INFLUENCE DES COURANTS ÉLECTRIQUES
les recherches de Brenner vinrent démontrer qu'en faisant passer un courant continu à travers l'oreille, on pouvait constater une véritable hyperesthésie du nerf acoustique chez plusieurs individus, et plus particulièrement chez ceux qui sont atteints d'une surdité plus ou moins complète (1). L'exploration se fait de la manière suivante : l'un des rhéophores est ap[)Iiqué sur l'oreille (ou dans son voisinage immédiat); IVaitre est posé sur un point quelconque de la surface cutanée. Chez les sujets dont l'ouïe est à l'état normal, lorsque le courant est d'une intensité suftîsante, un bruit est perçu, soit au moment oii l'on ouvre le circuit, soit au moment où on le ferme : le phénomène se produit au moment de l'ouverture, si le pôle positif est en rapport avec l'appareil de l'ouïe; au moment de la fermeture, si c'est le pôle négatif.
Ces recherches ont été reprises il y a quelques années par Jolly (2), qui a expérimenté sur les hallucinés. Il a reconnu que presque tous ces malades présentaient une hyperesthésie du nerf acoustique, et qu'ils offraient le phénomène de la réaction paradoxale, c'est-à-dire qu'en excitant l'une des deux oreilles, le malade entend aussi des bruits du côté opposé .
Mais le fait le plus intéressant qui ressort de ces expériences, c'est qu'on peut, à l'aide d'un courant électrique, provoquer de véritables hallucinations de l'ouïe chez les individus qui sont déjà prédisposés aux accidents de cette espèce. Sous l'influence de cette excitation, les malades entendent non seulement des bourdonnements, des siffle-
(1) Brenner, Untersuchungen und Beobachlungen auf dem (iebiele iJer Elchirolherapie. Leipzig, 1868.
(2) Ueilràge zur Théorie der Hallucination (Arch, fiir Psychiatrie. Berlin, Hirschwald, 1874, p. 495).
no DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA FOLIE.
ments ou des bruits, mais des interjections, des mots, des phrases plus ou moins compliquées, quelquefois des prières ou des fragments de poésie, depuis longtemps oubliés.
Ce serait là, messieurs, un fait d'une portée immense s'il était positivement démontré ; mais, en raison même de leur importance, ces expériences auraient besoin d'un contrôle, qui semble jusqu'à présent leur avoir manqué.
Il nous reste maintenant, messieurs, après avoir longuement analysé ces phénomènes morbides, à vous indiquer le pronostic qu'ils comportent et les moyens que la thérapeutique peut leur opposer. Mais, avant de nous occuper de ces questions, nous allons discuter avec vous la théorie physiologique des fausses perceptions sensorielles ; nous possédons, en effet, les principaux éléments d'une'solution rationnelle du problème.
Je ne vous étonnerai certainement pas en vous disan que les théories de l'hallucination sont innombrables. Chaque observateur a créé pour ainsi dire un mécanisme particulier pour rendre compte des faits, et Ton pourrait compter à cet égard autant de doctrines que d'individus. 11 est cependant évident que toutes les opinions peuvent se ramener à trois grandes catégories.
Pour les uns, l'hallucination est un phénomène purement psychologique ou, si l'on veut, purement cérébral : c'est, ?uivanî l'expression de Lélut, une idée qui se projette au dehors; c'est le renversement de l'acte psychologique par lequel les sensations se transforment en idée. Ici c'est au contraire l'idée qui se transforme en seiisation. Cette opinion, sous des formules diverses, est celle qu'ont soutenue Esquirol, Lélut, Falret, pour ne citer que ces noms-là.
Pour d'autres observateurs et, il faut bien le dire, l'école
THÉORIE DE LHALLUCINATION. i II
moderne presque tout entière est dans ce courant, l'hallucination n'est qu'un phénomène purement sensoriel. C'est à la périphérie, c'est dans les organes des sens ou tout au moins dans les condensateurs mi transforment les sensations en les idéalisant, c'est dans les ganglions cérébraux que se trouve le siège du phénomène pathologique qui donne naissance à l'hallucination.
Celle idée, émise pour la première fois par M. Foville, a trouvé depuis de nombreux partisans en France et à l'étranger; mais l'expression un peu vague de ganglions cérébraux a paru peu satisfaisante à ces esprits courageux qui, sans se laisser intimider par les difficultés du sujet, ont voulu le serrer de plus près.
D'après les travaux si justement célèbres de mon excellent ami le docteur Luys, c'est dans les couches optiques qu'il faut localiser le sensorium commun: c'est là, par conséquent, qu'il fai.t chercher les lésions anatomiques qui président à toutes ces sensations morbides. M. le docteur Ritti, l'un des meilleurs élèves de M. Luys, a consacré une thèse des plus remarquables à la défense de cette opinion qui compte aujourd'hui de nombreux adeptes (1).
Reste enfin une troisième hypothèse, d'après laquelle les hallucinations seraient toujours psycho-sensorielles; psychiques, carelles tirent leurfondde l'esprit même du malade, des trésors accumulés de l'intelligence et de la mémoire ; sensorielles, car c'est toujours dans les sens qu'elles ont leur point de départ. C'est la théorie mixte, celle de M. Baillarger, à laquelle nous nous rallions franchement.
En résumé, il ne peut exister en bonne logique plus de trois théories de l'hallucination. Pour les uns, c'est un phé-
(1) Ritti, Théorie physiologique de C hallucination, Thèse de Pdris^
nomène purement intellectuel ; pour les autres, un phénomène purement matériel; pour d'autres enfin, et c'est leur doctrine que j'adopte complètement, l'hallucination est toujours un phénomène mixte, un trouble psycho-sensoriel. Sans doute, il peut exister à cet égard plusieurs degrés : les uns sont ultra-spiritualistes, les autres ultra-somatistes, et il y a des modérés dans tous les partis. Mais, abstraction faite des nuances, des adoucissements et des concessions réciproques, aucune doctrine ne peut échapper à la classification que nous avons établie. Je vais maintenant discuter successivement ces opinions plus divergentes en apparence qu'en réalité, et je serais heureux de vous faire partager mes convictions à cet égard.
Rappelons-nous tout d'abord le mécanisme de la perception en nous plaçant au point de vue exclusivement physiologique. Il existe en première ligne un appareil sensilif auquel correspondent les extrémités nerveuses. C'est là que seproduitla première impression. Il existe ensuite unappareilde transmission, c'est le tube nerveux ; puis un appareil de condensation, ce sont les ganglions cérébraux, le cerveau sensitif, le sensorium commune ; enfin un appareil de perception, ce sont les régions corticales des hémisphères cérébraux, ou plutôt, ces cellules spéciales qui semblent représenter l'expression la plus élevée de la matière dans ses rapports avec les fonctions intellectuelles.
Ainsi, c'est la région la plus noble de l'encéphale, la partie la plus voisine de l'intelligence, qui seule peut juger le phénomène. Et lorsque nous avons poussé l'analyse du fait matériel aussi loin qu'il est possible de le suivre, au moment oii il va nous échapper, pour se plonger dans le domaine des faits psychologiques, il nous apparaît comme une modification particulière des cellules corticales.