‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 113 sur 258 · DÉLIHE AMBITIEUX DES PERSÉCUTÉS · texte numérisé non relu

DÉLIHE AMBITIEUX DES PERSÉCUTÉS

d'une femme, il s'y attache passionnément; mais après un certain temps, la satiété arrive, dès lors, il lui cherche des défauts, et il en trouve toujours, et ce sont autant d'excuses pour justitier son abandon. Aussi le raisonnement ne sertil ici qu'à plâtrer les malversations de l'intelligence.

C'est précisément ce qui arrive chez nos persécutés, et ce qui le prouve, c'est que plusieurs de ces malades n'ont même pas la pudeur de masquer cette transition et se donnent immédiatement comme de grands créateurs, comme de grands personnages, après avoir été plongés dans des malheurs imaginaires.

Us touchent alors de bien près à la démence et c'est, en effet, un état auquel les persécutés arrivent le plus souvent quand leur délire s'est longtemps prolongé.

Après une longue période oii dominent les idées fixes, l'intelligence se trouble et s'atfaiblit, les pensées deviennent confuses, les paroles deviennent incohérentes, la mémoire se perd et les facultés mentales finissent par s'atrophier.

Ne l'oublions pas pourtant, le délire des persécutés est l'un de ceux oîi le malade peut côtoyer le plus longtemps l'abîme sans y tomber. Il marche longtemps sur la frontière et ne la franchit qu'à la dernière extrémité. Je vous en citerai un exemple des plus connus, et, en indiquant le nom du malade, je ne trahirai certainement pas un secret.

Pendant seize ans, l'abbé Paganel a été la gloire de Bicêtre. Il y est entré en 1850, et c'est en 1866 qu'il a succombé à une hémorrhagie cérébrale. C'était un homme doué d'une activité intellectuelle extraordinaire ; il écrivait sans cesse, il rédigeait de longs mémoires et se plaignait perpétuellement des persécutions qu'il subissait de la part des autorités, des prêtres et des médecins. Avec cette faci-

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lité particulière aux persécutés, il torturait les faits pour les faire servir à son délire, et tous ceux qui ont discuté avec lui ont admiré la vigueur de sa logique et les ressources de son esprit. Je ne sais s'il aurait fini par la démence, mais pendant cette longue période de seize ans son intelligence a paru conserver toute sa souplesse et toute sa fécondité.

Au milieu de ce tiraillement intellectuel si turbulent et si confus, on comprend que les habitudes des malades doivent prendre un cachet particulier. Arrivés à l'évolution complète de leur délire, ils sont en proie à une agitation extrême; se croyant espionnés, ils écoutent aux portes, ils regardent avec défiance tous ceux qui les approchent, ils se voient entourés d'ennemis; à chaque instant ils s'attendent à quelque malheur effroyable. Ils écrivent avec une facilité prodigieuse ; ce sont des manuscrits, ce sont des mémoires volumineux, ce sont surtout des plaintes qu'ils adressent aux autorités. Ils déménagent fréquemment, ils n'osent pas rester longtemps dans le même logement ; ils craignent d'être empoisonnés et prennent à cet égard les précautions les plus ridicules. Un persécuté, dont Morel nous a rapporté l'histoire, avait soin d'analyser toujours ses excréments au microscope pour y découvrir la preuve de quelque tentative faite sur sa personne.

Il est des persécutés qui vivent solitaires dans une maison 011 ils se sont enfermés.; mais, le plus souvent, ils ne sont pas aussi calmes. Un beau jour, le malade, saisi d'une terreur folle, prend la fuite et disparaît; on le cherche partout, on finit par le trouver, et c'est seulement alors qu'on se décide h l'interner.

J'ai cherché, messieurs, à vous retracer l'existence de ces malades en dehors de nos asiles, je les ai conduits pas à

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