‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 133 sur 258 · DE LA FOLIE CIRCULAIRE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE CIRCULAIRE

Sommaire. — Tableau clinique de la maladie. — Symptômes. — Mode de début. — Période d'excitation. — Exaltation des facultés intellectuelles. — Folie raisonnante. — Perversité morale. — Excès alcooliques. — Erotisme. — Instinct sexuel interverti. — Période de dépression. — Manie lectuaire. — Dyspnée. — Amaigrissement. — Marche. — Etat trophique. — Intervalles lucides. — Divers noms de la maladie. — Etiologie. — Hérédité. — Pronostic. — Traitement.

Messieurs,

Après avoir successivement étudié les formes dépressives et les formes maniaques du délire, nous allons compléter le tableau par la description d'une vésanie dans laquelle l'excitation et la dépression se succèdent tour à tour.

Le hasard nous a mis en présence d'un malade qui nous offre un type achevé de cette singulière psychose, qui, depuis les travaux de Falret et de Baillarger, porte le nom de folie circulaire ou folie à double forme; et puisque le fait clinique est, cette fois, le point de départ de notre leçon, qu'il me soit permis de commettre une légère infraction à nos habitudes et de vous parler du malade avant de vous parler de l'histoire de la maladie.

Il s'agit d'un homme de quarante ans, dont les débuts dans la vie semblaient favorisés sous tous les rapports. Intelligent, aimable, doué d'une santé robuste, il n'avait jamais éprouvé aucun accident, lorsqu'à l'âge de dix-huit

ans il fît une chute de voiture dans des circonstances très dramatiques. Cet accident, minime par lui-même, eut des conséquences* incalculables au point de vue moral : il fut le point de départ d'un accès de manie aiguë, qui fit interner le malade à Bicêtre pendant trois semaines. Rendu, dans une certaine mesure, à la santé, il revint dans sa famille, et là il fut pris d'une scarlatine grave, dont les manifestations diverses couvrirent une période de trois mois. Pendant toute la durée de cette maladie fébrile, il fut en proie à un état mental se manifestant par des accès de fureur dans lesquels il voulait tuer son père. La fin de cette excitation marqua la fin de son accès maniaque; il se calma, mais il devint affaissé, mélancolique ; il se tenait dans un coin, ne bougeait plus, refusant de parler, refusant de prendre de la nourriture.

Il ne s'agissait point ici d'une folie transitoire, car cette mélancolie se prolongea pendant deux ans. Aussitôt après, le malade eut un nouvel accès de manie qui dura dix mois, et fut lui-même suivi d'un autre accès de mélancolie. Depuis cette époque, les crises se sont succédé sans interruption et presque sans variation : les accès maniaques durant dix mois, les accès mélancoliques durant deux ans. Actuellement, cet homme a quarante ans; c'est donc depuis vingtdeux ans qu'il est en proie à cette forme de maladie mentale.

Parmi les accès qu'il a traversés, il en est deux qui méritent surtout d'attirer notre attention : celui qui s'est produit il y a dix ans, et celui sous l'influence duquel il est encore aujourd'hui.

En mai 1870, pendant une période d'excitation, il fut séquestré à Sainte-Anne. Nous avons, à ce moment, des notions très précises sur son état intellectuel. Il s'était, dans

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le temps, beaucoup occupé de spiritisme ; il se croyait alors en proie à deux influences contraires qui le poussaient, l'une au bien, l'autre au mal, et qui agissaient sur lui tour à tour. 11 resta deux mois à Sainte-Anne et il en sortit amélioré, mais pour tomber dans une nouvelle période de mélancolie; et pendant cette période, il commit la plus grande faute de sa vie, il se maria. Sa femme, à laquelle il avait caché ses deux séquestrations, sa femme le trouvait bien triste et bien sérieux pour un iiancé, mais on passa par-dessus cette difficulté et le mariage s'accomplit. Triste conséquence de la faute qu'il avait commise, il eut trois enfants, qui, tous les trois, moururent de méningite en bas âge. C'est ici, messieurs, que vous\'oyez apparaître l'hérédité, condition presque indispensable pour constituer la folie à double forme, qui manquait au point de vue des ancêtres chez notre malade (car dans sa nombreuse famille on ne constate rien), mais qui se retrouve chez ses enfants. Le seul fait que l'on puisse rattacher de loin à la folie chez ses ascendants est une congestion cérébrale dont son père a été affecté.

Depuis son mariage, le malade a continué la série de ses accès. Chaque accès se compose de deux stades, comme toujours, le stade maniaque durant dix mois et le stade mélancolique durant deux ans. Ainsi que vous le voyez, c'est une maladie à très longue période.

La période d'excitation représente chez lui une exaltation de toutes les facultés et en même temps de toutes les fonctions. Elle est précédée par des accidents prodromiqucs auxquels sa femme ne se trompe jamais : il commence par être moins assidu au travail, par avoir la tête en l'air; il devient agité, remuant, loquace; il est emporté, mobile dans ses idées ; il est persécuté d'un besoin étrange de mou-

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veraent, il ne peut rester en place. A ce moment, il se produit un phénomène important: le sommeil devient troublé. Pendant le stade mélancolique, il dort bien, il repose régulièrement et avec calme. Pendant la période d'agitation, le sommeil est imparfait, interrompu et traversé par des rêves. Il mange, il boit avec excès ; il marche avec passion et fait quinze lieues en un jour , il ne parle plus que d'affaires grandioses ; il veut se livrer à des spéculations considérables et faire des libéralités, des aumônes, des dons. Ce n'est point le fait d'un sentiment exagéré d'humanité, car il est méchant, au contraire ; ce n'est que l'exagération de sa vanité. A ce moment, il roule de vastes projets dans sa tête, il veut faire de l'or, renverser le clergé, rendre tous les pauvres heureux.

Deux phénomènes significatifs se manifestent en même temps vers cette époque ; c'est d'abord un penchant alcoolique très prononcé; il commet des excès de boissons qui expliquent sa violence et son excitation. C'est ensuite une excitation du sens, génital ; les rapports conjugaux exagérés, dans lesquels il fait souvent preuve d'impuissance, sont insuffisants pour lui ; il fréquente les filles de mauvaise vie; et chez lui, selon FexpressiondeJ.-J. Rousseau, la volonté parle encore quand les sens se taisent. L'excitation qu'il manifeste n'est pas de nature périphérique, mais d'origine centrale.

Arrivé à l'apogée de sa crise, il tombe dans des accès de violence indescriptibles. Il frappe sa femme, il brise ses meubles, il manifeste une violence telle qu'on est obligé de le faire enfermer.

Peu à peu, ces symptômes se calment et une sorte de trêve s'établit ; mais, à mesure que revient la tranquillité, son caractère change ; il devient sombre, taciturne ; la tris-

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tesse l'envahit et l'on voit arriver la période de dépression.

Ace moment l'esprit est chagrin, les pensées sont tout autres et sa conduite s'en ressent. Il est abattu, ses espérances s'envolent; il est honteux de sa conduite précédente; les projets qu'il avait formés le font maintenant rougir. A ce moment c'est un homme sobre, rangé, laborieux; il travaille et apporte régulièrement le gain de la semaine à sa femme, qui voudrait toujours le voir dans sa période mélancolique. A ce moment il s'incline devant elle, il se reproche de l'entraîner dans la misère; il est économe et même avare. Autant il est dangereux et violent pendant la première période, autant il est bon, doux, serviable pendant la période de dépression.

C'est après deux ans, c'est après cette longue évolution que se manifestent de nouveau les phénomènes prodromiques auxquels sa femme ne se méprend pas.

Il est actuellement en plein dans une crise maniaque, il y est depuis le 1" janvier environ ; son accès va durer jusqu'au mois d'octobre. Au début il s'est produit une crise de fureur plus violente que de coutume, pendant laquelle il s'est précipité sur sa femme, il l'a frappée avec rage, lui a arraché les cheveux, lui a broyé les pieds sous ses talons ; puis il a brisé ses meubles. C'est à la suite de cette crise qu'il est entré à Sainte-Anne, le 5 février.

Il est maintenant beaucoup plus calme; il ne semble offrir aucun des caractères de la fureur, aucune des conditions qui rendent un aliéné dangereux. Je n'oserais attribuer ce résultat à notre seul traitement, mais je crois qu'on peut en rapporter la plus grande partie à sa sobriété forcée ; l'absence des excitants alcooliques entraîne la cessation des phénomènes d'exaltation qu'il présente d'ordinaire. Cependant il reste en état d'excitation maniaque; son lan-

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gage est prétentieux, il a des visées à la haute littérature ; il tire pêle-mêle de sa mémoire tous ses souvenirs classiques et confond Boileau avec Bossuet ; il mélange le sacré au profane, sans se rendre compte de ce qu'il fait.

Il continue à nourrir de vastes projets, il manifeste des sentiments d'exaltation permanents. Phénomène caractéristique, il ne présente pas le moindre affaiblissement intellectuel. Depuis vingt-deux ans, il a marché sur la frontière de la démence, sans la franchir.

Quelques données physiques compléteront ce tableau. 11 a la tête petite, les oreilles déformées ; l'absence de lobule qu'il présente serait, pour Morel, un excellent signe de dégénérescence. Il offre un léger embarras de la parole et une inégalité très marquée des pupilles. Si l'on ne connaissait l'histoire de cet homme, on pourrait le prendre pour un paralytique général au début; mais voilà vingt-deux ans que cela dure et la paralysie générale se serait depuis longtemps manifestée.

Telle est, messieurs, l'histoire très abrégée de ce sujet, qui présente le type, le tableau saisissant delà folie à double forme. Je tenais à vous signaler les faits cliniques avant d'entrer plus avant dans l'étude de cette affection.

Messieurs, s'il s'agissait seulement de juxtaposer la manie et la mélancolie, l'excitation et la dépression, les deux formes les plus anciennement connues de l'aliénation mentale, il n'y aurait pas lieu de créer une espèce nouvelle; mais il s'agit bien ici d'une forme spéciale, autant par la nature du délire que par l'évolution de la maladie et par le pronostic qu'elle comporte.

Parmi les malades qui relèvent de cette forme particulière, il en est dont la maladie est fruste ; mais il est dif-

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