HALLUCINATIONS PSYCHIQUES
bien différent. Aussi plusieurs d'entre eux inventent-ils, pour mieux se faire comprendre, des termes bizarres [faculté veillombidique, sixième sens, sens de la pensée) qui n'ont aucun rapport avec les fausses perceptions sensorielles.
Nous croyons donc que ces troubles purement psychiques sont bien plus voisins des conceptions délirantes que des hallucinations proprement dites ; ou plutôt, ce sont des phénomènes intermédiaires, qui servent de transition, pour ainsi dire, entre ces deux groupes différents.
Les conclusions qui découlent des considérations que nous venons d'exposer peuvent se réduire à quelques propositions générales, qu'il nous paraît utile de formuler ici, pour résumer en peu de mots la discussion qui précède.
I. Les hallucinations sont toujours psycho-sensorielles, à l'exception de quelques fausses perceptions de l'ordre le plus élémentaire, qui sont purement sensorielles.
IL Les hallucinations exigent, pour se produire, une prédisposition individuelle, une excitabilité toute spéciale, qui rend l'encéphale apte à réagir au moindre prétexte et à transformer sur-le-champ les impressions que lui fournissent les organes des sens.
IIL Les hallucinations exigent aussi, pour se produire, une sensatio7i qui vient mettre en mouvement le mécanisme automatique des centres nerveux.
IV. Les hallucinations sont toujours un phénomène pathologique.
V. 11 n'existe aucune différence fondamentale entre les hallucinations et les illusions.
VI. Les hallucinations psychiques forment la transition entre les conceptions délirantes et le délire sensoriel,
Quittons maintenant les hautes régions de la physiologie cérébrale pour redescendre sur le terrain de la médecine pratique. Gomme médecin, pour compléter l'étude des hallucinations, nous devons en formuler le pronostic et poser les bases d'un traitement rationnel; mais, avant d'en venir là, nous voulons indiquer les règles qui doivent présider au diagnostic, autant du moins qu'il est possible de le faire, lorsqu'il s'agit d'un phénomène purement subjectif.
Pour reconnaître l'existence des hallucinations, nous sommes forcés de recourir au témoignage des malades. Mais, comme on l'a dit avec raison (1 ), il ne faut pas écrire sous la dictée des aliénés et se constituer leur secrétaire ; ils peuvent nous tromper, avec ou sans intention, et l'on ne doit pas admettre, sur leur simple assertion, la réalité des impressions sensorielles qu'ils disent avoir ressenties. Mais, lorsque les malades se plaisent dans le récit des visions qu'ils ont eues, des dialogues qu'ils ont soutenus, lorsqu'ils en parlent avec un accent de profonde sincérité, lorsqu'ils ne supportent pas la contradiction, et qu'ils s'irritent si l'on cherche à redresser leur jugement, il devient extrêmement probable qu'ils ont réellement éprouvé les phénomènes dont ils nous rendent compte ; et cette probabilité se change en certitude quand on peut directement observer le malade pendant que les hallucinations se produisent, et lire sur sa physionomie les sentiments divers dont il est animé.
Ces règles élémentaires, qui ne suffisent certainement pas à juger tous les cas douteux, permettront cependant de réduire très notablement la proportion des h|allucinés et de ramener dans de justes limites la fréquence relative de ces manifestations pathologiques, (1) Falret, op. cit., Introduction, p. xv.
PRONOSrrc et TRAtTEMENl DES HALLUCINATIONS. 129
Le pronostic des hallucinations est toujours grave ; mais il est impossible de le formuler d'une manière abstraite, sans tenir compte des conditions dans lesquelles le délire sensoriel s'est manifesté. Pour nous renfermer exclusivement dans le domaine de la pathologie mentale, nous dirons : que les hallucinations de l'ouïe sont plus tenaces et se lient à des formes de délire plus graves que celles des autres sens; que les hallucinations limitées à un seul sens sont moins graves que celles qui en affectent plusieurs à la fois; enfin, que leur durée est l'un des éléments les plus importants du pronostic, car ici, comme ailleurs, la c//?'t)H2cité est toujours d'un fâcheux augure.
Il est à peine nécessaire de faire observer que la forme du délire présente aussi une haute importance : les hallucinations qui accompagnent certains délires partiels sont de beaucoup les plus graves et les plus tenaces.
Enfin, lorsque les hallucinations, après avoir longtemps persisté, tendent à devenir vagues et confuses, à se fondre les unes dans les autres, à prendre enfin le caractère d'une perturbation générale de la sensibilité, il y a tout lieu de craindre un affaissement plus ou moins complet de l'intelligence.
Le traitement des hallucinations ne saurait être détaché de celui de la folie en général, dont il fait partie intégrante. Toutefois, à ne considérer le délire sensoriel que comme un symptôme isolé, qu'il importe de guérir, il est un certain nombre de moyens que l'on peut mettre en usage, avec des chances plus ou moins grandes de succès.
La saignée, fort en honneur autrefois, est presque complètement tombée en désuétude aujourd'hui. Il est cependant incontestable qu'elle a souvent réussi surtout dans
i 'ÀQ DES ÉLÉMENTS MOKBIDES DK LA FOLÎE.
les cas où il existait un certain degré d'hypérémie cérébrale; mais elle offre des inconvénients graves au point de vue de l'état général, et même de l'état intellectuel des malades, qui tombent souvent, après une forte émission sanguine, de l'excitation dans la démence. C'est donc avec raison que l'on y a presque complètement renoncé de nos jours.
Les purgatifs, et surtout les éméto-cathartiques, sont ini excellent moyen de traitement : Schroëder van der Kolk leur a dû de nombreux succès dans sa pratique. Toutefois, ces rernèdes agissent bien plutôt sur le délire en général que sur les hallucinations en particulier; et ce n'est pas par de tels moyens qu'on peut se promettre de déraciner de vieilles et tenaces perturbations sensorielles.
L'hydrothérapie, les bains prolongés, les irrigations froides sur la tête, ont souvent donné de bons résultats, surtout dans les cas aigus, accompagnés d'une surexcitation plus ou moins vive. J'ai eu l'occasion d'employer ce mode de traitement avec succès dans quelques cas chroniques.
Les narcotiques (opium, belladone) sont également au nombre des moyens qui ont montré le plus d'efticacité. M. Moreau (de Tours) semble avoir eu la main heureuse, en choisissant le datura stramonium, qui semble constituer une médication plus utile que les autres (1). On l'emploie à l'état d'extrait, à la dose de à 50 centigrammes. Ce traitement paraît réussir surtout dans les cas aigus, avec prédominance de troubles sensoriels. Avant d'arriver à l'emploi de cette substance, M. Moreau avait
(Ij Gazelle médicale de Paris, 1841.
TRAITEMENT DËS HALLUCINATIONS. 131
expérimenté le haschisch, qui agit favorablement dans certains cas, à titre de médication perturbatrice. J'ai été moi-même témoin de quelques bons effets qu'on pouvait très légitimement attribuer à ce traitement.
Certains médecins ont préconisé l'emploi de l'arsenic chez les hallucinés, mais l'expérience n'a pas confirme les espérances que ce moyen nouveau avait d'abord fait naître.
L'électricité, surtout sous forme de courants continus, est une médication fort énergique, et qui rend incontestablement de grands services. Métivier agissait directement sur la membrane du tympan, mais ce mode d'application est trop douloureux pour être toléré facilement. M. Baillarger a obtenu quelques guérisons par ce procédé, qui est presque complètement abandonné en France, mais qui est fort en vogue à l'étranger (1). Lorsqu'on juge à propos d'en faire usage, il vaut mieux appliquer les rhéophores à l'extérieur, que de les faire pénétrer dans le conduit auditif.
On a quelquefois soulagé les malades par le repos des organes affectés; l'obscurité dissipe dans certains cas les hallucinations de la vue, l'occlusion de l'oreille, celles de l'ouïe ; mais qui ne voit combien l'efficacité de ces moyens doit être restreinte? Souvent même, ils ont pour effet de provoquer les haUucinations, au lieu de les calmer.
Reste enfin le traitement moral^ dont nous ne pouvons pas apprécier ici toute la portée; il s'applique, en effet, non seulement aux hallucinations, mais à l'ensemble du délire, et nous en discuterons la valeur plus loin, dans une leçon consacrée au traitement de la folie en général.
(1) Tout récemment M. Gotard s'est livré à quelques essais sur ce sujet ; certains malades ont été soulages ; chez d'autres, le traitement est resté sans effet. Consulter Teissier, De la valeur Ihérapeulique des couranls continus, i .-B, Baillière, 1878, p. 93.