‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 89 sur 258 · IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES · texte numérisé non relu

IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES

idées, enGn la faculté d'exprimer ses pensées par le langage, toutes ces fonctions de l'intelligence peuvent être perverties à divers degrés, et chacune de ces altérations pourrait former le sujet d'un chapitre à part ; mais l'étude de ces questions trouve bien plus naturellement sa place dans la description des principales formes du délire, et d'ailleurs, les dissertations métaphysiques ne sont plus en faveur ; les tendances actuelles de la médecine mentale nous éloignent de plus en plus de la psychologie, pour nous rapporcher tous les jours davantage de l'observation clinique.

Nous croyons donc devoir nous arrêter ici dans l'étude générale des troubles purement intellectuels ; nous allons maintenant nous occuper des perturbations de la volonté.

Les impulsions irrésistibles, qui, chez la plupart des malades, sont étroitement associées aux conceptions délirantes et aux hallucinations, peuvent se manifester quelquefois sous une forme complètement indépendante. Le type le plus achevé de cette perturbation isolée des facultés morales se trouve dans l'aveugle fureur qui s'empare quelquefois des épilepliques et qui, sans cause connue, les pousse à des actes de violence dont ils ne peuvent expliquer les motifs, et qui souvent ne laissent aucune trace dans leurs souvenirs.

Mais ce sont là des explosions passagères et qui relèvent plus directement de l'état physique que de l'état moral.

Sous une forme plus durable, plus systématique et plus intimement associée au caractère de l'individu, ces prédispositions malsaines constituent un véritable délire connu depuis longtemps des aliénistes, que Pritchard a désigné sous le nom de moral insnnitij et dont M. le docteur Trélat a fait une étude approfondie dans son ouvrage si justement célèbre sur la folie lucide.

142 DES ÉLÉMENTS MORBIDES DE LA POLlE.

Parmi les aliénés, il est ime forte proportion de criminels, et, comme l'a démontré M. le professeur Lasègue, près d'un tiers des fous qui comparaissent à la Préfecture de police devant les médecins chargés de les interroger ont, dans leurs antécédents judiciaires, de petits délits qui ont motivé, à leur égard, des mesures plus ou moins rigoureuses. Mais, sans parler des sujets qui, après une existence des moins régulières, finissent par donner des preuves non équivoques d'aliénation mentale, il est des caractères profondément vicieux et chez lesquels le vice peut aller jusqu'à la folie, sans que jamais le moindre accès de délire soit venu troubler l'équilibre de leurs facultés intellectuelles.

Si l'on cherchait à marquer le premier degré de cette échelle ascendante, la manifestation morbide la plus discrète de ces perversions souvent héréditaires, on la trouverait peut-être dans l'irrésistible penchant qui pousse des personnes d'ailleurs bien équilibrées à déguiser constamment la vérité. Nous pourrions tous en rapporter de nombreux exemples, en faisant appel à nos souvenirs. Je connais personnellement un homme d'ailleurs fort honorable, plein d'intelligence et de ressources, et qui s'est élevé d'une position des plus médiocres à une très grande fortune. Les qualités si remarquables qui l'ont servi dans sa carrière sont déparées par un irrésistible besoin de mentir, qui le poursuit jusque dans les moindres détails de la vie et qui enlève toute espèce de valeur à sa parole aux yeux des personnes admises dans son intimité. Cette disposition, qui par son exagération et son opiniâtreté touche aux confins du délire, est la seule irrégularité d'un esprit d'ailleurs parfaitement ferme et lucide, et qui n'a jama.is été troublé par l'ombre d'une pensée déraisonnable.

IMPULSIONS IRRÉSISTIBLES. l43

Il est des sujets qui, tout en conservant le plein exercice de leurs facultés intellectuelles, sont affligés d'une irritabilité vraiment morbide; les motifs les plus futiles provoquent chez eux des explosions insensées de colère. Cette prédisposition, qui se montre très souvent chez certains névropathes, et plus spécialement chez les épileptiques et les choréiques, peut aussi se manifester d'une manière absolument isolée, chez des sujets purs de toute névrose : elle constitue alors un véritable déhre impulsif, un premier pas vers l'aliénation mentale.

Le besoin périodique des excitations de l'ivresse marque évidemment un degré de plus dans cette série de dégradations morales; cependant, quelle que soit la profondeur de l'abaissement oii peuvent tomber les dipsomanes, ils n'ont pas encore atteint la limite qui sépare la folie du crime. Encore un pas, et la barrière est franchie.

Le vol, l'incendie, les perversions les plus étranges de l'instinct général, sont au nombre des manifestations les plus communes de ces aberrations instinctives ; mais, de toutes les impulsions morbides, celles qui ont le plus justement attiré l'attention des légistes et qui nous présentent de la manière la plus saisissante le tableau de cet état mental, sont incontestablement la tendance au meurtre et le penchant au suicide, qui se trouvent si souvent réunis chez le même individu, et qui sont reliés d'une manière générale par des analogies si profondes.

L'aliénation mentale peut conduire au suicide par mille chemins divers. Tourmenté, comme Jean-Jacques Rousseau, par des persécutions imaginaires, terrifié par des hallucinations épouvantables, dominé par une terreur religieuse, entraîné par la contagion de l'exemple, ou frappé d'un délire subit, le malade se donne la mort, sans qu'on puisse

incriminer chez lui une impulsion morbide d'une nature toute spéciale.

Mais lorsque chez un sujet, d'ailleurs parfaitement raisonnable et en bonne santé, l'idée du suicide revient incessamment à propos des moindres détails, des plus légères contrariétés de la vie; — lorsque cette tendance opiniâtre se retrouve chez tous, ou presque tous les membres d'une même lignée, à ce point que, dans une seule famille, j'ai rencontré quatorze cas de suicide, répartis sur trois générations successives ; — lorsque enfin ce penchant morbide, par une contradiction singulière, s'unit à une terreur profonde de la mort, comment ne point admettre que des prédispositions semblables représentent, dans le domaine de la pathologie mentale, une espèce à part?

La folie homicide présente un type encore plus tranché, s'il est possible. « Les aliénés qui rentrent dans cette catégorie, dit M. le professeur Lasègue, obéissent à des impulsions limitées. Aucun d'eui n'agit sous la pression d'une vague tendance qui le porterait, comme dans les espèces précédemment énoncées, à n'importe quelles violences. Chaque fois que la crise se répète, elle a lieu sous la même forme, avec les mêmes appétits et les mômes aboutissants (1). »

Il existe donc bien réellement un instinct aveugle, une impulsion particulière, qui commande le meurtre et demande du sang. Des exemples nombreux et parfaitement authentiques établissent la vérité de cette assertion ; elle a cependant été contestée par des observateurs, dont quelques-uns font autorité dans la science; nous citerons surtout Morel, qui s'efforce, dans une longue argumentation,

{\) Archives générales de mèderine, 1873, vol. I, p. '!8,

Page 1