on a pu reconnaître ainsi des altérations, que l'étude la plus minutieuse n'aurait certainement pas révélées vingtquatre heures plus tard.
Mais en dehors de ces considérations qui peuvent avoir leur importance, il n'est pas douteux que des lésions parfaitement matérielles ne puissent fort hien se manifester sans aucune altération Le curare paralyse les nerfs moteurs, et une analyse persévérante nous a montré le point précis où s'exerce son action ; nous savons aujourd'hui que c'est aux extrémités des nerfs périphériques qu'il faut la rapporter. Cependant, le microscope n'a révélé aucun changement de structure dans les éléments qui les composent, et c'est l'expérimentation physiologique qui, seule, nous a donné connaissance du fait. Il serait à désirer que pour l'étude des altérations cérébrales nous eussions des moyens d'analyse aussi délicats. Le microscope lui-même n'est qu'un instrument grossier, si nous le comparons aux résultats que peuvent nous fournir de tels procédés d'investigation.
N'oublions pas enQn que la folie paraît être chez beaucoup de sujets le résultat d'un vice de conformation cérébrale plutôt que l'expression directe d'une maladie brusquement survenue chez un homme sain. C'est en réalité un phénomène d'évolution. Déjà on semble admettre (Luys) que la prépondérance du cerveau droit sur le côté gauche est une prédisposition à la folie, et sans nous aventurer dans des aftirmations qui sortent de nos habitudes, nous dirons simplement que c'est probablement dans cet ordre d'idées qu'il conviendrait le mieux de diriger nos recherches (1).
IlL C'est, nous dit-on, dans les vésanies que compli-
(I) Depuis le commencement de Tannée 1880, tonles les autopsies que nous avons pratiquées à la Clinique des maladies mentales ont confirme (sauf dans un seul cas) la prépondérance de l'hémisphère droit.
quent des lésions du mouvement qu'on trouve des lésions anatomiques, et non pas ailleurs. Telle était l'opinion de Leuret, à laquelle paraissent se rallier plusieurs de nos aliénistes modernes. Cette proposition serait profondément vraie, si l'on ne voulait accepter que des lésions constamment en rapport. avec les symptômes ; mais elle n'est point exacte si l'on admet, comme nous avons cherché à le démontrer, que dans les centres nerveux une seule et même lésion peut déterminer une multitude de symptômes divers et même n'en déterminer aucun. N'en est-il pas de même pour d'autres organes?
Rappelons-nous ce qui se passe souvent dans les asiles de vieillards. Un vieux pensionnaire tombe subitement mort au pied de son lit. Personne ne le croyait malade. L'autopsie nous révèle l'existence d'une pneumonie suppurée qui avait parcouru son évolution tout entière sans troubler en apparence les fonctions générales de l'économie. Or, l'encéphale possède, au plus haut degré, cette sorte de patience qui permet de souffrir sans se plaindre.
Les troubles du mouvement d'ailleurs ne se rattachent pas toujours à des lésions matérielles appréciables. Je me contenterai de rappeler l'exemple de la paralysie agitante, dont les caractères anatomiques sont encore à trouver.
IV. Les lésions anatomiques, nous dit-on, qu'on rencontre dans le cerveau des aliénés, sont la conséquence et non pas la cause des troubles intellectuels.
Il faut, messieurs, pour répondre à cette dernière objection, se demander ce que sont en effet les lésions anatomiques dans toute maladie. Il est des cas oîi nous ne pouvons les considérer que comme des symptômes internes, nés d'une cause générale et que nous verrions apparaître en même temps que les autres manifestations morbides, si les
organes étaient transparents. Les pustules de la variole et les lésions intestinales de la flèvre typhoïde sont l'expression générale d'une maladie spéciQque qui a pénétré dans le sang. Mais les congestions passives, les œdèmes et les épanchements séreux qui caractérisent la dernière période d'une affection valvulaire du cœur reconnaissent bien évidemment pour cause une lésion anatomique qui les a précédés. Il en est probablement de même dans l'ordre des maladies mentales. Qu'une émotion morale violente détermine une perturbation profonde de l'innervation cérébrale et qu'il en résulte un accès de manie aiguë, nous admettrons volontiers que l'on puisse considérer l'hypérémie concomitante comme un symptôme intra-crânien. C'est une conséquence de l'ébranlementprimitif, qui marche parallèlement aux désordres de l'intelligence et des fonctions organiques. Mais lorsque chez un vieillard en état de démence nous trouvons les circonvolutions aplaties et les cellules ganglionnaires atrophiées, il est bien permis de croire que l'absence d'idées est la conséquence de l'atrophie des organes qui sont destinés aux fonctions intellectuelles.
Messieurs, je m'arrête ici. Je ne songe nullement à vous faire un cours de pathologie générale ; mais j'ai voulu vous montrer que la folie tend à sortir définitivement du cadre des maladies sans lésions pour se ranger dans la grande famille des affections organiques des centres nerveux. Si la démonstration n'est pas encore complète, qui de nous songerait à s'en plaindre? C'est précisément sur les points oii la science est encore indécise et oii ses frontières ne sont pas nettement tracées, que l'avenir réserve une ample moisson de découvertes aux travailleurs de notre époque.