‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 115 sur 258 · DE LA STUPEUR · texte numérisé non relu

DE LA STUPEUR

Sommaire. — Défiiiilion de la slupeur. — Etat psychologique qui la caractérise. — Début brusque dans certains cas. — La stupeur succède habituellement 5, une autre maladie. — Influence de la saignée et des hémorrhagies.

Phénomènes physiques. — Attitude. — Expression de la physionomie. — Rigidité des membres. — Mutisme absolu. — Sitophobie. — Dilatation pupillaire. — Troubles sensoriels. — Anesthésie. — Abolition des réflexes. — Troubles tropliiques. — Abaissement de la température. — Etat du pouls. — Sécrétions.

Phénomènes intellectuels. — Indiiïérence générale. — Etat psychologique. — Hallucinations terrifiantes. — Engourdissement moral. — Anéantissement de la pensée. — Forme active, forme passive. — Crises d'agitation. — Alternatives d'excitation et de dépression.

Terminaison de la stupeur. — Causes. — Lésions anatomiques. — Physiologie pathologique. — La stupeur est un phénomène d'arrêt. — Traitement de la stupeur.

Messieurs,

Après vous avoir tracé l'hstoire des principales formes que peut affecter la mélancolie, il me reste à vous parler d'un état cérébral qui s'y rattache par des liens intimes sans toutefois se confondre absolument avec elle : je veux parler de la stupeur.

Trente-six ans, c'est-à-dire plus d'un tiers de siècle, se sont écoulés depuis la publication du travail si célèbre de M. Baillarger, et cependant il existe encore à cet égard des opinions divergentes.

Pinel confondait la stupeur avec l'idiotie ; Esquirol en fait une forme de la démence. C'est là un résultat bien naturel de la tendance aux classifications psychologiques. Les aliénés en état de stupeur semblent en effet rester étrangers à toutes les opérations de l'intelligence. De là vient la confusion. Aux aliénistes de cette époque, il semblait naturel de réunir en un seul groupe tous les cas dans lesquels les facultés intellectuelles paraissaient abolies.

C'est pourtant par le côté psychologique qu'a commencé la réaction ; c'est en étudiant l'état psychologique des malades dès le début de la stupeur que M. Baillarger a démontré en 1843 que, sous ce masque de plomb, se cachait un délire des plus violents, une oppression intellectuelle des plus tyranniques. Transporté dans un monde imaginaire, le malade, en proie à des hallucinations terrifiantes, subit l'influence de toutes les impressions qui l'entourent; il entend des voix menaçantes, des visions horribles viennent l'assiéger. Il tombe alors dans un état qui a la plus grande analogie avec le rêve. La stupeur ne serait donc, d'après M. Baillarger, que le plus haut degré de la mélancolie. C'est ici que se manifestent les opinions contraires.

Personne ne saurait aujourd'hui contester l'exactitude des faits observés par M. Baillarger ; mais la stupeur est un état qui peut se produire dans des conditions fort différentes et souvent étrangères à la mélancolie. De là cette tendance de plusieurs aliénistes à l'étudier à titre de maladie indépendante. L'un des médecins les plus distingués de cet asile, M. Dagonet, a créé le mot de stupémanie pour désigner l'ensemble des symptômes de cette affection. Nous serons peut-être plus près de la vérité en acceptant la définition de M. Foville. « La stupeur, dit cet

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auteur, est un accident qui peut se produire dans toutes les variétés de la lypémanie.»

Je me propose d'abord de vous tracer le tableau clinique de la maladie, nous serons après cela plus à même d'étudier sa nature et d'en fixer les caractères.

Comme dans toutes les formes de maladies mentales, nous nous trouvons ici en présence de deux grands ordres de symptômes. Il y a dans la stupeur des phénomènes physiques et des phénomènes intellectuels.

(Vest surtout dans cette maladie que les phénomènes physiques atteignent une telle importance, qu'on peut les considérer comme le caractère primordial de la maladie. Mais d'abord il convient de considérer comment se développe la stupeur, comment se manifestent ses divers troubles selon les états morbides où elle se produit.

D'abord la stupeur est une condition morbide qui peut se produire subitement, d'une manière imprévue. Rien n'est plus facile que d'en citer des exemples. Une jeune fille est violée, elle tombe en état de stupeur et va rester dans cet état pendant plusieurs mois. Une femme récemment accouchée monte en diligence avec son nourrisson ; elle part de chez elle un vendredi, malgré les exhortations et les prédictions fâcheuses de ses voisins. La voiture verse, cette femme est prise d'une terreur épouvantable ; elle se figure que son enfant est mort. Quand on la relève elle est en état de stupeur et elle va rester dans cet état pendant un temps considérable.

Un jeune soldat, qui sans doute n'était pas de la race des héros, est transporté presque malgré lui sur un champ de bataille; là, effrayé par le bruit de l'artillerie, par les balles qu'il entend siffler à ses oreilles, par les morts qu'il

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voit couchés à ses côtes, il tombe en état de stupeur et y reste pendant une période prolongée.

Voilà donc des exemples dans lesquels notre maladie se produit brusquement, sans aucun état intermédiaire ; mais je dois faire ici une remarque tirée de l'excellente étude de M. Étoc-Demazy et qui me paraît empreinte d'un véritable esprit clinique. Lorsque ces phénomènes se produisent, dit cet auteur, lorsqu'on voit un individu tomber dans la stupeur à la suite d'un choc moral violent, il faut presque toujours supposer qu'il s'agit d'un cerveau déjà affaibli. Gomme prédispositions à cette maladie, nous citerons certaines névroses, l'hystérie, l'épilepsie, les maladies aiguës et en particulier la fièvre typhoïde. Enfin une cause qui paraît avoir une très grande importance, c'est l'état puerpéral, sur lequel les auteurs ont beaucoup insisté.

J'ai commencé par vous signaler les faits exceptionnels, je vais maintenant vous indiquer la marche la plus ordinaire. La stupeur se montre rarement sans prodromes, comme dans les cas dont je viens de vous parler ; d'une manière habituelle elle succède à une autre maladie, quelquefois à une affection organique, et souvent à de grandes hémorrhagies. C'est pourquoi, dans l'ancien temps, la stupeur était plus fréquente qu'elle ne l'est aujourd'hui, à cause de cette déplorable habitude que l'on avait de saigner les malades agités, habitude dont Pinel a débarrassé la médecine mentale. La fièvre typhoïde, l'état puerpéral, les affections parasitaires peuvent toutes donner naissance à la stupeur ; mais c'est plus particulièrement dans les maladies intellectuelles qu'on la voit se manifester, surtout dans la manie aiguë et plus fréquemment encore dans la mélancolie. Dans ce dernier cas on voit les individus, après les premières périodes, s'affaisser graduellement et arriver à

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présenter le spectacle d'une masse h peu près inerte. Mais laissons de côté les origines de la maladie pour l'envisager au moment où elle est dans sa période d'état.

Supposons-nous en présence d'un aliéné soit dans un asile, soit dans une famille où nous avons été appelé et voyons quels sont les divers phénomènes offerts par ce malade. Ce qui frappe tout d'abord l'observateur attentif, c'est l'attitude, c'est l'expression de la physionomie. Les stupides ne se ressemblent pas tous ; leur physionomie offre des traits communs, mais dont le groupement est différent suivant les individus. Les uns ont les traits contractés, les yeux baissés vers la terré ou constamment fixés vers un point toujours le même. Chez les autres, au contraire, la physionomie est inerte, les traits sont fias-' ques, le regard est atone, ils regardent sans voir; la bouche est ouverte et parfois elle laisse écouler la salive. C'est là sans doute ce qui a fait comparer par Esquirol ces malades à des déments. C'est un fait général que tous les sujets de cette espèce ont l'air plus vieux que leur âge. Mais un point plus remarquable encore que l'expression de la figure et qui constitue à coup sûr une partie très importante de la physionomie, c'est l'attitude du sujet. Souvent ils ont les bras pendants, ils restent immobiles, ils demeurent des journées entières dans la môme attitude, tantôt debout, tantôt assis, tantôt accroupis. D'autres fois, et c'est là l'un des caractères les plus frappants de la maladie, on les voit conserver pendant un temps indéfini des attitudes dans lesquelles un homme bien portant ne saurait se maintenir; par exemple, ils restent debout, les genoux fléchis, et cela pendaiit un temps tellement prolongé, que des ankyloses ont pu se produire dans cette position. Ce phénomène a été signalé par Leidesdorffetpar quelques autres auteurs, et il

faut vraiment que des aliénistes aussi recommandables aient affirmé le fait pour que l'on en admette la possibilité.

D'autres malades présentent un délire plus actif et, quoiqu'ils ne parlent pas, leurs gestes, leur physionomie ont une éloquence suffisante pour faire comprendre quelles idées terrifiantes s'agitent en eux; ils se cramponnent à une table, à un banc, à un arbre et si on veut les en détacher il faut employer la force, et une force quelquefois très considérable. Mais ce phénomène, qui pourrait être attribué à l'état moral de l'individu, est parfois dû à des troubles physiques et matériels.

En effet, le sujet est souvent incapable de quitter la position qu'il a prise. Les membres sont dans un état de demiflexion, avec raideur, et pour les redresser faut alors un effort très considérable. Les malades ne se laissent pas diriger comme les cataleptiques. Il y a cependant d'autres types qui se rapprochent davantage de la catalepsie; on ne rencontre jamais, il est vrai, chez les stupides cette flexibilité qui a été signalée dans la vraie catalepsie, mais chez quelques-uns on voit les membres conserver la position qu'on leur donne.

Il est enfin un phénomène commun aux divers malades atteints de stupeur, c'est encore un trouble du mouvement, bien que dans certains cas on puisse le rattacher à des phénomènes d'ordre moral. Le stupide est un individu dont il est impossible d'arracher une parole et c'est en vain qu'on essaye de les faire sortir de leur silence, soit en les interpellant, soit en les provoquant, soit même en les frappant ; on les voit souvent alors rougir vivement et paraître manifestement irrités, mais sans dire un mot, sans faire un mouvement.

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