DU DÉLIRE AIGU
Sommaire. — Délire aigu, manie suraiguë. — Le délire aigu peut éclater dans le cour.s de diverses affections aiguës : pneumonie, fièvre typhoïde, typhus pétéchial, état puerpéral. — Il peut être provoqué par le rhumatisme, la goutte, l'abus de l'alcool, de l'opium; par des maladies cérébrales ou spinales. — Délire nerveux des opérés.
Le délire aigu peut éclater en dehors de toute autre maladie. — Ses causes. — Causes prédisposantes. — Causes physiques. — Causes morales.
Symptômes. — Période d'invasion. — Insomnie. — Perte d'appétit. — Amaigrissement .
Période d'état. — Agitation des plus intenses. — Hallucinations presque
toujours terrifiantes.
Troubles de la motilité. — Embarras de la parole. — Exagération des
réflexes, — Paralysie des mouvements. — Sitopliobie. — Hydrophobie. Période de dépression. — Somnolence. — Mussitation. — Fuliginosilés.
— Pétéchies. — Extases. — Phénomènes congeslifs. — Altération de
la physionomie.
Terminaisons, — Mort ou guérison, — Dans ce dernier cas, récidives fréquentes. — Lésions anatomiques. — Pronostic et traitement.
Messieurs,
C'est à la description de la manie et de l'excitation maniaque que nous avons consacré les leçons précédentes, et nous sommes amené, pour compléter la série, à nous occuper d'une question qui présente avec celles que nous avons étudiées les rapports les plus intimes ; nous voulons parler du délire aigu (1).
(1) Dans l'état actuel de nos connaissances, le délire aigu doit être
Messieurs, il existe un état des plus violents, un état qui s'accompagne d'un appareil symptomatique des plus graves, et qui présente avec la manie des analogies tellement manifestes, qu'il a été considéré par M. Baillarger comme une manie suraiguë. C'est qu'en effet les troubles intellectuels constituent sinon la totalité, du moins la partie la plus apparente de cet ensemble morbide ; et cependant il n'est pas douteux que bien souvent il échappe au cadre trop étroit des psychoses pour traverser la frontière de l'aliénation mentale et rentrer dans le domaine de la pathologie ordinaire. C'est là, certainement, une des princi pales difficultés de la question ; c'est assurément l'une des conditions qui ont le plus contribué à l'obscurcir.
On a vu des malades entrer à l'hôpital avec tous les caractères d'une manie des plus prononcées et des plus furieuses, à tel point qu'on songeait à les transférer dans un asile d'aliénés, lorsque bientôt un examen plus a tentif a fait découvrir une pneumonie. Grisolle cite des faits de ce genre dans son Ti^aité de la pneumonie ; vous en trouverez également dans deux thèses sur le délire aigu dans cette affection, soutenues par MM. Judée et Moreau.
Il est intéressant de citer la pneumonie, parce qu'elle passe, à tort peut-être, pour le type le plus franc d'une affection organique. Il est curieux de voir une lésion aussi grossièrement matérielle donner lieu à un complexus symptomatique qui rentre, par certains côtés, dans le cadre de l'aliénation mentale.
considéré comme une véritable maladie, comportant des lésions anatomiqiies bien définies.. La place de cet article serait donc ailleurs, car il ne s'agit plus ici d'un état général, tel que la manie et la mélancolie; mais c'est pour nous conformer à l'usage généralement reçu^ que nous plaçons la description du délire aigu à la suite de la manie et de l'excitation maniaque.
DU DÉLIKE AlfiU SYMPTOMATIQUE. 305
Mais il n'en est pas seulement ainsi dans la pneumonie; on voit des phénomènes de ce genre se produire dans la fièvre typhoïde. Vous savez que le délire de la fièvre typhoïde ressemble parfois à la manie aiguë de la façon la plus complète. C'est en pareil casque l'on a si souvent commis des erreurs de diagnostic et que l'on a fait transporter dans des asiles des malades à l'autopsie desquels on trouvait bientôt les altérations habituelles des plaques de Peyer.
Ce qui existe pour la fièvre typhoïde s'est montré également pour une maladie presque inconnue dans notre pays, mais fréquente en Angleterre, ainsi que dans le nord de l'Europe et de l'Amérique; je veux parler du typhus pétéchial, qui offre des analogies si nombreuses avec la dothiénentérie.
Il est d'autres affections d'un caractère tout différent qui peuvent donner lieu à la manifestation du délire aigu. On voit se développer dans l'état puerpéral, surtout chez les femmes dont l'accouchement a été laborieux et pénible, une manie suraiguë, qui ne diffère en rien de celle que nous avons observée chez les aliénés.
L'alcool, les diverses substances capables de provoquer des folies toxiques, le rhumatisme, la goutte peuvent conduire à des manifestations du même genre. Dans l'extrême Orient, c'est l'opium qui joue le rôle de l'alcool, et vous savez combien sont fréquents les accidents cérébraux causés par les abus de cette substance.
Enfin il n'est pas douteux que des maladies cérébrales^ telles que la méningite et l'encéphalite, ou des maladies spinales, peuvent donner naissance à tous les symptômes du délire aigu ; et c'est incontestablement à cet ensemble de faits, qu'ils avaient bien observés, sans pouvoir les in-
terpréter, que les anciens avaient donné le nom de phrenitis ou de phrénésie.
De ces phénomènes, on peut encore rapprocher le délire nerveux des opérés, cette forme de délire particulier que vous connaissez tous, qui survient après de grands traumatismes et que Dupuytren attribuait à une intoxication particulière. Nous savons aujourd'hui que ce délire nerveux traumatique ne se développe que chez des sujets prédisposés, surtout chez des alcooliques.
Après avoir fait largement la part de ces délires symptomatiques ou sympathiques, nous restons encore en présence d'un résidu considérable. Il est un fait d'une vérité incontestable, c'est que, en dehors de toute autre maladie, le délire aigu peut éclater, soit chez des aliénés, soit chez des sujets qui jusqu'alors avaient joui d'une santé parfaite. C'est à l'étude des faits de ce genre que je désire consacrer cette leçon, me réservant d'étudier plus tard la question avec tous les développements qu'elle comporte.
Il est un premier point qui me paraît offrir une importance exceptionnelle. C'est une notion qui domine l'ensemble du problème et sans laquelle il est impossible d'arriver à une connaissance vraiment systématique du sujet; cette notion, la voici : le délire aigu n'éclate jamais ou presque jamais que chez les individus prédisposés.
D'abord, en ce qui concerne les aliénés eux-mêmes, ce délire se manifeste surtout chez les maniaques et chez les mélancoliques, et principalement chez ces derniers; on l'observe fréquemment aussi dans les cas de manie aiguë et de folie circulaire ; mais il est plus intéressant de l'étudier chez les individus qui n'ont encore présenté aucun signe d'aliénation mentale.
CAUSES DU DÉLinE AIGU. 309
Parmi les causes pouvant alors déterminer l'apparition du délire aigu, nous citerons en première ligne l'hérédité, dont l'influence est incontestable. Viennent ensuite les lésions physiques, dont on reconnaît souvent l'existence en recherchant les antécédents du sujet. On apprend par exemple que le malade a reçu un coup sur la tête, qu'il a subi une insolation, qu'il a été atteint d'une fièvre typhoïde ou d'une autre affection dont les empreintes se retrouvent dans son organisme cérébral. Chez presque tous ces sujets, quelques lambeaux de l'intelligence ont été arrachés par une affection antérieure. Une autre cause, des plus fréquentes, c'est la misère, l'inanition, la privation des choses nécessaires à la vie ; c'est la lutte pour l'existence soutenue dans de mauvaises conditions. On peut alors trouver des traces d'un aiï'aiblissement général qui porte sur l'encéphale comme sur les autres parties de Téconomie.
Chez d'autres enfin, il s'agit de causes morales, de chagrins prolongés. L'influence des excès de toute sorte est incontestable. Dans cet ordre d'idées, on peut citer les excès alcooliques, les excès vénériens et surtout les excès de travail intellectuel. On a vu des jeunes gens frappés de délire aigu en préparant un concours ou un examen difficile. Je vous signalerai de même les accouchements répétés, pénibles, et revenant à des intervalles trop rapprochés ; les femmes peuvent alors tomber dans une faiblesse qui devient parfois la cause de l'état qui nous occupe. C'est une des raison pour lesquelles tous les auteurs signalent la plus grande fréquence du délire aigu dans le sexe féminin.
C'est dans ces conditions, c'est surtout chez des sujets déjà préparés, déjà prédisposés, déjà invalides de corps et d'esprit, que les premiers symptômes de la maladie se manifestent. Vous lirez dans tous les auteurs que le délire
aigu peut éclater d'une façon soudaine; cela est vrai en apparence; mais toutes les fois qu'on peut obtenir des renseignements du malade ou le surprendre dans la période préparatoire, on constate l'existence de certains prodromes. Quoi qu'il en soit, admettons que le délire aigu puisse éclater d'une manière subite : il n'en est pas moins vrai que dans la grande majorité des cas il existe une période d'invasion.
Tout d'abord le champ de l'intelligence est envahi par une sorte de brouillard, de tristesse, d'inquiétude; les malades se plaignent surtout d'une grande difficulté de penser ; le travail intellectuel est pour eux beaucoup plus pénible qu'il ne l'a jamais été.
A ces phénomènes vient se joindre une céphalalgie très vive; il semble aux malades que leur tête va éclater; ils croient avoir des bouillonnements dans le crâne. Ils ressentent des battements artériels violents et quelquefois sont pris de vertiges.
Il est des sujets qui renchérissent en quelque sorte sur ces symptômes ; ils éprouvent des troubles visuels, de l'amblyopie, ils ont enfin de la surdité.
Au milieu de ce désordre physique et moral, on voit se manifester de tristes pressentiments. Deux malades observés par KraEft-Ebing avaient eux-mêmes prévu qu'ils allaient succomber à des maladies cérébrales graves.
En même temps, on voit apparaître les premiers indices du délire proprement dit. Conservant un certain degré de connaissance et se rendant compte de son état, le malade s'observe, il diminue, il cache son délire, comme le font tant d'autres fous. Il cherche la solitude, il parle tout seul, h voix basse; c'est l'éternel monologue de l'aliénation mentale qui commence. Il caresse déjà des concep-