DES FORMES DU DÉLIRE. — DE LA MÉLANCOLIE
Sommaire. — Les formes du délire ne constituent pas des maladies à
part. — Manie, mélancolie, démence. — Lypémanie. Etat physique des mélancoliques. — Leur physionomie. — Leur attitude.
— La voix. — Troubles de la motilité. — Paralysie des sphincters. — Etat de la sensibilité. — Céphalalgie, — Insomnie. — Sitophobie. — Amaigrissement. — Constipation. — Troubles digestifs. — Sécrétions.
— Urines. — Transpiration cutanée. — Fonctions génitales. — Circulation. — Respiration. — Température.
Etat psychologique des mélancoliques. — Mélancolie avec consc/ieuce. — Tendance au suicide. — Mélancolie dépressive. — Mélancolie anxieuse.
— Lésions anatomiques. — Traitement de la mélancolie.
Messieurs,
Les formes du délire, qui doivent nous occuper maintenant, ne sont pas, à nos yeux, des affections distinctes, des entités morbides occupant une place à part dans le cadre nosologique. Manie, mélancolie, démence, ce sont là, pour nous, des termes de pathologie générale ; ils correspondent à des conditions morbides de l'intelligence, qui peuvent reconnaître les origines les plus diverses et qui participent à l'expression symptomatique d'un grand nombre de maladies différentes. C'est ainsi que les mots adynamie et ataxie, dont l'usage nous est si familier, nous rappellent un ensemble de phénomènes qui peuvent se rencontrer dans la plupart des maladies fébriles, mais qui n'appartiennent en propre à aucune d'elles en particulier.
Mais, si le mot adyiiamie n'est pas l'équivalent de fièvre typhoïde, il se rapporte du moins à un état pathologique des plus nettement caractérisés, ayant ses symptômes propres et jusqu'à un certain point ses lésions.
Il en est de même de cesgrandes perturbations qui peuvent affecter l'intelligence dans son ensemble et sur lesquelles nous allons maintenant appeler toute votre attention.
Messieurs, le mot mélancolie est aussi ancien que la médecine, et cependant il est loin d'offrir un sens net, précis et toujours identique à lui-même. Inspiré au début par les idées humorales, il a descendu le cours des siècles pour nous parvenir, non sans avoir subi de nombreuses transformations dans ce vaste espace de temps.
Pour faire cesser toute équivoque à cet égard, Esquirol propose de lui substituer le mot de lypémanie, qui semble offrir un sens plus précis. Rien de mieux jusqu'alors. Malheureusement Esquirol fait entrer la lypémanie dans le cadre des monomanies, qui constitue la partie la plus artificielle et la plus contestable de sa classification. Sans vouloir aborder pour le moment une discussion qu'il convient de réserver pour une époque ultérieure, je crois qu'on ne saurait admettre au nombre des délires partiels une perturbation aussi générale de l'intelligence. Je voudrais donc, bien qu'il ne m'appartienne pas de créer des néologismes, conserver le mot de lypémanie pour exprimer cet état psychologique de tristesse et de dépression morale qui peut se rencontrer dans un grand nombre d'affections diverses, et réserver le nom de mélancolie à cette perturbation remarquable de l'intelligence qui s'accompagne d'un état physique tellement caractérisé, qu'il suffirait à lui seul pour constituer un type à part.
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Nous allons donc aborderla question par le côté physique : c'est là, croyons-nous, le meilleur moyen de faire cesser toute équivoque à cet égard.
Ce qui frappe avant tout l'observateur mis en présence d'un mélancolique, c'est l'expression de la physionomie. La contraction des traits, les rides de la figure indiquent une préoccupation constante ; le regard est fixe, les yeux baissés à terre; enfin l'attitude générale du malade n'est pas moins caractéristique ; elle respire l'aversion pour le mouvement. Le véritable mélancolique se tient immobile, il ménage ses pas et ses gestes, il conserve indéfiniment la même posture ; en un mot, rien ne saurait égaler l'antipathie que manifestent de tels malades pour tout effort musculaire, pour tout travail, pour tout exercice ; souvent ils résistent lorsqu'on cherche à les habiller, et ne veulent point sortir de leur chambre ; quelquefois même ils refusent obstinément de quitter leur lit ; c'est la manie lectuaire, dont je vous ai déjà parlé.
Un dernier trait vient compléter leur physionomie: c'est la voix. Elle est en rapport avec l'ensemble de l'individu, elle semble achever en quelque sorte son portrait. La voix du mélancolique est faible, indistincte, chevrotante, à tel point qu'il est souvent difficile de le comprendre, lorsqu'il est possible de le faire parler ; mais le plus habituellement il garde le silence, et il faut les plus grands efforts pour lui arracher quelques paroles : ce n'est que sous une forte pression, pour ainsi dire, qu'on parvient à en tirer quelques mots qui trahissent la préoccupation constante qui le domine. En dehors des causes morales, on peut invoquer des conditions physiques pour expliquer ce mutisme obstiné. Il existe en effet, chez plusieurs de ces malades, un affaiblissement très-réel des muscles phonateurs et une certaine
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difficulté dans l'émission des sons. Ce n'est là d'ailleurs qu'un cas particulier de l'afFaiblissement général qui frappe chez eux tous les muscles et qui coïncide avec des perturbations souvent profondes dans leurs fonctions. On observe en effet, chez ces malades, du tremblement, de la contracture, quelquefois même des parésies partielles. Dans une certaine mesure, on peut attribuer la faiblesse générale à la diète rigoureuse que s'imposent volontiers les mélancoliques et aux troubles de nutrition qui s'observent souvent chez eux, même en dehors de l'insuffisance alimentaire.
Il est un autre symptôme qui, lorsqu'il existe, a presque toujours une signification fâcheuse au point de vue du pronostic, car il indique, soit une altération profonde des centres nerveux, soit une maladie qui sera de longue durée : c'est la paralysie des sphincters. Dès que le malade devient faible, pour employer l'expression bienveillante usitée en pareil cas, vous devez porter un pronostic grave, quel que soit d'ailleurs l'état du patient.
A côté des troubles de la nutrition, on voit souvent se produire des perturbations sensorielles. Chez la plupart des malades, la sensibilité générale est très-amoindrie ; ils supportent, avec un courage qui ne leur coûte guère, les chocs, les contusions, les piqûres, les brûlures, la chaleur, le froid. Mais il est difficile de distinguer ici ce qui se rapporte aux troubles de l'innervation et ce qui résulte d'une perversion psychologique, d'une idée fixe qui s'est emparée de l'aliéné et qui le domine tout entier. Au reste, il se produit souvent une alliance entre ces deux conditions, qui, s'appuyant l'une sur l'autre, produisent ensemble les effets les plus remarquables.
A côté de ces anesthésies cutanées, on peut rencontrer un affaiblissement des sens spéciaux, de l'ouïe, de la vue,