CLASSIEICATION DES MALADIES MENTALES
Sommaire. — Considérations générales sur le traitement de la folie. — Cur.ibilité des maladies mentales. — Période prodromique ou initiale.
— Période d'élat. — Autophilie. — Nécessité presque absolue de l'isolement. — Convalescence : périodes terminales. — L'isolement devient alors moins nécessairj. — Traitement moral. — Traitement physique. — Traitement hygiénique. — Exercice. — Travail agricole. — Arts mécaniques. — Travail intellectuel. — Divertissements, spectacles. — Régime analeptique. — Traitement médical. — Sédatifs. — Bains. — Obscurité, lumière colorée. — Révulsifs. — Traitement pliaimaceutique. — Purgatifs. — Saignée. — Opium. — Morphine. — Cillerai. — Tartre stibié. — Bromures alcalins. — Alcool. — Belladone. — Digitale. — Toniques. — Quinquina. — Arsenic. — Fcrrugineu.x. — Sulfate de quinine. — Stimulants diffusibles. — Haschicli .
— Emménagogues. — Contrainte. — Divers moyens de la pratiquer. Classification des maladies mentales. — Difficultés qu'elle présente. —
Absence fréquente de lésions analomiques. — Intervention fâcheuse de la psychologie. — Innombrables variétés de l'aliénation mentale. — Classification de Morel basée sur l'étiologie. — Classification de l'auteur. — Premier groupe naturel : vésanies. — Deuxième groupe : folies névropalhiques. — Troisième groupe : folies dialhésiques. — Quatrième groupe : folies sympathiques. — Cinquième groupe : folies toxiques.
— Sixième groupa: folies avec lésions matérielles. — Septième groupe : malformations congénitales : idiotie et crétinisme.
Messieurs,
Résumer dans un tableau d'ensemble les considérations générales qui s'appliquent au traitement do la folie est un effort difficile, et je ne puis le tenter qu'à la condition d'invoquer toute votre indulgence. Vous le savez en effet, chaque
forme de la maladie, chaque malade pris individuellement réclame des soins particuliers, et c'est surtout ici, c'est surtout dans le traitement de l'aliénation mentale que la règle de l'individualisme s'applique dans toute sa rigueur.
Il n'en existe pas moins des principes généraux, qu'on peut formuler en s'appuyant sur l'ensemble des notions particulières, à la condition de s'élever à une hauteur suffisante pour envisager les règles du traitement, dans chaque cas particulier, comme des conséquences qui découlent naturellement de quelques grands principes. Leur nombre est assez limité pour qu'il nous soit possible de les renfermer dans les bornes étroites d'une seule leçon.
Il est tout d'abord un premier point sur lecjuel je ne saurais assez insister ; c'est que la folie est une maladie essentiellement curable. C'est une erreur, c'est un préjugé profondément enraciné dans l'esprit des gens du monde, que l'aliénation mentale ne guérit jamais. Le médecin doit savoir au contraire que, parmi les aliénés confiés à ses soins, il en est plusieurs qui peuvent espérer un rétablissement complet. Cette conviction doit régner avant tout dans sa conscience; car la perte de l'espoir mène à l'indiiTérenceen thérapeutique, qui favorise trop la paresse d'esprit, si naturelle à plusieurs d'entre nous, pour n'être point acceptée avec enthousiasme.
La folie est donc essentiellement curable; il en est surtout ainsi pendant la période prodromique ou initiale, et, malheureusement, il est rare que le malade soit mis en contact, à ce moment critique, avec un aliéniste de profession. Souvent, il poursuit le cours de ses occupations habituelles sans être inquiété, et lorsque enfin son état mental attire l'attention , ce sont des praticiens ordinaires , des chirurgiens, des accoucheurs, qui les premiers sont appc-
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lc:i auprès de lui. Voilà pourquoi des notions élémentaires en médecine mentale sont indispensables à tout homme qui veut exercer l'art de guérir. 11 importe, en effet, dans les cas élémentaires, de formuler un diagnostic précis et rigoureux. Il faut surtout regarder de partager les illusions de la famille, qui répugne presque toujours à reconnaître l'existence d'une maladie mentale chez l'un de ses membres, et qui, chose étrange, parvient souvent à faire partager ses erreurs à des médecins môme assez instruits.
A cette période initiale, le repos de l'esprit, l'exercice physique, le changement de lieu, les voyages peuvent souvent rendre les plus grands services, surtout quand on les associe à un régime tonique et à des moyens pharmaceutiques choisis avec discernement.
Mais le délire éclate, les phénomènes aigus de la maladie se manifestent. C'est alors qu'il faut reconnaître l'absolue nécessité de la séquestration et de l'isolement. Cette mesure, qui répugne presque toujours aux familles, est commandée par une impérieuse nécessité. Rien n'est plus facile que d'en indiquer les motifs. Et d'abord, il faut éloigner le malade du milieu qui l'environne et qui, bien souvent , entrelient et surexcite ses troubles intellectuels. L'une des premières conséquences de l'aliénation mentale, c'est l'autophiîie ; c'est cet état psychologique dans lequel le malade devient le centre de ses propres pensées. Rien ne se passe dans le vaste univers qui ne se rapporte directement à lui. Rien ne se produit dans le cercle qui l'environne qui ne soit immédiatement interprété en faveur de son délire. S'il regarde les personnes qui l'entourent, il lui semble que tous les yeux sont braqués sur lui. S'il écoute une conversation, s'il ouvre un journal, il croit à chaque insiant y saisir des allusions à ses idées. Enfin, les hal-
lucinations se mettant de la partie, il finit par étendre son délire sur tout ce qui l'environne et par se considérer comme le point de mire de tous les événements qui se passent dans sa sphère. Cette exaltation morbide du sentiment individuel s'exagère et s'exaspère dans le cercle étroit de la vie do famille. Là, le malade exerce une influence tyrannique £ur tout son entourage ; ses moindres caprices deviennent des événements, et il finit par détester ceux qui, courbés devant lui, ne craignent rien autant que de contrarier la moindre de ses volontés.
Transporté dans un asile, il tombe de cette hauteur artificielle où il s'était élevé. Il n'est plus qu'une fraction d'une vaste communauté, un six-centième d'un établissement qui contient six cents malades, et, ce qui accuse le plus manifestement à ses yeux la diminution de son importance, c'est l'obligation de suivre la règle de la maison, qui ne se prête plus à ses exigences tyranniques.
Aussi, dans beaucoup de cas, voit-on naître chez le malade ce calme imposé par la discipline et qui est le plus puissant sédatif des esprits agités , inquiets , difficiles à vivre; on le voit bien au collège et dans les rangs de l'armée, oii les plus turbulents s'humanisent. Il est bien entendu que, pendant ces premiers temps, il faut absolument interdire les visites des amis et de la famille, qui renouvelleraient les mêmes crises, en apportant au malade les mômes causes d'excitation. Il faut l'éloigner des personnes qui lui sont antipathiques et de celles qui, par des complaisances exagérées, quelquefois même par une participation directe, ont excité, soutenu et fortifié son délire. Et d'ailleurs, contrairement à un préjugé vulgaire, le contact des fous dans un asile est bien fait pour ramener le malade au sentiment de la réalité. Il se produiflà un phénomène de
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réaction dont un aliéniste sait bien souvent profiter dans l'intérêt du malade. Quant à la contagion de la folie, ce n'est pas dans un tel milieu qu'elle s'exerce. Son influence ne se manifeste que dans les limites étroites de l'inlimilé, et c'est là précisément une des raisons pour lesquelles il peut être utile de soustraire le malade à son entourage.
Enfin, et c'est là un argument péreraptoire, l'isolement est une garantie pour l'aliéné lui-même. On le protège contre ses propres écarts ; on lui impose des règles d'hygiène, on lui inflige un traitement qu'il aurait certainement repoussé s'il était resté chez lui. En outre, dans les cas de sitophobie, on l'oblige à prendre quelque nourriture, et c'est bien certainement l'un des meilleurs arguments qu'on peut faire briller aux yeux d'une famille récalcitrante. Que ferez-vous, lui dit-on, si le malade refuse obstinément de manger? Il y a là, pour ainsi dire, une réduction à l'absurde qui triomphe souvent des plus mauvaises volontés.
S'il est impossible de faire entrer le malade dans un établissement spécial, il faut absolument créer une maison de santé autour de lui; il faut l'isoler de ses proches, le loger dans un appartement réservé et lui donner des domestiques qui ne soient que des gardiens déguisés. C'est un moyen de traitement beaucoup plus dispendieux et difficile, mais que certaines familles parviennent à réaliser.
Telles sont les conditions qui conviennent aux malades pendant la période active de leur phrénopalhie ; mais plus tard il n'en est pas ainsi. Quand survient la convalescence, il est souvent de la plus haute utilité de mettre en liberté le malade et de lui rendre le contact de gens sains d'esprit, qui achèvent de consolider la guérison. Par contre, rien n'est plus dangereux que les sorties préma-
tarées, qui peuvent avoir les conséquences les plus regrettables. Comment saisir le point précis où il convient d'agir? C'est surtout en pratiquant l'expérience qu'on y parviendra; les sorties provisoires permettent de juger le malade et de prévoir, dans une certaine mesure, s'il fera un bon usage de sa liberté quand elle lui sera définitivement rendue.
Mais il faut envisager, en aliénation mentale, un genre de terminaison tout opposé. Le malade peut verser dans la démence ; il perd alors l'activité des phénomènes qui ont marqué les périodes antérieures de son délire, il devient un corps inerte et n'est plus dans la famille qu'un membre inutile et gênant. C'est surtout alors que les parents veulent le placer. C'èst surtout alors qne la chose est inutile et nuisible. En effet, le malade incurable, s'il possède des mo^'ens d'existence, peut vivre infiniment plus heureux en liberté que dans l'intérieur d'un asile, car il apprécie parfaitement le droit d'aller et venir, sans être soumis à des règles inflexibles et à une surveillance perpétuelle. Pourquoi donc les familles, jusque-là récalcitrantes, choisissent-elles de préférence ce moment pour le faire interner dans un asile? Parce que la provision de bons sentiments qu'elles avaient au début s'est bientôt épuisée. A l'intérêt succède l'indifférence, et bientôt l'aversion et le dégoût. On place le malade, mais c'est pour s'en débarrasser.
Ainsi donc, au point de vue de l'isolement, on peut distinguer trois grandes périodes dans la marche de l'aliénation mentale :
1° Une période initiale, où l'isolement est souvent utile;
2° Une période d'état , où la séquestration est absolument nécessaire ;