‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 142 sur 258 · HÉRÉDITÉ INTERMITTENTE · texte numérisé non relu

HÉRÉDITÉ INTERMITTENTE

passée. C'était un mathématicien distingué; il remplit pendant longtemps les fonctions d'ingénieur dans la colonie et devint correspondant de l'Académie des sciences.

Dans la transmission de la folie en ligne droite, on signale quelquefois riiérédité intermittente; le fils échappe à la folie, mais il en transmet le germe à ses enfants. Certaines familles historiques en ont offert l'exemple. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un cas particulier de ce que Morel avait appelé l'hérédité latente. Dans les cas de cette dernière espèce, les enfants sont frappés les premiers : ils sont conduits dans une maison de fous par leurs parents, qui doivent y entrer eux-mêmes quelques années plus tard. Cette hérédité ascendante se rencontre aussi dans un grand nombre d'autres maladies, et surtout par rapport à la phthisie pulmonaire. On voit souvent mourir phthisiques des jeunes gens dont les parents subiront plus tard la môme destinée.

Dans les familles qui ont conservé pendant longtemps le souvenir et le portrait de leurs aïeux, on voit quelquefois se produire des faits d'atavisme; un enfant reproduira les traits et le caractère de l'un de ses ascendants mort longtemps avant lui, et cette apparition d'un type depuis longtemps dijparu se reproduit quelquefois à des intervalles réguliers. C'est ainsi que, dans les familles renommées par leur avarice, on voit apparaître de temps en temps un dissipateur chargé de remplir la mission providentielle de rétablir l'équilibre en restituant au public les trésors qu'une longue avarice avait amassés. Or, l'atavisme se rencontre aussi dans la transmission héréditaire de l'aliénation mentale : c'est un cas de transmission intermittente à longue échéance et dans lequel plusieurs générations saines d'esprit ont conservé, pour le transmettre un jour, le germe de la maladie.

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Je crois devoir vous signaler ici un fait très curieux, qui se rattache à i'iiérédité, mais qui ne semble se prêter à aucune explication rationnelle : la longévité des parents, surtout lorsqu'elle est bilatérale, semblerait créer chez les enfants une prédisposition à la folie; des observations parfaitement authentiques et très nombreuses en font foi.

Enfin, il est un dernier point qui se rattache, assez indirectement, il est vrai, à l'hérédité : il paraît démontré que les accouchements difficiles, lorsqu'ils ont pour conséquence une déformation crânienne trop accentuée, peuvent déterminer des troubles intellectuels qui se rattachent, il faut bien le dire, plutôt à l'idiotie qu'à l'aliénation mentale. C'est là, selon toute apparence, un ordre de faits qui tend à suivre une progression croissante. La civilisation nous élargit le crâne et nous rétrécit le bassin, et l'on doit voir dans ces déformations congénitales, de nature mécanique pour ainsi dire, une conséquence de plus des conditions sociales oiî nous vivons aujourd'hui.

Je vous ai signalé maintenant les divers modes de transmission héréditaire qui paraissent devoir perpétuer l'aliénation mentale. Il me reste à vous entretenir de la forme du délire au point de vue de l'hérédité.

La règle en pareille matière, d'après Esquirol et Moreau (de Tours), c'est la similitude. Dans la plupart des cas, les mélancoliques descendent de mélancoliques, les maniaques et les persécutés ont eu des parents qui présentaient le même genre de délire. Mais cette transmission similaire se rencontre surtout par rapport à certaines formes d'aliénation mentale. On pourrait môme ajouter qu'elle consiste surtout dans la prédisposition à subir les mêmes influences. C'est ainsi que, chez les paralytiques généraux, M. Doutrebente a signalé l'hérédité des tendances congestives qui

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peuvent conduire, on volt aisément par quel chemin, à la paralysie générale. C'est ainsi que la folie puerpérale est une maladie essentiellement héréditaire; mais qui ne voit ici que c'est une susceptibilité particulière à l'influence de certaines causes qui est transmise héréditairement? Car la folie puerpérale comporte tous les genres de délire et n'en exclut aucun. Nous en dirons autant de l'alcoolisme, l'un des penchants les plus héréditaires parmi les instincts vicieux. Mais, comme le fait très justement observer M. Lasègue, les alcooliques héréditaires sont des cérébraux avant même d'avoir subi l'influence de l'alcool. Ils ont une faiblesse de caractère qui les porte aux excès de boisson, et, si je puis ainsi m'exprimer, une faiblesse de cerveau qui les rend éminemment sensibles à l'action nocive des liqueurs fermentées. Quelques verres de vin suffisent pour leur faire littéralement tourner la tête et déranger l'équilibre de leur raison.

Au reste, c'est surtout par la dipsomanie que se manifeste la transmission héréditaire de l'alcoolisme.

Mais s'il nous faut un exemple d'un travers purement intellectuel, et qui se transmet avec une étrange opiniâtreté dans certaines familles, nous le trouverons dans l'impulsion au suicide, qui peut exister, on le sait, en dehors de toute autre déviation des facultés intellectuelles. Les auteurs classiques en ont rapporté nombre d'observations, mais je n'en connais pas de plus concluante que celle d'un sujet que j'ai observé à Bicêtre dans le service de M. Moreau (de Tours) et dont l'histoire est rapportée dans l'ouvrage que j'ai déjà souvent cité (I). Je vais la résumer en quelques mots.

(I) Lj PaijchoUifjli' mnrhi le, p. 173.

Un homme de quarante ans, d'an caractère doux et honnête, habitué à une vie sobre et régulière, est conduit à Bicêtre à la suite d'une tentative de suicide : il s'était jeté dans la Seine. Cet homme appartient à une famille dans laquelle l'impulsion au suicide est héréditaire depuis trois générations. Son grand-père, homme très violent, s'est pendu dans les bois de Clairvaux, oii il était garde des eaux et forêts, et sa femme, grand'mère de notre sujet, l'avait souvent menacé de se tuer, comme sa sœur, qui s'était jetée dans un puits.

Voilà donc trois exemples de suicide ou d'impulsion au suicide dans la première génération.

La fille de cet homme, à la suite de chagrins domestiques, s'est jetée sous un marteau de forge. Son fils aîné, homme paresseux et débauché, prétendait se tuer dès qu'il aurait réalisé un certain chiffre de fortune. On ne sait ce qu'il est devenu. Peut-être a-t-il donné suite à son dessein.

Le père du malade, frère du précédent, était un homme des plus honorables. Il est parvenu à l'âge avancé de soixante-quatorze ans ; mais, frappé d'un violent chagrin par la mort de sa femme, il s'est jeté sous les roues d'une locomotive.

Nous arrivons à la troisième génération. Le frère aîné du malade, fils du vieillard dont nous venons de parler, s'est jeté du haut des tours Notre-Dame. Le frère cadet, objet de tontes les sollicitudes de notre malade, qui l'avait élevé depuis son enfance, était tourmenté sans aucun motif d'un désir irrésistible de se donner la mort ; il avait souvent proposé à son frère de se lier ensemble et de se jeter tous les deux dans la Seine. Cette proposition avait été toujours repoussée; mais un jour, en rentrant de ses occupations, son frère le trouva pendu dans sa chambre. Notre homme

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