‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 46 sur 258 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

nommé; aux pouvoirs publics qui ont organisé mon service ; aux élèves, aux amis, dont les courageuses sympathies ne m'ont jamais abandonné ; et enfin, et surtout, à ces aliénistes éminents, dont les uns sont pour moi des maîtres vénérés, tandis que les autres, après avoir été les camarades de ma jeunesse, sont aujourd'hui mes alliés dans le combat de la vie. Et puisque je ne saurais les citer tous, qu'il me soit permis de concentrer l'expression de mes sentiments sur le nom d'un seul ; sur le nom d'un homme qui, après avoir parcouru la carrière avec un incomparable éclat, est venu me prendre par la main, pour me conduire à la place oîi je suis ; car ce n'est pas un maître jaloux : — vous avez tous nommé M. le professeur Lasègue ; et je suis heureux, dans cette occasion solennelle, de pouvoir lui rendre un hommage public, pour m'acquitter, dans une bien faible mesure, d'une dette de reconnaissance que j'ai depuis si longtemps contractée.

Mais c'est assez vous parler de mes sentiments et de mes souvenirs ; vous attendez autre chose de moi, et il est temps de vous satisfaire.

Nous inaugurons aujourd'hui une chaire nouvelle; et c'est pour le titulaire à la fois un devoir et un droit que de vous exposer les principes qui doivent le guider dans sa marche, et de vous apporter, je ne dirai pas une profession de foi-, elle serait absolument déplacée en présence d'un auditoire tel que celui qui me fait l'honneur de m'écouter, mais un aperçu rapide des vues d'ensemble qui doivent présider à son enseignement.

Je pourrais, il est vrai, dédaignant les traditions classiques, laisser de côté toute discussion générale et me plonger sur-le-champ dans l'étude des détails, — et je ne

IMPORTANCE DE l'iIISTOIRE. 3

ferais en cela que me conformer aux usages qui semblent prévaloir de plus en plus parmi nous; mais je ne saurais mentir ainsi aux tendances naturelles de mon esprit; et d'ailleurs, il est bon, messieurs, il est salutaire de respirer quelquefois l'air de ces hautes régions intellectuelles, à la condition, bien entendu, de ne pas y faire un séjour trop prolongé.

L'histoire nous offre un moyen légitime et naturel d'aborder l'étude de ces grands problèmes. Par elle, nous assistons à l'évolution progressive de l'esprit humain ; par elle, nous remontons à la source de ces grands courants intellectuels qui ont déposé, pour ainsi dire, les stratifications successives sur lesquelles repose la science moderne; par elle, enfin, nous saisissons l'origine et la filiation des idées qui nous gouvernent, nous en précisons le sens, et nous analysons, pour ainsi dire, l'atmosphère intellectuelle qui nous enveloppe aujourd'hui.

Un tel programme pourrait vous effrayer, messieurs: rassurez-vous, il n'entre nullement dans mes vues de vous offrir un tableau complet des développements de la médecine mentale. Réduite aux proportions mesquines que lui imposerait le cadre étroit d'une leçon, cette esquisse ne deviendrait plus qu'un catalogue informe de noms propres; et d'ailleurs, l'historique de la psychiatrie a été traité, par des auteurs compétents, avec un tel luxe de détails, que toute analyse de leurs travaux serait pour le moins inutile.

Mon but est tout différent. Je me propose de suivre avec vous les grands courants qui ont dominé, à diverses époques, l'étude des maladies mentales. Résigné d'avance à être incomplet, je veux me faire l'historien non des hommes, mais des idées ; et groupant ainsi, autour de quelques grandes figures, l'ensemble des tendances qu'elles repré-

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sentent, je chercherai à vous montrer, par ce coup d'oeil rapide jeté sur le passé, l'étatauquel la science estaujourd'hui parvenue et l'avenir qui lui est probablement réservé.

Dire que la folie est de tous les temps et de tous les siècles, dire que les littératures les plus antiques en rapportent des exemples, et que les livres sacrés de tous les peuples en ont parlé, c'est reconnaître une fois de plus que depuis les premières lueurs de l'histoire la nature humaine n'a point changé, et que, sujette aux mêmes défaillances elle subit toujours le joug des mêmes infirmités.

S'il fallait s'en tenir à ces vérités presque banales, il serait vraiment superflu d'interroger le passé. Mais une donnée fondamentale se dégage de ses enseignements ; elle peut se réduire à cette formule générale : les conceptions dominantes de chaque époque ont marqué leur empreinte sur la théorie et la pratique de la médecine mentale, sur la manière générale de comprendre les maladies psychiques et sur les moyens mis un œuvre pour les guérir.

Toutes les civilisations primitives ont considéré la folie comme un effet immédiat de la colère céleste ; toutes ont eu recours, pour la combattre, aux prières, aux exorcismes, à l'intervention des dieux ; et même au sein des civilisations les plus développées, on rencontre encore les traces évidentes- de ces indestructibles tendances de l'esprit humain; elles ont dominé tout le moyen âge, et nous en retrouvons encore les vestiges aujourd'hui.

Et cependant, au cours des siècles, l'expérience accumulait ses trésors, et l'observation, même pratiquée par des esprits superstitieux, rassemblait des notions précieuses et d'une portée véritablement clinique. Tels sont les matériaux qui se trouvaient à la portée des premiers construc-

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