‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 127 sur 258 · ÉTAT PSYCHOLOGIQUE : MALVEILLANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT PSYCHOLOGIQUE : MALVEILLANCE

monde tout entier se divise en amis et en ennemis, et la balance penche bien plus du mauvais que du bon côté. En général, s'il faut caractériser leur état dans son ensemble, ils paraissent éprouver beaucoup de satisfaction d'euxmêmes, ils se trouvent bien sous tous les rapports, leur situation générale est extrêmement favorable. Telle est la tendance qu'ils manifestent lorsqu'ils ne sont pas contrariés.

Cette disposition au bien-être et au contentement devrait les porter à la bienveillance ; cependant elle ne détruit en rien leurs mauvais instincts; ce sont des individus très dangereux ; ils sont à chaque instant portés à lancer des accusations mensongères contre ceux qui les entourent ; ils s'adressent aux autorités ; ils enveniment avec art leurs calomnies et les font souvent accepter comme l'expression de la vérité. Non seulement ïh accusent les autres, d'une manière générale, de leur en vouloir et de les persécuter, mais ils précisent souvent leurs imputations et leur impriment une gravité exceptionnelle.

L'une des accusations qu'ils se plaisent le plus volontiers à formuler, est celle d'immoralité, et comme l'excitation maniaque est plus fréquente dans le sexe féminin, l'entourage de ces malades est exposé aux imputations les plus insensées. Il est des femmes qui, sous l'empire de ces excitations morbides, accusent nominativement certaines personnes de les avoir violées, ou tout au moins d'avoir tenu des propos inconvenants à leur égard, d'avoir cherché à les séduire; et ce qui est plus grave, elles parviennent souvent à inspirer une conviction indestructible aux principaux intéressés, et en particulier à leur mari. C'est là un danger contre lequel le médecin, appelé à leur donner des soins, devra toujours se tenir sur ses gardes.

On ne saurait se faire une idée de l'habileté vraiment in-

294 DES foh.milS du délike.

fernale avec laquelle certaines de ces malades se plaisent à semer leurs calomnies, cherchant à créer partout des dissensions, à fomenter des querelles, à faire le mal pour le mal.

A côté de ces phénomènes, oij la surexcitation des mauvais instincts joue un rôle si manifeste, on en voit d'autres qui semblent relever uniquement de Tintelligence.

Parfois les malades se livrent à des dépenses exagérées et fort au-dessus de leur fortune : ils s'engagent dans des affaires qu'ils ne peuvent terminer, ils forment des projets insensés , ils énoncent des propositions paradoxales qui n'ont que le temps d'éclore et sont immédiatement remplacées par d'autres. Cette mobilité de leur caractère est un supplice pour les gens sains d'esprit, qui sont condamnés à vivre avec eux.

D'autre part, on voit se manifester un développement excessif de certaines facultés intellectuelles, et en particulier de la mémoire; et rien ne contribue davantage à'perpétuer l'erreur qu'on commet à leur égard, en refusant obstinément de croire à leur maladie. Rien n'est plus fréquent dans la pratique que de voir une mère s'écrier : « Mais, monsieur, mon fils n'est pas fou ; au contraire, il est plus intelligent que jamais, et sa mémoire est extraordinaire.» La seule réponse à faire serait alors celle-ci :« C'est .justement parce que votre fils a trop de mémoire qu'il est aliéné. » En effet, le développement excessif des facultés est déjà la preuve de leur surexcitation morbide.

Certains de ces malades récitent, avec une correction parfaite, de longs fragments des auteurs classiques, qu'ils avaient depuis longtemps oubliés ; les plus minimes détails de leurs études leur reviennent à l'esprit et ils se rappellent avec précision les moindres faits de leur vie passée.

EXCITATION IMELLECrUELLE. 295

Les facultés créatrices de leur intelligence sont également surexcitées au plus haut point, et, de même qu'ils inventent des calomnies, on les voit manifester dans toutes les directions possibles cette exubérance de conceptions. Quelques-uns composent avec beaucoup de verve des pièces de théâtre et d'autres productions littéraires, mais la bizarrerie de certaines conceptions montre bien qu'il s'agit, en définitive, de cerveaux fêlés.

D'autres excités se livrent à des combinaisons gigantesques destinées à faire leur fortune et à révolutionner le monde. Celui-ci prépare des spéculations financières qui doivent lui procurer rapidement une immense fortune; celui-là veut créer un journal universel, qui contiendra à lui seul plus de documents que tous les autres et se vendra à un prix inférieur, ce qui annulera tous les autres organes de la presse et le rendra maître absolu de la publicité dans le monde entier. Un troisième expose des inventions mécaniques qui doivent transformer l'industrie. Enfin rien n'est plus commun chez ces sujets que la manie versificatrice : ils inondent des pages entières de leurs élucubrations poétiques, et c'est l'une des manifestations de leur activité morbide. La qualité, il est vrai, n'est pas toujours en rapport avec la quantité de leurs productions. Leurs vers ont souvent un pied de trop et n'en marchent pas mieux.

Il semble que ces individus, doués d'une intelligence si vive, si aiguisée, et d'une excitation d'esprit si manifeste, doivent être des causeurs charmants; c'est là une erreur profonde; ce sont des bavards insupportables et rien au monde n'est plus fatigant que de subir cette conversation stérile qui fatigue l'attention sans la rassasier; et cependant ils ont souvent une facilité particulière pour saisir les défauts et les travers des personnes qui les entourent et

pour les mettre vivement en lumière. Aussi celui qui cause avec eux pendant quelques minutes les trouve très spirituels et très amusants; il suffit de les voir plus longtemps pour les apprécier à leur juste valeur.

Quand cet état se prolonge, les malades sont impossibles à vivre; rien ne peut les contenter. On empêche leurs facultés de se développer, disent-ils; ils sont toujours méconnus, toujours sacrifiés.

Ils sont souvent très impolis et, d'autre part, ce qui est en quelque sorte le complément de leur état, ils sont susceptibles à l'excès et la moindre plaisanterie devient à leurs yeux une faute impardonnable.

A côté de ces troubles intellectuels, on observe des phénomènes d'un ordre plus nettement physique. Les malades éprouvent un besoin perpétuel de mouvement; ils font de nombreuses visites et ils vont relancer toutes leurs anciennes connaissances. Il m'est arrivé souvent d'être consulté par des personnes qui ne savaient comment se débarrasser d'aliénés de cette espèce.

Beaucoup de ces individus (surtout ceux auxquels leur fortune permet de faire certaines dépenses) ont la manie des voyages. J'ai connu une dame qui vivait depuis de longues années dans un état d'excitation maniaque et qui éprouvait de temps en temps un besoin irrésistible de faire un voyage. Elle partait pour Nice ou pour Bordeaux; mais, à peine arrivée, elle reprenait le train de Paris et rentrait chez elle après avoir satisfait son désir.

Ce besoin d'agitation survient quelquefois d'une manière absolument inattendue. Tel malade se lève au beau milieu de la nuit pour aller se promener à la campagne. Fait curieux, même lorsqu'ils sortent ainsi pendant l'hiver, à moitié habillés, ils ne s'enrhument jamais.

Page 1