‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 184 sur 258 · DE LA FOLIE CHEZ LES PHTHISIQUES. S · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE CHEZ LES PHTHISIQUES. S

grand maître Esqnirol, et plus tard à son élève Georget, qu'appartiennent les premières notions nettes et précises au sujet de la sympathie mystérieuse qui réunit ces deux états morbides. Il faut également rendre justice aux travaux de Burrows et d'Ellis, en Angleterre, et de Friedreich, en Allemagne. Mais ces observateurs se sont presque exclusivement contentés de signaler la fréquence delà tuberculose chez les aliénés, et c'est surtout à l'illustre et vénérable Schrœder van der Kolk que nous devons la connaissance de ces substitutions si remarquables, qui permettent à l'une de ces deux maladies de remplacer l'autre et qui constituent l'un des meilleurs arguments à l'appui de notre thèse.

Nous mentionnerons enfln les travaux plus récents de Skae et Glouston, qui renferment des renseignements intéressants, au point de vue de la statistique.

Messieurs, il n'est assurément personne, parmi ceux qui

survint une fièvre hectique, accompagnée de soif, de chaleur, de transpirations nocturnes, d'un amaigrissement extrême et d'une expectoration muco-purulente. La malade, se voyant aux portes de la mort, commença à s'inquiéter du salut de son âme. Elle reçut la visite de ses directeurs spirituels... Accablée de terreurs mystiques, elle fat bientôt atteinte de folie religieuse. Jour et nuit elle voyait des démons, des flammes sulfureuses et d'autres images des tourments de l'enfer. Mais, à partir de ce moment, les symptômes de la maladie de poitrine commencèrent à s'amender; la chaleur fébrile disparut, l'expectoration cessa, les transpirations diminuèrent, et l'état général fut tellement amélioré, que ses forces semblèrent s'accroître à mesure que la raison s'affaiblissait... On traita cette maladie par les évacuants (administrés selon ce que la malade pouvait supporter) et par d'autres médicaments appropriés, et le résultat de ce traitement parut d'abord assez favorable pour laisser espérer une gnérison. Malheureusement, vers le troisième mois, les accidents fébriles et les symptômes pulmonaires reparurent de nouveau, et la jeune fille mourut en état de consomption. » {The Médical Works, Richard Mead. Dublin, 1767, p. 368.)

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ont approché les tuberculeux, qui n'ait été frappé de la singulière résignation avec laquelle ces malades semblent accepter leur sort, ou plutôt des étranges illusions qu'ils paraissent se faire sur l'état de leur santé. Cette disposition, connue à l'étranger sous le nom à.' euphorie [û çépw, se bien porter), incline le malade à tout voir en rose et à se croire sur le chemin de la guérison lorsqu'il est aux portes de la mort. Pour moi, je l'avoue, c'est toujours un véritable sujet d'étonnement de voir le calme, l'indifférence et la sécurité avec lesquels un homme, dont les poumons sont ravagés, voit approcher sa fin, tandis que dans un lit voisin, un simple hémorrhoïdaire nous étourdit de ses ennuyeuses lamentations, et se déclare à chaque instant perdu. Il y a un tel contraste entre le stoïcisme des uns et la pusillanimité des autres, qu'il est impossible de ne pas voir dans cette corrélation étrange l'une des preuves les plus manifestes de l'influence du physique sur le moral.

Chez beaucoup de tuberculeux, qui se rendent parfaitement compte de leur état, il existe une sorte de résignation qui vient investir d'un charme poétique leurs derniers moments. On les voit, pour ainsi dire, s'avancer en souriant vers la mort, et c'est l'observation de ce fait, si profondément vrai, qui a tant inspiré de littérateurs et nous a valu tant de mauvaise littérature.

Mais lorsqu'elle est poussée au-delà de ses justes limites, lorsque surtout elle repose sur une appréciation erronée du véritable état des choses, Y euphorie semble constituer une forme particulière de délire. Je n'oublierai jamais un fait qui se rapporte aux souvenirs de ma jeunesse : j'étais allé voir un jeune homme de mes amis, parvenu au dernier degré de la phthisie pulmonaire. Je le trouvai profondément affaissé, mais plein de confiance dans l'averiir. Il allait,

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disait-il, partir pour Alexandrie; de là il reviendrait en Europe, passerait h Constantinople, toucherait au Pirée et débarquerait à Marseille. Il se promettait une amélioration notable de sa santé à la suite de ce long et charmant voyage. Le lendemain, lorsque je revins prendre de ses nouvelles, j'appris qu'il était mort pendant la nuit. L'impression qui m'en est restée ne s'est jamais effacée de ma mémoire, et lorsque plus tard, comme médecin, j'ai vu de près des phthisiques, jetais préparé d'avance à toutes les illusions dont se berce leur fantaisie.

11 existe cependant des poitrinaires qui pèchent parle défaut opposé et qui se laissent aller au découragement et à l'hypocondrie. J'en ai sous les yeux un frappant exemple en ce moment, chez une femme de mon service, à l'hôpital Laennec. Mais ces exceptions sont excessivement rares, et c'est incontestablement l'euphorie qui prédomine.

Les dispositions d'esprit que je viens de vous signaler frisent le délire, sans l'atteindre absolument. Ce qui semblerait s'en rapprocher davantage, c'est l'extrême irritabilité, c'est la susceptibilité morbide de certains tuberculeux, dont le caractère difficile est un sujet d'angoisse pour tous ceux qui les entourent. Rien ne semble leur plaire, tout paraît les froisser; on s'en débarrasse le plus souvent en leur conseillant un séjour prolongé dans le Midi.

Enfin, il est incontestablement des phthisiques qui semblent, au cours de leur maladie, avoir perdu toute espèce de sens moral, qui s'abandonnent aux penchants les plus vicieux, vivent d'escroquerie et subissent manifestement, au point de vue psychologique, une influence morbide.

Reste le véritable délire des phthisiques, celui qui marque les approches immédiates delà mort. Lorsqu'au cours d'une tuberculisation pulmonaire déjà suffisamment avancée, on

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voit survenir ce symptôme terminal, on peut, avec certitude, prédire hardiment la fin dans quelques jours, ou tout au moins dans un court espace de temps. C'est l'expression cérébrale de l'asphyxie, c'est la dernière manifestation d'un cerveau grisé par l'acide carbonique qui circule dans ses veine?, mais, en définitive, ce n'est point de la folie. Le caractère vague, flottant, mal défini de ce délire, les hallucinations de la vue qui l'accompagnent volontiers, le rapprochent des délires toxiques et suffisent pour nous éclairer sur sa véritable origine.

Dans les considérations qui précèdent, je vous ai montré les troubles intellectuels qu'on observe chez les tuberculeux vulgaires, si je puis ainsi m'exprimer. J'arrive maintenant aux véritables aliénés. Il est évident que la première question qui se présente à l'esprit est la suivante : La phthisie est-elle plus fréquente chez les fous que chez les gens d'esprit sain ? Esqmrol n'aurait point hésité à répondre par l'affirmative. Pour lui, la phthisie existe chez un tiers des mélancoliques, et, d'après Glouston, cette maladie serait deux fois plus fréquente chez les aliénés que dans la population ordinaire.

L'opinion contraire a été soutenue par Hagen, qui admet chez les aliénés, d'après une statistique recueillie à Berlin, une proportion de 25 pour 100 de phthisiques, absolument comme chez la population de la ville, et Gotton, médecin de l'hôpital des phthisiques de Londres, fait observer à ce sujet que, parmi ses malades, il n'existe que fort peu d'aliénés.

Mais laissons de côté ce point controversé pour nous occuper des faits vraiment probants. La statistique n'a point qualité pour résoudre ces questions, et l'on peut vraiment dire ici, non numerandœ sed perpendendœ observationes.

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Il ne s'agit pas en effet d'établir que la phthisie est fréquente chez les aliénés; le fait, s'il était vrai, pourrait s'expliquer de raille manières différentes. Il s'agit de prouver que, dans certains cas, il existe entre la phlliisie et la folie une corrélation de cause à effet. Les arguments principaux que nous indiquerons à l'appui de celte thèse sont au nombre de trois :

1° Chez plusieurs sujets, les deux affections suivent une marche parallèle. La tuberculisation se développe chez l'aliéné et suit son cours, pendant que l'évolution de la maladie mentale s'accomplit. Souvent aussi la phthisie est latente chez les aliénés, et, comme le fait observer Hagen, ils offrent souvent cette forme spéciale de la maladie à laquelle les Anglais ont donné le nom de florid consumption, et dans laquelle l'aspect extérieur du malade et la coloration du visage offrent un contraste frappant avec les renseignements fournis par l'auscultation. On peut rapprocher de ce fait les violentes hémoptysies dont Schrôder van der Kolk a signalé l'existence chez des aliénés qui ne présentaient aucun signe d'une maladie de poitrine. Quelquefois même les deux affections, s'entraînant mutuellement pour ainsi dire, suivront une marche beaucoup plus rapide. Dans les cas où l'on voit éclater simultanément les deux états morbides, la mélancolie peut imprimer à la tuberculose une évolution précipitée et la tranformer en phthisie galopante. Les auteurs anglais en ont cité d'assez nombreux exemples.

2° La phthisie et la folie peuvent obéir à la loi d'alternance et se remplacer mutuehement.

Il n'est point rare de voir un aliéné, après la guérison de sa maladie mentale, offrir tout à coup des symptômes de tuberculose, qui s'arrêtent, si la folie reparaît, et qui

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suivent leur cours ordinaire, si la raison maintient son empire.

Dans un cas observé par Schroder van der Kolk, un jeune homme, après avoir passé trois ans en état de stupeur, parvint à une guérison assez complète pour pouvoir se marier; mais, peu de jours après, il fut pris d'une violente hémoptysie et mourut poitrinaire un an plus tard. La sœur de ce jeune homme eut un accès de manie dont elle guérit; mais, peu de temps après, elle mourut aussi d'une phthisie pulmonaire.

Le cas contraire peut également être observé. L'affection pulmonaire se développe et semble destinée à suivre son évolution habituelle, lorsque tout à coup le déUre éclate, et, à partir de ce moment, les signes physiques et les symptômes rationnels de la phthisie disparaissent et la santé générale semble s'affermir.

J'ai donné des soins à la femme d'un honorable praticien de Paris, qui présentait, de la manière la plus évidente, les signes d'une tuberculisation déjà fort avancée au sommet du poumon gauche. Contrairement à notre attente, cette maladie parut rétrograder, les signes physiques s'amendèrent et la santé générale devint excellente, mais en même temps on vit se dessiner un caractère vraiment atroce. Persécuté sans trêve par sa femme qui l'accusait bien à tort de commettre des écarts que les habitudes laborieuses de sa vie rendaient impossibles, le malheureux médecin se vit soupçonné, surveillé, vilipendé. On faisait des visites à ses clients pour l'accuser de torts absolument imaginaires; on lui tendait des pièges; on l'obligeait à se lever au milieu de la nuit pour courir chez des clients qui ne l'avaient point demandé ; on brûlait ses papiers, on déchirait ses factures, on cherchait par tous les moyens à lui

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