DIFFICULTÉS ET OBSTACLES
n'en est pas moins vrai que l'anatomie pathologique, même en pareil cas, a porté la précision là où régnaient auparavant les idées les plus vagues et les plus confuses.
Ce progrès, nous ne l'avons point encore réalisé en aliénation mentale. Nous possédons à coup sûr une vue plus nette des conditions dans lesquelles prospère ou périclite le fonctionnement cérébral. Mais il nous est absolument impossible, pour le moment, de formuler les principes qui doivent nous permettre de ranger selon leurs affinités naturelles les groupes symptomatiques auxquels nous avons affaire.
Telle est la première et la principale difficulté à laquelle on s'est heurté tout d'abord ; mais, en l'absence de lésions bien définies, il fallait s'en rapporter aux symptômes, et c'est ici que l'intervention de la psychologie a porté un préjudice énorme aux progrès de la médecine mentale. Détournée de sa voie légitime, notre science a paru pendant longtemps n'être qu'une simple annexe de la métaphysique. Erreur profonde, car, on le reconnaît aujourd'hui, elle doit occuper une place parmi les sciences naturelles, à côté des autres branches de la médecine et de la physiologie. Tel est le deuxième obstacle placé sur notre chemin.
Une classification aussi simple que celle du fondateur de l'école française ne pouvait évidemment servir qu'à tracer un cadre ; mais les innombrables variétés, les combinaisons infinies que présentent les formes si riches et si nombreuses de l'aliénation mentale, devaient nécessairement faire éclater ce cadre trop étroit, dans lequel on cherchait à les enfermer. Troisième et dernier obstacle, qui nous a valu ces classifications discordantes, où l'on voit les maladies caractérisées par une lésion anatomique, comme la paralysie générale, venir se rangera côié d'autres maladies caractéri-
4S4 CLASSIFICATION DES MALADIES xMENTALES.
sées par leurs causes, telles que la folie puerpérale, ou de ces formes psychologiques, telles que la manie, la mélancolie, la démence, qui ont longtemps passé pour des affections définies, au lieu d'être considérées comme des états généraux de l'esprit, qui peuvent correspondre aux mécanismes pathologiques les plus divers et les plus opposés.
Morel, par un trait de hardiesse, nous avons presque dit de génie, a trouvé la véritable base sur laquelle peut s'appuyer une classification rationnelle des maladies mentales. Il a compris que ni les lésions ni les symptômes ne pouvaient être invoqués ici, et c'est à l'étiologie qu'il a fait appel. Groupées, en effet, d'après les causes qui leur ont donné naissance, les maladies mentales se rangent par familles naturelles et présentent dans leur évolution, dans leurs rapports, dans leurs transformations, un ensemble qui satisfait l'esprit et répond assez exactement aux nécessités de la clinique.
La tentative de Morel devait naturellement passer pour unehérésie à une époque oîi, fidèles aux traditions de Pincl et d'Esquirol, les aiiénistes français se refusaient à accoler ensemble des formes absolument diverses de délire. Mais aujourd'hui cette objection est sans valeur. Nous savons en effet que le délire n'est après tout qu'un symptôme, qu'il fait partie le plus souvent d'un groupe d'éléments morbides, et qu'en étudiant la condition d'un aliéné, les troubles physiques doivent attirer notre attention au même titre que les désordres intellectuels.
Les principes de Morel serviront donc de base à la classification que nous croyons devoir adopter et qui diffère notablement de la sienne. Cette première tentative, en ell'et, imparfaite comme le sont presque toujours les œuvres ori-
CLASSlFiCATlON ÉTlOLOfilQUE. 483
ginales des premiers inventeurs, est absolument en retard aujourd'hui sur les progrès de la science. Morel divisait les maladies mentales en six groupes. Le premier comprenait les folies héréditaires ; le second, les folies par intoxication ; le troisième, les folies déterminées par la transformation de certaines névroses ; le quatrième, les folies sympathiques ; le cinquième, les folies idiopathiques, parmi lesquelles il rangeait, on ne sait trop pourquoi, la paralysie générale; enQn, le sixième groupe comprend la démence et les formes terminatives.
Nous ne perdrons pas un temps précieux à critiquer les imperfections et les lacunes d'une œuvre dont nous adoptons pleinement le principe. Mais, appuyé sur une vue plus large des conditions générales de la pathologie, nous chercherons à établir une échelle graduée, en commençant par les formes d'aliénation mentale qui se dégagent le pluscomplètement des lésions anatomiques, pour arriver à travers plusieurs étapes successives à celles où les troubles matériels constituent le fond même du tableau.
Il est un axiome fondamental qui doit nous servir d'excuse et nous faire pardonner la hardiesse d'une tentative pareille, venant après tant d'autres tentatives. Toute classification est une œuvre artificielle, une figure schématique destinée à faciliter les descriptions et à permettre aux observateurs de ranger méthodiquement leurs connaissances. Mais la nature n'admet point ces distinctions, et tout arrangement systématique n'est qu'une image plus ou moins défigurée de la réalité.
Je me propose donc de classer dans un ordre défini les notions que nous possédons, conime on range les livres sur les rayons d'une bibliothèque, d'après un système qui les rend faciles à trouver. Mais autant il importe d'avoir un bon