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THÉORIE DES HALLUCINATIONS

se combiner entre elles ; mais pour l'adulte il en est bien autrement. Toute sensation est immédiatement interprétée par le jugement, et cette opération est tellement rapide, que le plus souvent nous n'en avons pointconscience. On nous permettra d'en citer un exemple familier. Lorsque nous parcourons des yeux une page imprimée, le sens des mots, les idées qu'ils expriment captivent seuls notre intelligence, et, pour apercevoir les fautes typographiques que renferme le texte, il faut une attention toute spéciale. Nous ne voyons donc pas les mots tels qu'ils sont placés devant nos yeux, mais, par l'effet d'une longue habitude, ils nous arrivent tels que nous les concevons . Le contraire a lieu pour l'homme qui apprend péniblement à lire, et qui, tout préoccupé de l'assemblage des caractères, ne comprend plus le sens général du texte.

Il en est de même pour la plupart des sensations habituelles ; voilà pourquoi, grâce à certains artifices de perspective, il est facile de nous tromper sur la distance, la forme et le relief des objets.

Que faut-il donc pour qu'une impression élémentaire devienne le point de départ d'une hallucination compliquée ? La réponse est facile. Il faut un terrain préparé, danslequel la semence morbide puisse aisément germer; il faut un cerveau doué d'une impressionnabilité suffisante pour que les trésors accumulés par l'imagination et la mémoire puissent aisément jaillir au dehors, sous l'influence d'une excitation imprévue. Nul ne sait en effet combien est grande sa richesse en idées et en souvenirs, aussi longtemps qu'une expérience inattendue ne vient pas lui en apporter la révélation. Certains physiologistes qui s'intéressent à la psychologie ont prouvé qu'on ne saurait jamais rien oublier. Les traces des impressions antérieurement perçues s'accu-

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mulent dans nos cellules cérébrales, où elles restent indéfiniment latentes, jusqu'au moment où une influence supérieure les évoque pour ainsi dire de la tombe oii elles dormaient ensevelies. L'expérience journalière de la vie nous fournit d'innombrables exemples de ce travail intime qui s'accomplit sans cesse dans les profondeurs de notre intelligence sans la participation de la volonté. Cet effort de cérébration inconsciente est bien connu de ceux qui, comme J.-J. Rousseau, lourds et embarrassés dans la conversation, ne trouvent le mot juste, la répartie spirituelle qu'au bas de l'escalier.

Or c'est précisément ce qui arrive dans l'hallucination ; c'est l'irruption de l'inconscient dans le domaine delà conscience. C'est la révélation inattendue des trésors cachés dans les profondeurs de l'intelligence. Mais, sans une prédisposition spéciale, ce phénomène ne saurait se produire. Cette prédisposition, nous la rencontrons dans un grand nombre d'états morbides, dans la folie et les grandes névroses, dans le délire de la fièvre, dans l'alcoolisme et sous l'influence de plusieurs substances toxiques. On la rencontre aussi dans un état physiologique et qui rentre dans l'expérience de chacun de nous : il s'agit, on l'a deviné, des rêves et du sommeil.

Plein des impressions et des souvenirs de l'état de veille, le dormeur n'attend qu'une impression sensorielle venue du dehors, pour créer spontanément tout un drame; mais la sensation physique est en quelque sorte le clou auquel s'accroche le tableau, dont l'imagination et la mémoire ont fait les frais.

L'influence de ces impressions, venues de l'extérieur, sur la marche des rêves, a été signalée par divers observateurs. M. Maury, qui a pratiqué de nombreuses expériences

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sur lui-même, cite des faits qui ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Il est parfaitement avéré que, dans certains cas, on peut modifier toute l'évolution d'un rêve en prononçant quelques paroles à l'oreille de la personne endormie ou en provoquant chez elle les sensations les plus diverses (1).

Si le rêve est, comme le pensent beaucoup d'aliénistes, le type physiologique de riiallucination, il est évident que ce dernier phénomène doit se trouver placé sous l'empire des mêmes conditions.

Voilà pourquoi, chez tout halluciné, les sensations perçues sont constamment en rapport avec le milieu intellectuel oii il a toujours vécu. Un extatique chrétien verra des apparitions angéliques, contemplera la Vierge dans sa splendeur céleste ou recevra les avertissements d'un saint. Sous l'influence du même état morbide, les visionnaires de l'antiquité voyaient apparaître les noires Euménides ou le divin Apollon. Personne aujourd'hui ne s'entretient avec ces divinités mythologiques, qui sont remplacées par la Vierge et les saints ; et il n'est point sans intérêt de constater que, sous ce rapport, les hallucinations et le délire des protestants diffèrent essentiellement du délire et des hallucinations des catholiques.

Enfin les préoccupations et les problèmes de la vie moderne, la police, les francs-maçons, la politique, envahissent la scène chez la plupart de nos hallucinés, prouvant ainsi jusqu'à l'évidence que c'est de leur propre fonds qu'ils tirent les objets imaginaires qui occupent sans cesse leur attention.

Il existe donc, les faits le prouvent, deux classes bien

(1) Maury, op. cit., p. 226. Les auteurs anglais citent plusieurs faits de ce genre.

distinctes de fausses perceptions sensorielles. Tantôt il s'agit de ces sensations purement physiques dans lesquelles l'intelligence ne saurait revendiquer aucune part, et dont le type nous est offert par les douleurs des amputés ; tantôt, au contraire, la sensation n'est, pour ainsi dire, que le choc qui fait jaillir une pluie d'étincelles ; les éléments de l'hallucination sont préparés d'avance, elle n'attend qu'un prétexte pour éclater. C'est une arme toute chargée ; dès qu'on presse la détente, le coup part.

Lorsque plusieurs sens participent simultanément à ces manifestations morbides, il est probable que l'ébranlement, d'abord limité à un seul point, se propage aux parties voisines de l'encéphale ; d'ailleurs l'association des idées joue évidemment ici un rôle des plus importants. Voilà pourquoi, sans doute, les sens paraissent, dans certaines hallucinations, se remplacer les uns les autres. Un jeune peintre, dont M. le professeur Lasègue a rappelé l'histoire dans ses leçons orales, voyait des apparitions qui ne parlaient point, mais qui portaient, écrits sur une pancarte, les mots qu'elles se refusaient à prononcer. Le sens de la vue venait donc au secours de l'ouïe (1).

Ajoutons enfin que, s'il existe des sujets qui peuvent se procurer des hallucinations à volonté (fait d'ailleurs très exceptionnel), il n'est point nécessaire d'invoquer chez eux un mécanisme différent ; ce sont des hallucinés qui, comme certains rêveurs, conservent dans une certaine mesure le pouvoir de diriger les fantaisies de leur imagination ; mais les deux faits primitifs, la sensation anormale et la prédisposition cérébrale, n'en sont pas moins les causes véritables de la manifestation morbide.

(1) Motet, Diclionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, Paris, J.-B. Baillière, 1873, article Hallucinations, t. XVII, p. 174.

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N'oublions pas, d'ailleurs, que la netteté des perceptions est bien loin d'être égale chez tous les malades ; les uns voient et entendent très distinctement ; les autres n'ont que des perceptions confuses, n'aperçoivent les objets qu'à travers un brouillard, et n'entendent que des paroles mal définies; chez ces derniers, la partie sensorielle du phénomène est visiblement incomplète; ou plutôt, l'imagination n'a pas un pouvoir suffisant pour transformer complètement les impressions sensilives.

Nous avons, on le voit, fait une large part, nous dirons même la part la plus large, à l'intervention de l'intelligence dans le mécanisme des hallucinations. Nous avons cependant revendiqué une place pour l'influence, à notre avis incontestable, des troubles de la sensibilité. Ces deux ordres de causes ne s'excluent nullement, comme on l'a faussement prétendu ; leur action simultanée nous paraît au contraire évidente dans toutes les hallucinations compliquées, et les arguments que la métaphysique peut fournir aux adversaires de la théorie mea^ïe ne présentent qu'une bien faible valeur à nos yeux. Il ne s'agit point ici d'un tournoi de logique, mais d'une simple discussion médicale : il faut donc s'appuyer, avant tout, sur des faits scientifiques rigoureusement observés ; telle est en effet la base de nos convictions.

« On ne détruit jamais un fait », disait avec raison Claude Bernard: il s'agit de l'interpréter judicieusement ; et nous attendons, pour renoncer aux idées que nous venons d'exposer, qu'on nous présente une hypothèse plus en harmonie avec les faits.

Il nous reste maintenant à discuter les deux autres théories qui se disputent la préférence, pour démontrer que ni l'une ni l'autre, prise exclusivement, ne saurait satisfaire aux conditions du problème.

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« L'hallucination est une idée qui se projette au dehors, » disent, avec Esquirol, Lélut, Fah'et et les autres partisans de la théorie psychique, les observateurs qui sont restés fidèles à cette doctrine un peu surannée. Mais il est absolunient impossible de soutenir cette opinion dans son entier, en présence des observations de plus en plus nombreuses qui démontrent l'intervention d'un élément matériel dans la production du phénomène.

•Il est des hallucinés qui ont des visions extatiques; mais, en pressant sur le globe de l'œil, on dédouble les images miraculeuses. S'il s'agissait ici bien réellement d'une idée qui se projette au dehors, comment pourrait-on dédoubler cette idée en pressant sur le globe oculaire?

Mais il est des faits d'une signification plus catégorique encore. On sait que des lésions physiques, telles que les ulcérations de la cornée, ont déterminé des hallucinations persistantes. On sait qu'il existe des hallucinations congestives, dont on peut débarrasser le malade en pratiquant une saignée ; on sait enfin qu'il est des hallucinations que le malade ne perçoit qu'en baissant la tête ; quand il la relève, elles ont disparu. Enfin, ce qui est plus significatif encore, il est des hallucinations dédoublées, selon l'expression de M. Michéa, ou plutôt des hallucinations unilatérales; on ne les perçoit qùe d'un seul côté. Il semble qu'on ne saurait pousser plus loin la démonstration ; cependant, s'il existe des hallucinations hémiopiques, comme dans l'observation de M. le docteur Pick, on aurait encore plus de peine à concevoir comment une idée qui se projette au dehors peut ne montrer au malade que la moitié d'un objet.

11 existe donc incontestablement un élément physique dans les hallucinations, et, pour tout esprit non prévenu,

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les faits que je viens d'indiquer démontrent jusqu'à l'évidence que la théorie psychique, qui fait de l'hallucination une sensation retournée, est absolument insoutenable dans l'état actuel de nos connaissances.

Il nous reste à parler de la théorie vraiment moderne, qui localise les hallucinations avec Foville dans les ganglions cérébraux, avec les Allemands dans le cerveau sensitif, avec M. Luys et ses élèves dans les couches optiques. Cette manière de voir, appuyée sur de remarquables travaux, se rapproche bien davantage de notre opinion. Nous avons cependant deux objections capitales à lui adresser.

En premier lieu, puisque, depuis l'origine jusqu'aux extrémités du système nerveux, toutes les parties de ce vaste appareil sont indispensables à la production des phénomènes sensoriels, pourquoi les dépouiller toutes au profit d'une seule d'entre elles ? Le sensoriian commune^ les couches optiques, sont très probablement le point de départ d'un grand nombre d'hallucinations; mais il est absolument certain que des lésions des appareils sensoriels ou des nerfs périphériques peuvent en devenir l'origine. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit des hallucinations des amputés. Qu'on se rappelle les hallucinations quelquefois produites par des lésions de la cornée, et les conceptions grotesques que provoquent chez certains aliénés des lésions viscérales, et qui font croire aux uns qu'ils sont habités par un concile, aux autres qu'ils sont envahis par une nichée d'animaux immondes, lorsqu'il s'agit en réalité d'une inflammation des intestins ou d'un cancer du péritoine, et l'on verra qu'il est impossible de déshériter les extrémités périphériques des nerfs au profit d'une région particulière de l'encéphale.

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Mais, si les parties les moins nobles du système nerveux sont capables d'engendrer des hallucinations, à plus forte raison les cellules cérébrales, les organes les plus élevés de l'intelligence, doivent-elles jouir des mêmes droits. En un mol, sur tous les points de ce grand parcours, qui part des sensations pour aboutir à l'intelligence, une lésion quelconque peut déterminer une perception sans objet. Comme le dit Millier, que nous avons cité tout à l'heure, nous ne saurions percevoir aucune impression de cause extérieure qui ne puisse être identiquement reproduite sans cause extérieure, par une simple modification du système nerveux.

En second lieu, nous ne saurions méconnaître, en présence du fait matériel, la nécessité absolue de l'intervention psychique ; les lésions matérielles ne peuvent fournir qu'une sensation élémentaire qui sera le point de départ du phénomène, mais c'est aux facultés les plus nobles de l'esprit qu'il appartient de le dérouler dans toute son ampleur.

C'est ainsi qu'un diapason prêt à vibrer renferme virtuellement toutes les conditions nécessaires pour donner une no.te musicale ; mais, pour que le son se produise, il faut nécessairement un choc venu de l'extérieur.

Que penser maintenant de ces haliuci?iations psychiques dans lesquelles aucun trouble sensoriel ne vient se mêler aux désordres de l'intelligence? Pour nous, la réponse ne saurait être douteuse : ces phénomènes sont d'un ordre entièrement différent ; et si les malades, pour mieux rendre compte de leurs dialogues imaginaires, disent entendre une voix, ils avouent que c'est faute d'une meilleure expression pour peindre ce qu'ils éprouvent : en réalité, le malade n'entend pas sa propre pensée, mais il la rédige, ce qui est

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