THÉORIE DES HALLUCINATIONS. U
Or, il est évident que le fait perçu par le cerveau supérieur n'est point l'impression matérielle en elle-même, mais l'ébranlement produit d'étage en étage sur le cerveau sensible [Sinngehirn des auteurs allemands).
D'un autre côté, il ne faut point perdre de vue la loi si justement célèbre de Miiller.Nous ne saurions percevoir aucune impression de cause extérieure qui ne puisse être identiquement reproduite, sans cause extérieure, par une simple modification du système nerveux. C'est en nous appuyant sur cette double base que nous allons essayer de formuler une solution rationnelle du problème.
C'est l'entendement qui veoid et qui oyt, dit Montaigne, et cette pensée profondément vraie doit servir de base à toute théorie rationnelle des hallucinations. Mais il est de notion vulgaire en psychologie que l'entendement ne perçoit ni la lumière ni les sons. C'est par des modifications mystérieuses des centres nerveux que l'intelligence est avertie des manifestations extérieures qui vienneni frapper les organes sensoriels.
Ainsi donc, si le phénomène delà perception renferme un mystère qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de pénétrer, il présente un côté purement physique par lequel nous pouvons plus facilement l'aborder. Toute sensation perçue doit évidemment correspondre à un état particulier des régions les plus élevées de l'encéphale, qui est la conséquence immédiate d'un ébranlement des ganglions encéphaliques. Ceux-ci subissent à leur tour l'influeiicc des nerfs sensitifs, qui sont placés eux-mêmes sous la dépendance des appareils des sens.
Or, s'il se produit accidentellement un état analogue sur un point quelconque de ce long trajet, une sensation corres-
pondante devra se manifester. Nous donnons à cette perception sans objet le nom d'hallucination.
Prenons pour point de départ un phénomène des plus élémentaires. Nous voulons parler des hallucinations des amputés. On sait qu'après avoir perdu un membre, les opérés ressentent des douleurs qui paraissent siéger dans le membre qu'ils n'ont plus, et qui constituent une véritable hallucination, d'après le témoignage des aliénistes les plus compétents, de Falret et de M. Baillarger (1).
Ces éminents observateurs attribuent, il est vrai, ce phénomène à une hallucination de mémoire ; mais nous savons, en réalité, qu'il se produit, au bout du nerf coupé, des modifications qui suffisent amplement pour expliquer la sensation perçue. Les altérations que subissent les extrémités nerveuses, et qui tendent à la production d'un tissu de nouvelle formation, ou, si l'on veut, d'un tissu cicatriciel, provoquent des sensations qui, suivant une habitude constante, sont rapportées par le sujet aux extrémités terminales du nerf.
Sans doute, pour beaucoup d'aliénistes, ce phénomène ne mérite pas d'être classé parmi les hallucinations.
11 présente cependant le double caractère d'extériorité et de spontanéité qui leur est particulier (2). Il n'en diffère que par
(1) Baillarger, mém. cité, p. 337. — Falret, op. cit., p. 262.
Mon collègue et ami le docteur Périer a pratiqué, il y a quelques années, l'amputation de la jambe chez un jeune enfant. Le petit malade, qui avait été chloroformé, resta pendant assez longtemps dans rignorance la plus complète de ce qui s'était passé ; mais un jour il fut pris d'une vive démangeaison; il chercha vainement son pied pour le gratter, et ce fut seulement alors qu'il s'aperçut qu'il l'avait perdu. En quoi cette fausse perception sensorielle différait-elle d'une véritable hallucination ?
(2) L'extériorité et la spontanéité sont, d'après M. Baillarger, les caractères essentiels de toute hallucination,