RELIGION, GUEURE, INSTITUTIONS POLITIQUES
manque, mais la religion ne tend pas ici à susciter l'activité intellectuelle. On dit enfin que la folie est peu commune en Chine et au Japon. Il convient d'ajouter que les Chinois sont le peuple le moins religieux de la terre, et s'ils se plient à certaines formalités, c'est surtout par respect pour les bienséances et non par l'effet d'une croyance profondément enracinée.
On a beaucoup parlé de l'influence delà guerre et de ses désastres, et cela surtout à la suite des événements de \ 870. Quand les Prussiens brûlaient en France des villages entiers, on a vu de malheureux paysans, en présence des flammes qui dévoraient leurs pauvres maisons, devenir subitement fous. Mais il n'est aucun désastre inattendu qui ne soit capable de produire de semblables effets.
Restent enfin les institutions politiques, et l'on ne saurait nier leur influence. Les pays libres, les pays de discussion fournissent des cas beaucoup plus nombreux de fulie que les royaumes absolus. Mais il faut ici rappeler la distinction que nous avons précédemment établie; l'excitation politique peut sans doute produire des cas de folie, mais le plus souvent elle se borne aies mettre en évidence. Aux époques de commotion politique, ces aliénés que la société recèle dans ses profondeurs montent volontiers à la surface et se révèlent tout entiers.
Il est donc possible (et je le crois pour ma part) que les moeurs de la liberté favorisent le développement de l'aliénation mentale; et quand même il en serait ainsi, la liberté même à ce prix vaudrait la peine d'être conquise. Mais pour sa justification il est permis de dire que le plus souvent elle ne fait que mettre en lumière ce qui existait déjà , et que le véritable remède aux excitations morbides qu'elle peut développer se trouve dans une éducation saine, so-
lide et fortifiante, dont seule elle peut nous assurer le bienfait.
Après avoir étudié au point de vue le plus synthétique les origines de l'aliénation mentale, après avoir insisté sur le rôle de l'hérédité, de l'état social, de la civilisation, de l'éducation, des croyances religieuses et des institutions politiques, nous allons nous occuper des causes qui, tout en restant dans la sphère des influences générales, se rapprochent davantage de l'individu et le serrent pour ainsi dire de plus près : je veux parler de l'âge, du sexe, du mariage, et du célibat, des conditions hygiéniques, enfin du climat et de ces influences cosmiques auxquelles la médecine ancienne accordait une importance plus considérable que nous ne le faisons aujourd'hui. Nous allons étudier successivement ces points divers.
La folie est, chez beaucoup de ses tributaires, une maladie d'évolution, c'est-à-dire que le germe caché se manifeste de préférence à une époque déterminée de la vie de l'individu.
On peut décomposer en décades l'existence humaine, et d'après une statistique que nous empruntons à Tuke et Bucknill, sur 10 000 aliénés, on en trouve :
Au-dessous de 10 ans 96
De 10 à 20 ans 1277
De 20 à 30 ans 3233
De 30 à 40 ans 2000
De 40 à 50 ans ' 1S90
De 50 à 60 ans 1060
De 60 à 70 ans 603
De 70 à 80 ans 97
Au-dessus de 80 ans 24
Mais la division par décades est absolument artificielle, et nous préférons comme infiniment plus naturelle la classifi-
INFLUENCE DE l'aGE. 381
cation deVarron, qui établit des périodes, non de dix, mais de quinze années. Ainsi, pour donner à ces étapes successives des noms caractéristiques, nous aurions : de 0 à 15 ans, la période d'organisation ; de 15 à 30 ans, la période d'évolution ; de 30 à 45 ans, la période d'état; de 45 à 60 ans, la période d'involution ; de 60 à 75 ans, la période d'insénescence.
Or, ce sont évidemment la deuxième et la troisième pé- . riode qui sont les plus exposées à l'explosion de la folie. Déplus, il y a pour ainsi dire des nœuds dans la courbe qui méritent :~>pécialemen t de fixer notre attention. Vers quinze ans, à la fin de la première période, arrive la puberté. A quarante-cinq ans, ou un peu plus tard, se produit l'âge critique : cesont en quelque sorte les deux limites de la période la plus active de l'existence; au moment de la puberté, on commence h devenir adulte; après l'âge critique, on commence à vieillir. Cette dernière limite, il est juste de le dire, est moins nettement marquée chez l'homme que chez la femme, oii la cessation d'une fonction physiologique marque une époque essentiellement orageuse au point de vue morbide.
La folie se développe très fréquemment au moment de la puberté (hébéphrénie des Allemands). A cet âge, le délire prend une forme habituellement mélancolique, avec tendance au suicide. Le sujet peut verser dans la démence. A l'époque critique, on voit se développer très souvent chez les femmes une forme toute particulière d'aliénation mentale dont nous aurons l'occasion de parler à propos des folies sympathiques.
Par contre, la folie est extrêmement rare dans l'enfance, excepté chez les héréditaires ; elle est peu commune chez les vieillards, mais, par compensation, on peut affirmer que, sur
trois personnes âgées, il en est au moins une qui présente des irrégularités de caractère ou des lacunes intellectuelles qui permettent d'afflrmer que l'esprit n'est pas absolument sain.
En résumé, le véritable domaine de la folie, quelle que soit d'ailleurs sa forme, est cette longue période qui s'étend depuis la puberté jusqu'à la cinquantaine. C'est l'époque de la plus grande activité intellectuelle ; c'est encore la période la plus favorable aux aberrations de l'esprit. Du reste, comme le terme de trente-cinq ans embrasse la meilleure partie de la vie humaine, il suffirait de dire que l'aliénation mentale est infiniment plus rare aux deux extrémités de la vie que dans la partie moyenne de son cours.
Il est difficile d'établir un partage équitable de la folie entre les deux sexes. Cœlius Aurelianus affirme que les femmes sont moins sujettes à la folie que les hommes. Pour Esquirol, elles le seraient davantage. Il est évident qu'on ne saurait à cet égard rien affirmer sous une forme absolue. D'une part, la paralysie généraleet l'alcoolisme exercent surtout leurs ravages dans le sexe masculin. D'autre part, la folie génitale est plus commune chez la femme. Le délire de la puberté frappe également les deux sexes. Mais la folie puerpérale, la folie de lactation, la folie utérine, celle de l'âge critique, celle qui se rattache à Thystérie sont le partage exclusif de la femme. Enfin si chez l'homme les fatigues, les excès, les travaux intellectuels sont de graves prédispositions à la folie, chez la femme les émotions pénibles plus vivement et plus profondément ressenties sont une des causes les plus fréquentes de l'aliénation mentale. Il semble donc que la balance est à peu près égale. Si, pour trancher la question, l'on s'adresse au critérium brutal de la statis-