FOLIE CIRCULAIRE
labiés, difficiles à vivre, sont déments et vivent bien réellement sur la frontière de la folie.
D'après Tuke et Bucknill, il y aurait trois guérisons sur cinq admissions chez les malades âgés de moins de vingtcinq ans. Par contre, on n'obtiendrait qu'une guérison sur sept ^admissions chez les sujets âgés de plus de soixantecinq ans.
D'après Boyd, la période la plus favorable de la ^ie serait celle qui s'étend de vingt-cinq à trente-cinq ans. C'est dans cette décade qu'on rencontrerait le plus grand nombre de guérisons.
2° Sexe. — Les femmes ont à cet égard un avantage sur les hommes ; on pourrait dire qu'elles prennent la folie moins au sérieux. Le nombre des guérisons est plus considérable chez elles, et la paralysie générale les atteint bien moins souvent. C'est là un inestimable avantage. Par contre, les femmes paraissent être plus sujettes aux récidives que ne le sont les hommes ; les guérisons sont chez elles moins solides.
3'' Dwée. — La curabilité de l'aliénation mentale est en raison inverse de sa chronicité. Plus la maladie est ancienne, moins il y a d'espoir. D'après Guislain, 60 pour 100 des guérisons obtenues se produisent dans le premier mois, et 25 pour 100 dans les six mois consécutifs ; cependant, même après ce temps, il reste des chances aux aliénés. Mais, d'après Esquirol, au bout de deux ans il est probable qu'ils resteront immobiles et pour ainsi dire cristallisés dans leur délire ; cependant il est des cas exceptionnels qui doivent toujours faire hésiter lorsqu'il s'agit de prononcer une condamnation définitive. Pinel rapporte l'observation d'une femme qui guérit tout à coup, après vingt-cinq ans de manie. Rendue à la raison, elle voulut avoir des nouvelles
430 i)V PRONOSTIC DE La folie en GÉ.\ÉRAL.
de ses enfants en bas âge; elle fut tout étonnée d'apprendre qu'ils étaient mariés. Il est d'autres faits de ce genre, et l'on doit admettre que, même après un long espace de temps, une maladie grave, un coup sur la tête, l'arrivée de l'âge critique et d'autres circonstances perturbatrices peuvent amener la guérison au moment oîi l'on s'y attend le moins.
4° Marche. — Quand l'invasion de la maladie est brusque, soudaine, foudroyante, le pronostic est relativement favorable. Ces crises violentes et soudaines se dissipent souvent comme elles sont venues ; lorsque, au contraire, l'envaiiissement est lent, la maladie semble régner plus solidement sur le terrain conquis, el la guérison est plus difficile.
Il faut également tenir compte de l'évolution du délire ; quand il tend à devenir fixe, permanent, invariable, quand il se systématise et prend une apparence logique, le cas est grave ; lorsque, au contraire, il est mobile, variable, incohérent, les conditions paraissent meilleures. Je me permettrai de rapprocher ce fait de ce que nous observons dans le rhumatisme articulaire. Quand il est mobile, quand il saute d'une articulation sur une autre, quand il frappe plusieurs jointures à la fois, il est infiniment plus curable que lorsqu'il se fixe sur un seul point, qu'il semble ne plus voutair abandonner. Il en est de même en pathologie mentale, et voilà pourquoi les délires partiels sont au nombre des formes les plus graves de la folie.
Quand la folie est intermittente, c'est-à-dire séparée par des intervalles lucides, le pronostic est favorable, surtout si les périodes de lucidité sont de courte durée ; on peut alors espérer une guérison complète et durable. Mais, au contraire, si la folie est périodique, si les accès reviennent à des intervalles réguliers, le pronostic est des plus fâcheux, et l'on peut indiquer comme exemple certaines
PÉRIODE d'eXCITATIOJI. 431
formes de folie circulaire oîi les périodes d'excitation et de dépression, séparées ou non par des intervalles lucides, reviennent à jours fixes et à des intervalles parfaitement réguliers,
5° Complications. — En général, les accidents cérébraux oîi névropatliiques qui viennent compliquer le délire sont d'un fâcheux augure ; les attaques d'épilepsie, les congestions cérébrales, les hémiplégies ont presque toujours pour effet d'aggraver la situation du malade et d'abaisser le niveau de SCS facultés.
Par contre, on a souvent vu des maladies intercurrentes, le typhus, la fièvre typhoïde, le choléra, la fièvre intermittente, amener des guérisons inespérées. 11 en est de même des coups et des clous sur la tête. Dans un cas cité par Tuke et Bucknill, l'apparition d'un asthme alternait avec les troubles intellectuels, qui s'effaçaient pendant la crise, pour reparaître plus tard.
6" Causes. — L'origine de la maladie, lorsqu'il est possible de la saisir, fournit, au point de vue de sa curabilité, des indications précieuses.
L iiérédité est un facteur des plus importants et qiù imprime souvent au délire un cachet particulier. S'il n'existe point de folie héréditaire à proprement parler, il existe incontestablement des fous héréditaires, et chez eux la maladie, qui semble tenir à l'organisation même de l'individu, fait partie en quelque sorte de leur substance intellectuelle, et ne permet pas d'espérer une guérison vraiment solide.
11 faut également tenir compte du caractère individuel. Les gens excentriques, bizarres, manifestement prédisposés, lorsqu'ils versent dans la folie, en sortent plus difficilement que ceux dont l'esprit paraissait bien équilibré avant leur chute.
432 DU PRONOSTIC DK LA l'OLlE EN GÉNÉRAL.
Il est enfin des folies consécutives aux maladies, soit aiguës, soit chroniques, et dont la folie puerpérale pourrait être considérée comme le type. Le pronostic est relativement favorable en pareil cas, bien qu'on doive toujours se rappeler que la perte irrémédiable de la raison peut résulter d'une maladie générale, comme la fièvre typhoïde, ou d'une affection locale, comme cela se voit chez les cardiopathes.
Les folies toxiques, dont les plus communes relèvent de l'action de l'alcool, de la morphine, du plomb, sont en général curables au début , mais deviennent incurables par la suite, quand l'empoisonnement a pris la forme chronique. Il faut se rappeler cependant qu'il est une forme particulière de l'alcoolisme dont le pronostic est absolument mauvais.
La folie occasionnée par des causes morales est oï dinairement plus grave que celle qui se rattache à des causes physiques ; mais cette règle générale comporte de très nombreuses exceptions.
Lorsque l'origine de la maladie remonte à un traumatisme, à l'épilepsie, aux abus sexuels, ce pronostic est, en général, très défavorable.
7° Formes du déluge. — La manie et la mélancolie aiguës sont incontestablement les formes les plus curables de l'aliénation mentale. Il nous paraît inutile de rechercher laquelle des deux offre les chances les plus favorables ; nous savons d'ailleurs que les rapports les plus intimes unissent Ja manie à la mélancolie et que l'une et l'autre sont des formes plus ou moins divergentes de l'excitation cérébrale.
Par contre, le pronostic est infiniment moins favorable dans l'excitation maniaque, et c'est une raison de plus pour distinguer cet état de la manie proprement dite.
Le délire des persécutions et en général toutes les mo~ nomanies sont le plus souvent incurables ; enfin la folie cir-
DES CAKAClÈHliS IJU DÉLIKE. 433
culaire peut être regardée comme la plus fâcheuse de toutes les formes.de vésanie, celle qui offre le moins de prise au traitement et le moins d'espoir de guérison.
Si nous considérons le délire en lui-même, il peut offrir, au point de vue du pronostic, des signes particulièrement fâcheux.
Ainsi le délire ambitieux, le délire des grandeurs sont toujours plus graves que les idées de dépression, surtout lorsqu'elles affectent une forme vague et pour ainsi dire générale.
La folie lucide, l'insanité morale, les perversions congénitales des sentiments affectifs peuvent être regardées comme absolument incurables. 11 ne s'agit pas, en effet, d'un orage passager, mais d'un vice de conformation primordial de l'organisation cérébrale. Les sujets de cette espèce peuvent être rapprochés des criminels ordinaires, qui ont avec eux de nombreuses et frappantes analogies.
Vers la fin d'une période aiguë, une incohérence trop absolue indique un certain degré d'usure cérébrale et une tendance fâcheuse vers l'affaiblissement intellectuel et la démence. On peut en dire autant de la perte de la mémoire, surtout chez les sujets jeunes.
Il en est de même de la malpropreté , du gâtisme, de la coprophagie, de l'obscénité et de la perte du sens de la pudeur. Lorsque ces phénomènes ne se produisent pas dans le cours d'une période aiguë, ils sont presque toujours les signes avant-coureurs de la démence.
Il est un symptôme que présentent beaucoup d'aliénés et qui indique un état mental grave et se rattachant presque toujours aux formes chroniques et de longue durée ; je veux parler de la fabrication de mots nouveaux et complètement étrangers à la langue usuelle. Un aliéné qui crée des
434 DU l'RONosTic: de la poliiï: en gékéual.
expressions spéciales pour son usage particulier et qui s'en sert couramment, comme si tout le monde devait les comprendre, est profondément atteint dans ses œuvres vives, et les assises de son intelligence sont fortement ébranlées.
Parmi les autres phénomènes qui peuvent accompagner le délire, les hallucinations occupent une place importante; elles aggravent toujours le pronostic, sans offrir cependant une signification toujours équivalente. On sait en effet que les perturbations auditives, les haUucinations de l'ouïe sont infiniment plus fâcheuîes que les autres, et que les hallucinations de la vue sont au contraire les plus bénignes, sauf quelques cas particuliers.
Il est encore un trouble psychologique qui doit être interprété dans un sens fâcheux : c'est l'aphasie, qui presque toujours se rattache à une lésion organique du cerveau.
Signalons par contre, parmi les signes les plus favorables, le retour du malade aux sentiments, aux affections, aux idées qui prédominaient chez lui à l'état normal. Il n'est pas jusqu'aux vices et aux défauts habituels dont la réapparition ne puisse être favorablement interprétée. Rush cite le cas d'un jeune homme dont la guérison fut annoncée par le retour du bégaiement dont il était affecté avant sa maladie.
8° Etat physique, — Il est un certain nombre de symptômes tirés des troubles physiques qui accompagnent l'aliénation mentale, qui présentent un sens assez précis au point de vue du pronostic.
Les troubles de la motilité, le tremblement, les convulsions, les paralysies, ont toujours une signification fâcheuse, et relèvent le plus souvent d'une lésion organique.
L'anesthésie cutanée, l'indifférence à la douleur, à la chaleur et au froid, sont aussi d'un fâcheux augure, sauf
ÉIAT PHYSIQUE. RÉClPiIVES. 43?)
dans les périodes aiguës de la maladie, oîi on les rencontre très souvent.
La catalepsie, les contractures, fort communes dans les maladies mentales, n'ont pas en général un poids aussi grave.
Il existe une catégorie de troubles physiques qui doivent faire redouter l'apparition de la démence. Une attitude extérieure vicieuse, l'abaissement de la tête sur la poitrine, l'expression niaise de la physionomie et surtout la chute de ki mâchoire inférieure et l'écoulement de la salive sont des signes précurseurs de l'anéantissement des facultés intellectuelles. On peut en dire autant du relâchement musculaire et surtout de la paralysie des sphincters.
Enfin, rien n'est plus grave que l'amélioration générale de l'organisme, le retour de l'appétit et l'embonpoint, sans une amélioration correspondante au point de vue mental ; c'est là presque toujours le vestibule de la démence.
Mais, d'un autre côté, il n'est point de guérison solide sans une amélioration physique évidente. Quand le malade revient à la raison sans retrouver la santé, il reste exposé à des rechutes continuelles.
Nous sommes ainsi naturellement amené a parler de la question des récidives.
9" Récidives. — On admet en général en France que, dans une proportion de 23 pour 100, soit un quart, les aliénés guéris sont frappés de nouveau (1). Le malade est d'autant plus sujet aux récidives que sa maladie était plus intimement liée à sa conformation intellectuelle et cérébrale. C'est ce qu'on observe par exemple chez les héréditaires et les épileptiques.
(I) La stalislique de Max Jacobi, qui embrasse une période de vingt ans, est beaucoup moins favorable. Nous en dirons autant de la plupart des statistiques étrangères.
Le malade sera d'autant moins sujet aux rechutes que la folie reconnaîtra pour cause des affections aiguës, telles que la fièvre typhoïde et la pneumonie.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que, soumis à l'action des mêmes causes (alcoolisme, excès de travail, abus sexuels), le sujet aura toutes chances de retomber dans la folie, et que, soustrait aux causes premières de sa maladie, il aura des chances bien plus nombreuses en sa faveur.
Enfin, il est des individus qui, en dehors de toute cause connue, sont particulièrement exposés au retour des troubles intellectuels dont ils ont souffert une première fois. Il est donc de la plus haute importance de savoir si le malade entre pour la première fois dans un établissement d'aliénés, ou sïl a été déjà traité à plusieurs reprises différentes.
Telles sont, messieurs, les règles générales qui pourront vous guider dans l'appréciation du pronostic. Vous devrez les corroborer et les compléter par votre expérience personnelle. Laissez-moi seulement vous dire qu'il ne faut pas trop facilement vous laisser aller à formuler un verdict d'incurabilité, et cela pour deux raisons : d'abord parce que la clinique nous réserve à cet égard bien des surprises inattendues ; ensuite parce que le médecin, lorsqu'une fuis il a condamné son malade, est entraîné par une pente irrésistible à ne plus s'occuper de lui et à l'abandonner sans aucun traitement.