‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 156 sur 258 · INTERROGATOIRE DES ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

INTERROGATOIRE DES ALIÉNÉS

traire, des idées délirantes rester à l'état latent et n'éclater qu'après une longue période de dissimulation. De pareils secrets sont souvent gardés pendant des années, pendant une existence entière. Un beau jour le mystère éclate, et l'on apprend de la bouche même de l'aliéné qu'il est depuis longtemps en rapport avec les puissances supérieures, qu'il communique avec les anges, et qu'il est chargé de présider à la rénovation du monde. D'autres fois, c'est le délire inverse qui s'est emparé de lui; il est damné, il est sorcier ^ le diable s'est emparé de lui. On comprend quels sont les ménagements dont il faut user pour obtenir, à cet égard, des aveux, lorsqu'il s'agit d'un malade qui s'étudie à dissimuler son délire.

EnQn il est un dernier point qui fournit souvent à l'aliéniste une mine féconde de renseignements, c'est le délire érotique. Il peut exister seul, ou s'allier à des idées religieuses ou morales de l'ordre le plus élevé.

Il est extrêmement rare de rencontrer un fou capable de subir un interrogatoire aussi compliqué sans se compromettre cT, un moment donné. Il suffit de presser un ressort pour faire éclater la boîte de Pandore, et l'on ne saurait assez admirer l'habileté avec laquelle certains aliénistes expérimentés savent toucher le point juste, et faire déraisonner le malade au moment oii l'on s'y attend le moins.

Un malade enfermé pendant quelque temps dans une maison de santé en Angleterre, intente après sa sortie un procès à ses médecins ; il les accuse de l'avoir détenu arbitrairement.

Devant les juges, sa tenue était irréprochable ; il dissimulait avec une grande habileté son délire, et l'avocat chargé de la défense éprouvait déjà les plus vives inquiétudes, lorsqu'il eut l'heureuse inspiration de lui poser la.

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question suivante : « Ou'e.4 devenue la princesse à laquelle vous écriviez des lettres avec de l'encre sympathique faite avec du jus de citron ? » Aussitôtle malade retomba dans l'ornière de ses conceptions délirantes, et son état mental ne fut plus douteux pour personne.

N'oublions pas d'ailleurs qu'un second examen est souvent nécessaire, car la folie peut être intermittente; un malade peut être absolument raisonnable au moment de l'examen, et le mot de lucidité sert précisément à désigner les intervalles où la folie cède la place à la raison.

Quand la parole ne trahit point le délire, les écrits peuvent quelquefois le révéler. Voilà pourquoi les Icttres'et les manuscrits sont chez les aliénés l'un des éléments de diagnostic les plus précieux. Sans parler des idées ab^urdes que peuvent renfermer ces écrits, les caractères physiques de l'écriture peuvent eux-mêmes fournir des indices. Elle est souvent heurtée, précipitée, mal formée. Elle présente quelquefois des caractères vraiment insolites. C'est ainsi que Buchner a signalé ce qu'il appelle «l'écriture de miroir, » c'est-à-dire une écriture dont les caractères sont formés de telle manière qu'on les aperçoit comme s'ils étaient réfléchis par un miroir. C'est surtout dans la paralysie générale qu'on a signalé ce phénomène ; je vousl'indiqueàtitrede curiosité.

Mais ce que vous rencontrerez le plus souvent, ce sont des phrases incomplètes oîi manque un verbe, un substantif, un membre important; ce sont des mots soulignés, comme si le malade voulait donner à ses écrits toute l'emphase qu'il apporte dans ses discours. Dans certaines lettres, surtout dans celles qu'écrivent les femmes, c'est à peine si on trouve un mot qui échappe à cette règle. Ailleurs, c'est un déluge de points d'exclamation ; ce sont des points d'interrogation jetés au hasard dans le texte ; ce sont enGn des

CARACTÈRES PHYSIQUES DE l'aLIÉNATION MENTALE. 413

formules étranges, des expressions forgées par le malade et dont il est souvent difficile de comprendre le sens.

Nous arrivons maintenant aux caractères physiques de l'aliénation mentale. Avant même de commencer l'interrogatoire, l'observateur attentif sera frappé de l'attitude de l'aliéné, 'de sa physionomie, qui semble porter le masque de la folie. On dit avec raison que les fous ont souvent les yeux hagards, et en effet les yeux ont presque toujours une expression singulière; tantôt fixes, tantôt mobiles, ils impriment à la figure un cachet particulier.

Les traits sont contractés et l'on voit se dessiner d'une façon prématurée des rides sur le visage, phénomène frappant lorsqu'il s'agit d'une femme jeune encore. Chez quelques individus on constate une parésie de certains muscles du visage; mais surtout, comme le fait observer Bucknill, il existe une différence marquée entre les deux moitiés gauche et droite de la face, ou bien entre les parties inférieure et supérieure du visage; la bouche peut être expressive tandis que les yeux sont ternes ; ou bien, au contraire, les yeux sont animés tandis que la bouche entr'ouverte et les lèvres pendantes ont l'expression de la stupidité.

En thèse générale les aliénés sont laids, plus laids que nature, et lorsqu'ils reprennent leur bonne mine, c'est un signe des plus favorables. Toutefois, il est des femmes dont les traits un peu vulgaires prennent, sous l'influence de l'excitation maniaque, une tournure illuminée et poétique qui contraste avec leur expression ordinaire.

Les téguments sont très souvent pigmentés; une couleur bistre, qui est peut-être le résultat d'une hématose incomplète, se répand sur tout le visage, quelquefois sur tout le corps.

Des signes plus importants encore vous seront quelque-

fois fournis par l'hésitation de la parole, par le tremblement, par le strabisme, par l'inégalité des pupilles, et par d'autres conditions qui relèvent de cet ordre d'idées. . N'oublions pas l'attitude des aliénés, qui tient le milieu entre les phénomènes physiques et les symptômes purement intellectuels. En effet, cette attitude est en rapport non seulement avec l'état des forces musculaires, mais aussi avec les idées dominantes qui gouvernent le malade. Les uns se tiennent accroupis dans un coin, les autres sont agités, vont et viennent sans cesse ; d'autres enfin se trahissent par des détails infimes, mais qui, pour l'observateur attentif, sont de précieux renseignements. J'étais appelé un jour dans une maison oii régnait un grand luxe, où le maître vivait entouré de serviteurs nombreux. A peine avais-je sonné, que le maître de la maison venait lui-même ouvrir la porte. Pourquoi venir ? pourquoi ne pas laisser les domestiques remplir leur devoir? C'est que l'agitation perpétuelle qui le dévorait ne lui permettait pas d'abandonner à un autre le soin d'apprendre quel était le nouveau venu qui venait se présenter chez lui, et qu'il craignait déjà sans le connaître.

Dans la conversation, les aliénés se livrent souvent à des gestes exagérés et hors de toute proportion avec leurs paroles. Ils ont souvent des tics, des contorsions de la face. Leur mauvaise tenue les trahit souvent ; ils sont mal mis, malpropres ; leur mise est excentrique, leurs vêtements sont eu désordre. Sous prétexte de les ausculter, vous les déshabillez et vous trouvez dans les profondeurs les plus intimes de leurs vêtements tout un magasin d'objets divers : un peigne, du pain, du fromage, un mouchoir, des cailloux, enfin tout un assortiment de choses disparates qui témoignent des préoccupations les plus insensées, ou d'une perversion de l'instinct de la propriété.

COMMÉMORATJFS. ' 41^

Nous arrivons maintenant aux commémoratifs. Ils sont de la plus haute importance lorsqu'il est possible de les obtenir. S'il vous est donné de reconstituer l'histoire du malade, cherchez à savoir quelles étaient ses préoccupations habituelles. Suivez avec une attention sévère la généalogie morbide du sujet. Informez-vous de ses habitudes, de son entourage. Sachez enlin s'il a eu d'autres accès d'aliénation mentale, car dans l'ordre des troubles psychiques rien n'est plus fréquent que la récidive.

On doit aussi attacher une grande importance aux névroses qui ont existé antérieurement chez le malade ou qui le tiennent encore sous leur joug : l'hystérie, l'épilepsie, la chorée, la paralysie agitante, le goitre exophthalmique, et enGn les affections organiques de la moelle épinière.

Dans un ordre d'idées différent, on tiendra le plus grand compte des changements d'habitude, de la dépravation des goûts, et des autres phénomènes qui ont précédé ou accomcompagné la crise dans laquelle le délire a éclaté. Nous en dirons autant de plusieurs maladies d'ordre somatique : la phthisie, les affections du cœur, la fièvre typhoïde.

Tels sont les moyens d'investigation qu'il convient de mettre en usage. Mais le diagnostic est porté, la folie est reconnue ; il nous reste à déterminer la forme du délire à laquelle nous avons affaire. Il ne faut point s'arrêter ici aux distinctions de l'école. Je veux seulement vous indiquer les divisions pratiques qui coïncident avec les faits que nous observons le plus souvent dans les asiles d'aliénés.

C'est inconleslablement la paralysie générale qui lient le premier rang par sa fréquence. C'est une maladie qui est très certainement en voie d'augmentation, du moins en France, et surtout à Paris. Il faudra donc songer à la para-

lysie générale avant tout, quand vous serez en présence d'un aliéné.

Nous accorderons le second rang à l'alcoolisme, dont les ravages augmentent toujours, malgré l'invasion du phylloxéra.

A côté de l'alcoolisme il faut ranger les autres folies toxiques, celles qui résultent de l'abus de l'opium et surtout de la morphine, et qui, peu communes dans nos pays, sont très fréquentes en Angleterre, en Amérique et surtout dans l'extrême Orient. Il faut y joindre la folie saturnine et les troubles intellectuels produits par d'autres agents nuisibles.

Nous rangeons en troisième ligne le délire des persécutions ; presque toujours, quand nos malades n'appartiennent point à l'une ou l'autre de nos deux premières classes, on pourra les placer dans la troisième.

Nous classerons après celle-ci la folie consécutive aux névroses, et après elle la folie sympathique, celle qui se rattache à des lésions organiques de divers viscères, la folie cardiaque,la folie hépatique, la folie utérine, la folie puerpérale, la folie des tuberculeux.

En dehors de ces catégories se place toute une série de délires qui échappent à toute classification méthodique.

Je suis loin de vous proposer ces divisions comme offrant une valeur scientifique absolue. J'ai seulement voulu vous offrir un moyen de classement qui pourra vous diriger dans vos interrogatoires, et vous permettre d'arriver plus rapidement au diagnostic.

Nous arrivons maintenant au troisième point. Les maladies ordinaires, dans certains cas, peuvent emprunter le masque de l'aliénation mentale. La fièvre typhoïde est, à cet égard, une source féconde de surprises. Souvent il arrive que le malade atteint de troubles intellectuels, indépen-

DIAGNOSTIC AVEC LES MALADIES d'oRDRE SOMATIQUE. 417

dants en apparence de toute lésion organique, est envoyé dans un asile d'aliénés. Il succombe, et à l'autopsie, on trouve les lésions caractéristiques des plaques de Peyer. C'est qu'en effet la fièvre typhoïde ne se manifeste pas toujours au début par des troubles physiques; elle peut ne s'accuser que par un désordre intellectuel, qui constitue à lui seul tout l'appareil symptomalique de la maladie. La pneumonie se comporte souvent de . la même façon. La méningite aiguë peut aussi simuler l'aliénation mentale dans ses formes les plus violentes, et les malades de cette espèce sont souvent dangereux pendant la période active de leur délire. Il y a six ans, un malade me fut envoyé dans mon service à Saint-Antoine. A peine avait-il occupé son lit qu'il se précipita sur son voisin pour le tuer. Un accès violent de délire avait éclaté. Le malade succomba deux jours plus tard, et à l'autopsie on trouva toutes les lésions de la méningite aiguë.

Quant à la méningite chronique, elle appartient de droit à l'aliénation mentale dont elle constitue une des provinces les plus fertiles.

Il est une affection, ou plutôt un symptôme, que les observateurs inattentifs peuvent souvent confondre avec l'aliénation mentale : je veux parler de l'aphasie à ses divers degrés. Un malade qui répète toujours les mêmes mots ou qui balbutie des phrases inintelligibles peut aisément paraître aliéné à un observateur inattentif. Le diagnostic offre quelquefois des difficultés réelles, d'autant plus que l'aphasie peut fort bien compliquer certaines formes d'aliénation mentale.

Il est enfin un état qui peut fort bien simuler l'aliénation mentale : je veux parler de l'ivresse prolongée, qu'il ne faut pas confondre avec l'alcoolisme chronique. On voit sou-

41^ niAGNOSTId DE LA FOLIK EN GÉNÉRAL.

vent, en effet, à la suite d'excès bachiques très prolongés, un shomme d'aille; ' bien portant présenter pendant quelque jours tous les caractères de l'aliénation mentale; mais il suffit d'une expectaticn savante pour le rendre assez promptement à la raison.

Abordons maintenant la question de la folie simulée. Jusqu'ici nous nous sommes supposés en présence d'un aliéné qui peut cacher son état ou plutôt qui l'ignore. Il nous faut maintenant renverser les données du problème. Il nous faut aborder la lutte avec l'homme sain d'esprit qui, pour des motifs divers, cherche à passer pour fou. Il serait absolument superflu d'insister ici sur l'extrême importance du diagnostic en pareil cas. La tête d'un homme peut en dépendre et, en tout état de cause, il s'agit presque toujours des plus graves intérêts.

Laissez-moi d'abord vous dire que la simulation occupe, dans les préoccupations des médecins étrangers à la pratique des maladies mentales, une place exagérée. Ceux d'entre vous qui s'exercent à l'interrogatoire des aliénés et au diagnostic des maladies mentales sont presque toujours disposés à discuter au moins l'hypothèse de la simulation. Or, sachez-le bien, dans nos asiles et dans la clientèle privée, la simulation de la folie est un cas extrêmement rare, et s'il faut éviter les inconvénients d'une trop grande crédulité, il faut également se tenir à distance d'un scepticisme exagéré, qui n'est au fond pas moins naïf que la crédulité la plus enfantine.

(^es principes une fois établis, voyons quels sont les motifs qui peuvent pousser un homme sain à simuler la folie, ils sont assez nombreux et se présentent dans des condi-

FOLIE SIMULÉE. 4j9

tîons qu'on pourrait classer en quelque sorte par catégories déterminées. Pour échapper à la conscription , un jeune homme cherche à se faire passer pour fou; c'est là une imposture sur laquelle les médecins militaires seront souvent appelés à se prononcer. Dans la vie civile, on voit quelquefois les jeunes gens simuler l'aliénation mentale pour échapper au contrôle de leur famille ou pour éviter un mariage qu'on veut leur imposer. Enfin, dans les prisons, les condamnés simulent souvent la folie pour être admis à l'inflrmerie et jouir d'un traitement plus doux. Mais il est incontestable que la cause principale de la simulation, c'est la criminalité. Le coupable simule l'irresponsabilité pour éviter les conséquences de son action. Cette hypothèse est la seule que nous examinerons ici, car, une fois éclairés sur ce point, vous le serez suffisamment sur tous les autres.

Un crime a été commis, le coupable est arrêté, mais il cherche à se faire passer pour fou. Quel serale rôle de l'expert ?

Il est deux genres d'examen qui s'appliquent à la circonstance. D'abord l'examen direct ou personnel, qui s'adresse à l'accusé lui-même. Ensuite, l'examen indirect, qui ressort des pièces du procès, des dépositions des témoins, des antécédents de l'individu, de la nature du crime. C'est par ce dernier qu'il est indispensable de commencer l'expertise, et de même que dans la médecine ordinaire, avant de formuler un diagnostic, on cherche à connaître l'histoire du malade et de sa maladie, il faut, dans le cas actuel, s'inquiéter des circonstances qui ont accompagné, précédé ou suivi le crime avant d'interioger le criminel.

Il faut donc discuter méthodiquement un certain nombre de questions qui permettent d'éclairer le problème.

r Quel est l'acte en lui-même et de quelle manière a-t-il

été commis? On peut souvent ici puiser d'importants renseignements dans l'étude des faits révélés par l'enquête.

Le criminel agit avec ruse et préméditation ; il prend des précautions, il se cache pour atteindre son but ; après le crime il prend la fuite. Est-il arrêté, il nie avec aplomb et proteste de son innocence. Souvent il a des complices que l'instruction permet de découvrir. Enfin , avant de tomber sous le coup des poursuites, il vaquait aux occupations de la vie ordinaire. C'était, à tous les égards, un homme semblable aux autres.

L'aliéné, au contraire, ne cherche presque jamais à se cacher, il ne prend aucune précaution pour éviter d'être arrêté. Enfin, et ceci est de la plus haute importance, il n'a point de complices. Tout criminel qui conspire avec un ou plusieurs associés doit être par cela seul rayé des cadres de l'aliénation mentale.

Tels étaient les caractères du crime de Papavoine, qui fut , exécuté pour avoir assassiné deux jeunes enfants, et qui était très certainement non pas un coupable, mais un fou. 2° Quels sont les caractères de l'acte [en lui-même? Bien souvent l'absurdité, l'atrocité du crime, la manière dont il a été commis, suffisent pour établir au moins une présomption de folie. Le meurtrier frappe et tue, puis il s'échappe et va se cacher. L'aliéné au contraire redouble de fureur en voyant couler le sang de sa victime, il la frappe plusieurs fois du suite, il la mutile, il la coupe en morceaux, il séjourne assez longtemps sur le théâtre du crime pour compromettre sa sûreté personnelle. Enfin, il est des actes qui portent en eux-mêmes le cachet de la folie. Le sergent Bertrand, qui escaladait les murs d'un cimetière pour déterrer les femmes récemment ensevelies et se livrer sur elles à des actes obscènes, était évidemment un aliéné.

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