HÉRÉDITÉ DISSEMBLABLE
se dit alors : c'est un exemple à suivre, et il alla tout droit se noyer.
Voici donc une famille dont Ions les membres pendant trois générations se sont suicidés ou ont songé à le faire. Comment nier en pareil cas l'influence invincible de l'hérédité, cette puissance mystérieuse qui pétrit notre intelligence à son gré ? Je i)ropose cet exemple aux méditations de ceux qui prétendent, comme on le fait souvent, que la fréquence croissante du suicide est la conséquence de l'affaiblissement des croyances religieuses.
Mais, quelle que soit l'importance de l'hérédité similaire, il faut réserver une large part à ce qu'on appelle Vhérédilé i/memi/«We. Non seulement des formesdiverses d'aliénation mentale peuvent se rencontrer chez les membres d'une seule et même famille, mais encore les névroses, les penchants vicieux, les bizarreries d'esprit peuvent se transformer à la génération suivante en aliénation mentale, et réciproquement. S'il est vrai de dire que les excentriques ont souvent des enfants aliénés et que les aliénés ont souvent des enfants excentriques, il est encore plus vrai que les épileptiques engendrent des fous, et cela plus souvent encore que les fous eux-mêmes. Au reste, la série de ces transformations a été étudiée par Morel dans des pages immortelles, où il a montré le vice, la débauche, l'alcoolisme à la première génération suivis de la dipsomanie, de la folie, de la paralysie générale à la seconde, de la lypémanie et de l'homicide à la troisième, pour aboutir enfin à l'idiotie, l'imbécillité et l'extinction finale de la race. C'est qu'en cfTet, par l'opération de la loi de sélection naturelle, les familles d'aliénés ont souvent une tendance à disparaître entièrement, quand des alliances favorables ne viennent point renouveler le sang,
Il faut se dire en elFet qu'il est possible de rencontrer une hérédité réparatrice, d'abord par les alliances, ensuite par la modification des milieux, des habitudes, des mœurs ; enfin par l'innéité qui vient rompre en quelque sorte la monotonie de la tradition. Ajoutons enfin que, même pour 'es prédestinés, la fatalité n'est pas absolue, qu'ils peuvent échapper quelquefois au sort qui les menace, et qu'une éducation bien dirigée peut leur rendre d'immenses services.
C'est ici que se place une question de la plus haute importance pour le législateur et pour le médecin. Faut-il interdire le mariage aux aliénés et aux prédisposés qui en sont issus? Pour les aliénés, il s'agit, bien entendu, des périodes oii ils paraissent jouir de leur santé intellecUiclle, car l'acte du mariage exige un consentement volontaire qui ne saurait appartenir à un esprit bouleversé.
Ce problème a été résolu diversement par les législations de l'Europe. En Suède, par exemple, le mariage est interdit aux épileptiques, mais dans la plupart des autres pays la liberté individuelle a été respectée. Il est difficile de légiférer en pareil cas, et l'on ne doit point oublier que l'interdiction du mariage ne fera point taire les instincts physiologiques chez les aliénés, qui auront probablement des enfants naturels, s'il leur est défendu d'en avoir de légitimes.
On comprend donc que le législateur puisse hésiter ; mais pour le médecin la question se présente sous un aspect différent. Il doit s'opposer de toute son autorité aux alliances contractées par des aliénés, il doit surtout interdire de pareilles unions aux personnes saines d'esprit qui réclament ses conseils. Il doit leur faire envisager l'avenir terrible qui attend leurs enfants et qui peut empoisonner leur propre existence.
FOLIE llilOrATUlQrE. 369
Messieurs, en insistant comme je l'ai fait sur l'importance capitale de l'hérédité, j'ai peut-être exagéré mon rôle et je dois faire ici amende honorable. J'admets qu'il peut y avoir des cas de folie idiopathique et que l'on peut quelquefois entrer directement dans l'aliénation mentale. Mais j'ai surtout voulu déraciner de votre esprit cette notion vulgaire que la folie est un orage accidentel qui traverse l'existence. J'espère vous avoir démontré que, pour atteindre leur plein et entier développement, les maladies mentales ont presque toujours besoin do rencontrer un terrain favorable, et que le facteur le plus constant et le plus énergique de cette prédisposition morbide, c'est l'hérédité.
Réduite à ces termes, la proposition que j'avais formulée au début de cette leçon obtiendra, je l'espère, votre assen-ij timent. Appuyés sur cette base, nous allons discuter les causes, soit générales, soit individuelles, soit prédisposantes, soit occasionnelles, qui peuvent donner lieu à l'aliénation mentale. Ce sera l'objet de la leçon prochaine.