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SEIZIÈME LEÇON

DES CAUSES DE LA FOLIE. — DE L'HfiUKDlTÉ.

Sommaire. —Définition de l'hérédilé. — Influence de l'éducation. — Influence de la civilisation. — Proportion des cas liérédilaircs. — Frontières de l'hérédité. — Mode de transmission de l'iiérédilé. — Influence de la longévité des parents. — Accoucliement difficile entraînant nnc déformation du crâne. — Formes du délire au point de vue de l'hérédité. — Hérédité similaire. — Hérédité dissemblable. — Hérédité réparatrice. — Mariage des aliénés et des prédisposés. — Folie idiopatliique.

Messieurs,

Jusqu'ici, c'est surtout par les détails que nous avons abordé l'élude des maladies mentales. Il est temps maintenant d'arriver à la synthèse et de discuter avec vous quelques-unes de ces grandes questions qui dominent l'ensemble de la psychologie morbide. Nous allons donc étudier ensemble le diagnostic, le pronostic et le traitement de l'aliénation mentale, et surtout les origines de la folio et les causes qui peuvent en déterminer l'explosion. A cette question, maîtresse entre toutes, je me propose de consacrer cette leçon.

Mais, pour s'engager dans ce labyrinthe obscur, il faut un fil conducteur, il faut un principe général qui nous permette de relier les faits, d'en concilier les contradictions apparentes et d'en faire jaillir les conséquences logiques. Comprise autrement, l'étude des causes de la folie se rédui*

rait à la plus aride, la plus sèche et la plus stérile énumé-' ration de faits et de chifTres, sans valeur pratique et sans conclusion possible.

Ce principe supérieur, qui doit servir de base à tout notre édifice, nous le trouverons dans cette parole de Heinroth, que j'aime à vous rappeler parce que je la crois profondément vraie : « La folie est une maladie de l'être tout entier (1). »

C'est qu'il n'est point, en effet, d'erreur plus pernicieuse que de considérer l'aliénation mentale comme un simple accident qui vient troubler le cours de l'existence, comme un obstacle imprévu qui nous fait trébucher sur le chemin de la vie. Non, la folie est une perturbation profonde qui tient à la nature même de l'individu, qui fait partie de sa chair et de son sang, et qu'il faut considérer comme le dernier chapitre d'une longue histoire, comme la dernière étape d'un long voyage. Et si l'on me demandait de condenser, en un mot, tout ce que nous savons sur les origines de la folie, je répondrais volontiers : « Il n'y a qu'une seule cause de l'aliénation mentale, c'est l'hérédité. »

J'entends déjà les protestations que soulève un paradoxe aussi violent. Quoi, dira-t-on, l'hérédité est-elle la cause unique de l'aliénation mentale? Ne faut-il donc tenir aucun

(I) Dominé par des préoccupations spirituaiistes, Heinroth avait complètement nié l'influence de l'hérédité. 11 peut donc paraître singulier de placer en quelque sorte sous l'égide de son autorité une leçon consacrée à la démonstration de l'influence toute-puissante de l'hérédité. Mais, ce qu'il faut retenir, c'est que nul n'avait jusqu'alors aussi bien compris le caractère essentiellement général, et pour ainsi dire diathésique de l'aliénation mentale. Sous ce rapport, nous sommes absolument en communion d'idées avec ce grand aliénisle, malgré la différence profonde de nos convictions sur la plupart des autres points de la science.

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compte des émotions morales, des maladies physiques et des abus intellectuels qui entraînent si souvent la perte de la raison? Faut-il admettre que tous les aliénés sont issus de parent? aliénés ? et leurs enfants sont-ils fatalement condamnés au même sort? De semblables assertions sont contredites par leur exagération même.

J'ose espérer, messieurs, que si vous voulez bien me prêter un instant d'attention, je saurai adoucir l'ûpreté de cette formule au point de vous la faire accepter. Une comparaison familière servira peut-être à mieux rendre ma pensée.

Sous l'ancien régime, la noblesse ne pouvait s'acquérir que par la naissance; jamais un roturier ne pouvait franchir d'un seul bond la distance qui le séparait des gentilshommes, mais il pouvait être anobli par le roi. 11 parvenait alors, grâce à d'honorables alliances, à se décrasser, comme on disait alors, dans la personne de ses descendants; mais il fallait au moins deux générations pour y parvenir. Aussi disait-on familièrement : Le roi fait des nobles, mais Dieu seul fait des gentilshommes.

Or, il en est à peu près de même pour cette noblesse à rebours qui s'appelle la folie.

On invoque à chaque instant, pour justifier l'explosion d'un trouble intellectuel, les chagrins, les fatigues, les ennuis, les excès; mais les misères de l'existence sont notre commun partage : les uns supportent sans fléchir le fardeau de la vie, les autres s'affaissent sous le poids; les uns perdent la santé, les autres la raison. D'oii vient cette difféi'ence profonde? Elle découle surtout de l'héritage physique que nous ont laissé nos ancêtres.

Qu'est-ce donc que l'hérédité? L'hérédité, dit M. Ribot, est une loi biologique en vertu de laquelle tous les êtres

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doués de vie ont une tendance à se répéter dans leurs descendants. Elle est à l'espèce ce que l'identité personnelle est à l'individu. Par elle, au milieu de variations perpétuelles, il y a un fond qui demeure. Par elle, la nature se copie elle-même et se reproduit incessamment. Sans elle, les divers types de l'animalité seraient livrés aux caprices du hasard. Sans elle, les nations les plus civilisées seraient exposées à tomber subitement au niveau des peuples sauvages, faute d'avoir reproduit d'une génération à l'autre les mêmes sentiments, les mêmes tendances et les mêmes instincts.

Sans adopter d'une manière absolue les théories de Darwin et en se tenant aux faits les plus authentiques et les moins contestables, il est évident qu'une distance incommensurable sépare de leur prototype sauvage les animaux domestiques qui vivent familièrement avec nous ; dans cette évolution progressive, l'hérédité est le facteur capital, et je n'en veux qu'une seule preuve : c'est que les qualités d'un cheval de sang, comme le savent tous les éleveurs, sont infiniment mieux précisées par son arbre généalogique que par les formes extérieures , qui peuvent tromper quelquefois.

Si chez les êtres inférieurs l'hérédité peut exercer une telle puissance, que dirons-nous de l'homme? C'est à l'hérédité qu'il doit tous ses progrès; c'est à l'hérédité que chacune des variétés de l'espèce humaine doit son type ; et les caractères essentiels d'une famille, d'une nation, d'une race sont le résultat d'un travail lent et continu, dont l'origine se perd dans la nuit des siècles, mais dont la filiation se manifeste sans cesse avec ime nouvelle évidence.

En effet, l'éducation, soit artificielle, soit naturelle, ne modifie pas seulement l'imlivida, elle prolonge son action

ÉOLCAllUN. •'>y'

jusque sur sa postérilé. Toute habitude acquise, toute impression portée sur les centres nerveux, y laisse une empreinte plus ou moins durable et qui est susceptible de se transmettre par l'hérédité.

Nous savons que l'évolution des centres divers du système nerveux suit une marche régulière et pour ainsi dire hiérarchique. Je n'entends pas le mot cejitre dans le sens étroit que lui donnent les localisateiu-s modernes; j'entends par là l'appareil qui préside à une fonction déterminée. Or, il est incontestable que les centres moteurs des membres inférieurs se développent avant ceux des membres supérieurs, et que les organes du langage et de l'intelligence sont plus tardifs dans leur évolution. Il est donc de la plus haute importance de saisir le moment favorable pour développer par l'éducation l'activité fonctionnelle de chacun de ces appareils pris isolément : une fois le moment passé, leur éducation devient plus difticile et moins fructueuse. La marche, h danse, l'équitation, l'escrime, la musique doivent ôtre apprises de bonne heure.

La culture intellectuelle a son moment opportun ; et l'habileté manuelle qui distingue nos artisans les plus habiles ne s'acquiert que par une éducation commencée de bonne heure et longtemps prolongée. Or, ces dispositions favorables, une fois acquises, se transmettent par voie d'hérédité, et, en poussant un peu plus loin ce principe, on arrive presque à créer des facultés nouvelles qui distinguent a leur avantage certaines races de toutes les autres. C'est ainsi que les montagnards sont agiles et que les Arabes sont cavaliers, c'est ainsi que chez les habitants des vastes plaines de l'Asie centrale l'habitude de plonger les regards dans l'immensité semble développer l'acuité visuelle à un degré qui surpasse les facultés ordinaires. Les Eleutes ,

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dit-on, distinguent un lièvre dans la plaine à une distance oiî l'Européen n'aperçoit rien ; et le chef d'une tribu de la Sibérie, au dire de Pallas, avait une vue tellement perçante, qu'il distinguait à l'œil nu les satellites de Jupiter.

Or, les prédispositions intellectuelles et morales se transmettent plus régulièrement encore que les aptitudes physiques par voie d'hérédité. Nous en trouvons de nombreux exemples dans les familles célèbres dont l'histoire nous a conservé le souvenir. Nous savons que le caractère des principales nations de l'Europe se retrouve dans celui de leurs ancêtres. Les Français modernes ont conservé le caractère des Gaulois, et c'est aux pirates Scandinaves dont ils sont descendus que les Anglais ont emprunté cette activité inquiète, ce besoin perpétuel de mouvement, cette horreur du repos qui caractérisent d'une manière si remarquable cette grande nation.

Voilà pourquoi les sauvages civilisés, abandonnés à euxmêmes, reprennent si volontiers leurs anciennes habitudes. On en cite de nombreux exemples, et J.-J. Rousseau nous rapporte l'histoire de ce jeune indigène qui, après avoir reçu une éducation distinguée par les soins du gouverneur hollandais du Gap, et après avoirlongtemps vécu parmi les hommes civilisés, vint un jour déposer aux pieds de son bienfaiteur les armes et les vêtements qu'il en avait reçus et, renonçant à ces dons, reprit le chemin de la vie sauvage, malgré tous les eflbrts tentés pour le retenir. Jean-Jacques voyait dans ce fait une preuve de la supériorité de l'état de nature ; mieux instruits par l'expérience et armés d'une philosophie moins étroite, nous y voyons la marque de l'influence héréditaire. C'est qu'il ne suffit pas de la courte durée d'une existence humaine pour franchir cet immense espace que notre espèce a si lentement parcouru ; et les races sauvages,

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trop brusquement civilisées, sont menacées aujourd'hui d'une extinction complète.

Comment pourrions-nous en être surpris? Nous connaissons aujourd'hui les modestes origines de toutes les sociétés régulières, et, sans rougir de nos lointains ancêtres, nous savons apprécier, mieux qu'on ne le faisait au siècle dernier, la distance qui nous en sépare. Entre ces robustes Triptolèmes, comme les appelle Broca, qui ont défriché, avec leurs outils de pierre, le sol alors inculte de la France, et les hommes qui occupent ce sol aujourd'hui, il existe un abîme profond dont l'étendue ne peut être mesurée que par ce mot immense : la civilisation.

Mais, dira-t-on, qu'est-ce que la civilisation? Pour le poète, pour le philosophe, pour Téconomiste, pour l'homme d'État, elle peut se définir de mille manières différentes. Pour le médecin, la civilisation est une disposition particulière du système nerveux, acquise par de longs et laborieux efforts, et dont les effets se sont accumulés par la transmission héréditaire.

Voilà pourquoi, messieurs, chacun de nous est le produit d'un travail qui remonte à des milliers d'années. La part de notre constitution physique et morale qui nous appartient en propre est très minime, si nous la comparons à la part qui revient aux ancêtres ; et s'il nous était possible de donner un corps à cette abstraction que nous nommons l'hérédité, et de lui prêter une voix, elle pourrait nous crier dans le langage de l'Ecriture : Où étais-tu quand je posais les fondements de ton organisation ?

Mais il est temps de quitter le terrain des généralités pour entrer franchement dans l'étude des détails et serrer corps à corps les difficultés réelles que présente le sujet.

Et d'abord, au seuil même de la question, nous rencon-

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Irons une première difficullé. Quelle est la proportion des cas héréditaires? L'appréciation des divers auteurs qui ont traité le sujet présente de telles discordances, qu'il paraît impossible au premier abord de les concilier. D'après Schiager, elle serait de 4 j^our 100. D'après M. Moreau (de Tours), elle serait de 90 pour 100. Entre ces deux extrêmes se placent: Parcliappc, qui l'évalue à lo pour iOO Esquirol, qui l'évaluait à 25 pour 100 chez les pauvres, c'est-à-dire chez les malades de son service à la Salpêtrière, et à 56 pour 100 chez les riches, c'est-à-dire chez les habitants de sa maison] de santé particulière ; Tigges, qui l'évalue à 40 pour 100^ et Guislain, à un quart des entrées. Tuke et Bucknill, d'après les relevés do plusieurs établissements anglais, arrivent à un tiers en moyenne.

Pour moi, je n'hésite par un seul instant à prendre la base la plus large, et je dis que la prédisposition héréditaire se retrouve dans la grande majorité des cas, à la condition de savoir la chercher. C'est, en eEFet, la différence des méthodes adoptées parles observateurs qui explique la différence des résultats qu'ils ont obtenus.

Pour les uns, l'hérédité n'existe que lorsqu'elle est directe, c'est-à-dire lorsque le père ou la mère de l'aliéné ont eux-mêmes subi les atteintes de la folie. Pour les autres, il ne suffit point de chercher la folie parmi les ascendants, mais il faut aussi la chercher chez les descendants et les collatéraux. Pour d'autres enfin, et c'est à leur opinion que je me rallie franchement, il faut tenir compte non seulement de la folie, mais des autres déviations matérielles ou morales qui lui sont parallèles : des névroses, de la constitution névropathique, des excentricités, des vices, du crime, ctparfois du génie ; car, ainsi que l'a si bien démontré mon excellent maître M. Moreau (de Tours), rien

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n'esl plus fréq Lien l que de rencontrei" dans la famille des hommes de génie des cas d'idiotie, d'imbécillité ou d'aliénation mentale.

En se plaçant ù ce point de vue le terrain s'élargit, comme vous le voyez ; mais à toutes ces données il faut encore ajouter, comme le fait si justement observer M. Lunier, la paît de l'inconnu. L'absence de renseignements et plus souvent encore la mauvaise volonté des familles, qui par un amour-propre déplacé s'efforcent de cacher les taches de leur arbre généalogique, sont à cet égard une cause fréquente d'erreur. Enfin l'on ne doit pas oublier que les enfants naturels, qui forment une si grande partie de la population de nos asiles, sont le plus souvent hors d'état de nous fournir aucun renseignement sur l'un de leurs parents et quelquefois sur les deux.

Les frontières de l'hérédité étant largement tracées, occupons-nous de ses manifestations morbides.

La folie peut se transmettre de plusieurs manières différentes : elle est directe quand elle remonte aux parents ; indirecte quand elle provient des collatéraux.

L'hérédité est directe quand elle provient du père et de la mère de l'enfant, créant ainsi la plus grave de toutes les prédispositions morbides. 11 est évident que plus les origines du malade sont défectueuses, plus il a dans sa famille de parents aliénés et plus il est prédisposé à verser dans la même ornière. La fréquence de cette combinaison fâcheuse est beaucoup plus grande qu'on ne pouriait le supposer; elle s'explique en partie par l'attraction mutuelle qu'exercent les uns sur les autres les candidats à l'aliénation mentale, ainsi que les esprits placés sur la frontière de la raison et de la folie et qui très souvent, par leur brillante originalité, par le charme étrange de leurs ma-

nières et par l'agrément de leurs personnes, offrent une physionomie bien plus sympathique que celle des gens plus vulgaires et de sens rassis.

Notons enûn que les enfants nés de parents malades, mais avant l'explosion de la folie, sont infiniment moins exposés que ceux qui ont le malheur de naître plus tard ; et c'est l'un des principaux motifs que l'on peut faire valoir en faveur de la séquestration qui, en séparant les époux, s'oppose à la naissance d'enfants prédestinés.

Mais l'hérédité peut être unilatérale; lorsqu'un seul des parents est aliéné, la folie de la mère se transmet plus facilement que celle du père. Dans l'ordre physiologique, l'hérédité est le plus souvent croisée ; la fille ressemble au père, le fils à la mère. Lorsqu'il s'agit d'aliénation mentale, l'influence de la mère est prépondérante pour le fils comme pour la fille, mais surtout pour celle-ci. Il faut rappeler ici l'antagonisme qui semble fréquemment exister entre l'hérédité physique et l'hérédité morale. M. Moreau (de Tours) a très justement insisté sur ce point. Celui des deux parents qui a transmis sa ressemblance physique aux enfants n'est pas habituellement celui qui leur a légué ses facultés intellectuelles et ses dispositions morales, et cette observation, très exacte en ce qui concerne la folie, est confirmée dans l'ordre physiologique par des faits authentiques et nombreux. L'un des exemples les plus remarquables de cette opposition est Lislet-Geoffroy, qui vécut au siècle dernier à l'île Maurice, alors colonie française. Il était le fils d'un blanc et d'une négresse, femme extrêmement vulgaire et sans aucune culture intellectuelle, dont il re[)roduisait le type physique à tel point, qu'il passait plutôt pour un noir que pour un mulâtre. Mais il avait hérité de l'intelligence de son père ou, pour mieux dire, il l'avait sur-

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