RESISTANCE DU BACILLE
des animaux sur lesquels on l'a inoculé, c’est là qu’on l'observe sous sa vraie forme. L’agencement en longs filaments, dont vous avez une remarquable préparation obtenue par culture dans le sang d’un cobaye, n’est qu’un épisode de sa vie hors de son milieu normal. La conséquence de l’évolution filamenteuse est la sporulation dans un temps ordinairement proche. La température de 37 degrés est celle qui convient le mieux pour reproduire le bacille ; le minimum est de 12 degrés; de 42 à 43 degrés, la multiplication s’arrête, la sporulation s’active; à 50 degrés, tous les bacilles meurent. La résistance de la bactéridie aux températures extrêmement basses est tout à fait caractéristique, les bacilles peuvent supporter sans en mourir la température colossale de 110 degrés au-dessous de zéro. Ce que je viens de dire s’applique aux bacilles adultes et non aux spores. Comme dans la très grande majorité des espèces microbiennes, la spore, en effet, est douée d’une résistance plus grande aux causes de destruction. C’est ainsi que tandis que la bactéridie charbonneuse est toujours tuée par des températures environnant GO degrés, la graine résiste fort longtemps à 80 degrés ; et si l’air ambiant est humide, elle supporte 95 degrés pendant quelques minutes sans perdre ses propriétés germinatives. Koch a même prétendu en avoir vu de fertiles, bien qu’elles aient été soumises à la température extrême de 125 degrés. L’air très comprimé, les froids les plus intenses, la dessiccation, la privation absolue d’air n’influencent en rien le pouvoir reproducteur de la spore, pas plus que certaines substances, l’alcool, l’acide phénique, etc., qui tuent invariablement et promptement le bacille adulte et qui sont sans action sur elle.
Cependant, d’après M. Arloing, le pouvoir de plus grande résistance des spores aux agents qui d’ordinaire ca da hé 38
CHARBON
font périr les espèces bactériennes, n’existerait pas pour elles, en ce qui touche la lumière solaire. Vous savez qu’au nombre de leurs bienfaisants effets, les rayons du soleil ont le pouvoir de détruire d’immenses quantités de microbes, et d’après le professeur Duclaux. ce serait là ce qui nous empêcherait d’être absolument submergés par ce flot immense des infiniment petits. La bactéridie charbonneuse n’échappe pas à cette destruction. Cependant elle résiste quelque temps à la lumière. M. Arloing, se fondant sur quelques expériences, pense que la spore n’a pas plus de résistance que le bacille aux rayons lumineux. Mais d’après le professeur Straus, ce serait là une erreur d’interprétation du phénomène. Dans un bouillon de culture exposé au soleil, dit-il, les spores germent, par conséquent, c’est non plus sur les spores, mais bien sur les bacilles naissants, qu’agissent les rayons lumineux, et les jeunes microbes, présentant une vitalité moindre que ceux qui sont adultes, meurent promptement, tandis que les spores résistent plus longtemps.
La bactéridie charbonneuse est en quelque sorte le type des aérobies, la présence de l'air lui est indispensable, ou tout au moins lui faut-il un milieu dans lequel l’oxygène ne soit pas fixé d’après une combinaison trop stable, de façon que le micro-organisme puisse aisément en faire son profit. C’est, du reste, une espèce mal faite pour la lutte, elle résiste mal à la concurrence vitale d’autres microbes, si ceux-ci ont les mêmes besoins nutritifs qu’elle. Leur développement, d’abord gêné par le voisinage, ne tarde pas à s’arrêter d’une façon définitive. M. Charrina démontré qu'il suffisait de laisser tomber dans une culture de bactéridies bien virulentes, une goutte de culture d’une espèce non pathogène, le bacille pyocyanique, pour voir bientôt la vie s’arrêter dans la colonie charbonneuse. Dans ce cas-là,
ATTÉNUATION DE LA VIRULENCE
alla
les formes îles bactéridies deviennent de plus en plus anormales et, finalement, elles disparaissent après avoir complètement perdu toute virulence.
Dans la nature, l’inoculation du microbe charbonneux sur un animal s’effectue, malheureusement pour les éleveurs, avec une bien grande facilité, comme nous aurons à le dire. Dans les laboratoires, les inoculations sont aussi faciles et il n’est pas malaisé de démontrer que ce microbe est le véritable agent morbigène. Les moutons, les chevaux, leshœufs,. les lapins, les cobayes, les rats deviennent facilement charbonneux; les veaux, les porcs, les chiens paraissent réfractaires. Je vous ai longtemps parlé de l’immunité que possèdent les moutons barbarins. Nous nous sommes aussi expliqués sur les immunités dues à la température du sang; vous n’avez pas oublié que les poules sont réfractaires quand on les laisse à leur température ordinaire, qui est de 42°, 50, et qu’elles ne deviennent malades que lorsqu’on les refroidit. Tandis qu’inversement les grenouilles sont normalement protégées par la frigidité de leur sang, et succombent dès qu’on les maintient à une température qui permet au microbe de multiplier. La question d’âge est aussi à considérer; je viens de vous dire que les veaux étaient réfractaires, tandis que parvenus à l’état de bœuf ou de vache, ils deviennent parfaitement charbonneux. Inversement dans les autres espèces animales, lapin, cobaye, chèvre, mouton, les jeunes sont beaucoup plus sensibles aux inoculations que les adultes.
C’est sur le bacille charbonneux que l’on a fait pour la première fois ces remarquables études dont l'avenir est si grand, et dont les conséquences sont si incalculables au point de vue du bien-être de l’humanité; je veux parler de l’atténuation des virus. Nous avons deux fois à être fiers de cette découverte immense, d’abord comme Français et ensuite comme Toulousains. C’est M. le
CHAUBON
professeur Toussaint, qui le premier est parvenu à atténuer la virulence de la bactéridie charbonneuse. Les résultats et les expériences de notre éminent collègue ont été reprises par M. Pasteur, et vous savez ce qu'est devenu entre ses mains le grand fait démontré par notre compatriote, quelles conséquences il en a tiré, quelle généralisation il a su en faire, et combien ses applications traduites dans la pratique courante ont donné et donnent tous les jours encore de magnifiques résultats.
Voilà, Messieurs, la seule réponse à faire à ceux qui font la critique de nos travaux de laboratoire, nous accusant de rester uniquement dans le domaine de la spéculation, sans jamais descendre dans celui de la pratique. Le jour où M. Toussaint, en chauffant à 50 degrés une culture de bactéries charbonneuses, l'injecta sans résultats à un lapin, qu'il rendit ainsi réfractaire à des inoculations plus virulentes, ce jour-là, il découvrit le secret de sauver par an des milliers de bêtes et de faire la fortune de bien des éleveurs. Si la maladie s'attaquait fréquemment à l'homme, que d'existences n aurait-il pas ainsi sauvées !
Chauffer à 50 degrés les bactéridies, ou les rendre inoffensives en mélangeant avec le milieu qui les contient une certaine quantité d’acide phénique, tel fut le procédé double qu'indiqua M. Toussaint, procédé excellent, maintes fois vérifié et qui ne s’est jamais démenti. Mais ces procédés présentent une lacune, car s'ils mettent à l'abri des bactéries adultes, ils son! sans actions contre les spores qui peuvent se trouver mélangées avec elles. C'est M. Pasteur qui a très habilement résolu la difficulté, en cultivant des bactéridies et en les rendant asporogènes par un procédé de culture, qui consiste à laisser le développement du bacillus anthracis s’effectuer à une température de 43 degrés. A cette température, en effet, les éléments parasitaires ne se spo-
ACTION DU BACILLE
raient jamais. Après huit jours d’un semblable traitement, la culture a perdu toute virulence, et cependant elle devient un vaccin qui, au moins pendant quelque temps, confère une immunité à peu près complète. Le même résultat d’atténuation a été observé en mélangeant des substances antiseptiques aux liquides de culture ; ou comme l'a démontré M. Chauveau, en faisant agir l'oxygène comprimé, en un mot la virulence peut s’atténuer chaque fois qu’on empêchera la sporulation de s’effectuer.
Vous le savez, Messieurs, je ne laisse jamais passer une occasion de vous faire remarquer l’influence des milieux sur la vie des microbes, influence beaucoup trop négligée à mon sens. Vous ne serez donc pas surpris si j'insiste sur le point suivant : la bactéridie charbonneuse ainsi atténuée et devenue vaccin peut récupérer ses qualités nocives primitives. Pour cela, il suflit de quelques jours. En effet, prenez un fragment de cultures conduites comme je vous l'ai indiqué, et devenues vaccin pour les animaux adultes, et inoculez-la à de très jeunes animaux nés de la veille, des cobayes, par exemple, et vous les rendrez charbonneux. Prenez une goutte de leur sang et inoculez-la à des cobayes âgés de deux jours, ils en mourront, et progressivement en portant ainsi d’animaux jeunes en animaux un peu plus âgés une parcelle du liquide sanguin, vous arriverez à lui voir bientôt manifester pour les adultes son pouvoir meurtrier, les cultures successives dans des milieux spéciaux lui ayant redonné toutes les propriétés que momentanément on lui avait fait perdre.
L’étude de la maladie charbonneuse nous devient très facile, avec les données que nous possédons sur les propriétés biologiques du micro-organisme pathogène. Du reste, les troubles qu’il détermine, se traduisant uniquement ou presque uniquement sur le milieu sanguin,
CHARBON
les désordres seront les mêmes chez l'homme et chez les animaux. Dans la série animale, le point du tissu cellulaire sous-cutané, où une parcelle de culture a été déposée, devient le siège d’un gonflement douloureux, d’un œdème haigné par un liquide rougeâtre dans lequel foisonnent les bactéridies. Plus tard, les ganglions lymphatiques, qui sont en relation avec la partie inoculée, s’hypertrophient et contiennent à leur tour des masses considérables de microbes. Chez l’homme, nous voyons se reproduire le même processus, avec quelques variantes, qui sont surtout le fait d’une résistance plus ou moins grande que possèdent les éléments 'anatomiques. En effet, on observe toujours dans l'espèce humaine, au point d’inoculation, une partie indurée laissant suinter à la coupe un liquide rougeâtre, avec cette particularité remarquable, qu'une certaine partie de l'intumescence se gangrène toujours. C’est là, Messieurs, une preuve bien évidente de la vérité de ce <pie je vous ai dit, quand je vous ai parlé des gangrènes. Vous savez que nous avons expliqué quelques-unes d’entre elles, par ce fait que quelques éléments anatomiques, véritables microbes eux aussi, se trouvant privés de la quantité normale d’oxygène qui leur est nécessaire, empruntent à leurs voisins ce corps indispensable à leur propre vie, et les entraînent ainsi vers la gangrène qui attend tout élément incomplètement •nourri. Ici, dans les cas de charbon, c’est une bactérie avide d’oxygène et ne pouvant vivre sans celui-ci. que vous mettez au contact des éléments anatomiques, dès lors le micro-organisme qui veut vivre fera appel à l’oxygène, et ne le trouvant que dans les éléments circonvoisins, il les dépouillera à son profit de cet oxygène sans lequel il périrait fatalement ; il leur vole en quelque sorte l’oxygène, et la gangrène est la conséquence de cette spoliation.
ACTION DU BACILLE
De ce premier milieu où prolifèrent les bactéries, puisant l’oxygène dans la substance même des éléments anatomiques, elles ne tardent pas à gagner les ganglions lymphatiques par la voie des vaisseaux blancs. Cette première période est toute locale chez l'homme et les animaux, aussi, pendant le temps qu’elle évolue, ne remarque-t-on pas d’altération dans la santé générale. Mais bientôt les événements se précipitent ; des ganglions lymphatiques, les microbes pénètrent en nombre considérables dans le sang : là aussi ils veulent vivre, là aussi ils ont le même besoin d’oxygène, là aussi ils sont forcés de l’emprunter au milieu qui les supporte, et là aussi ils le prendront à cette combinaison instable, et qui doit être telle pour que les échanges moléculaires s’accomplissent, combinaison constituée par l’union de 1 oxygène avec l’hémoglobine dans le globule rouge. Dans ces conditions-là, les globules rouges seront, avant d’être mis au contact des éléments anatomiques, absolument dépouillés d’oxygène par le parasite, et par conséquent absolument dans le même état que s'ils n’étaient pas allés s’imprégner d’air au poumon. Dès lors apparaissent les phénomènes dyspnéiques, cette soif d’air qui tourmente les animaux et les hommes, dans le sang desquels se trouve le parasite. Les animaux s’arrêtent en proie à une anxiété extrême, leur cou s’allonge, leurs narines se dilatent, ils font à l’air de fréquents appels comme le fait un individu chez lequel l'hématose se suspend. Bientôt les éléments nerveux, qui ne sont plus alimentés par un sang normal, dénotent vite le travail de régression qui les envahit. Les convulsions, le délire, le coma se montrent à bref délai, et l’animal glisse insensiblement dans la mort, avec un corps noirâtre composé d'éléments non oxygénés, laissant voir à travers ses muqueuses la couleur noire ou violacée de son sang. C’est là ce qui a fait donner
CHAUBON
le nom de charbon à la maladie qui nous occupe.
C’est donc non pas à une masse bactérienne qui viendrait faire bouchon dans les capillaires et obturerait leur lumière que sont dus les désordres, comme l'admettait au début M. le professeur Toussaint, mais bien à l’avidité des bactéridies pour l'oxygène et à la spoliation des globules rouges par ces infiniment petits. Or, notez que les microbes charbonneux pénètrent partout, se glissent et s'insinuent dans les capillaires les plus déliés, depuis ceux du poumon, où ils se rendent pour y boire l'oxygène, jusqu’au réseau le plus ténu qui vient s'épanouir dans les glomérules du rein, s insinuant même dans les capillaires du placenta et se transmettant ainsi de la mère au fœtus. Le sang leur est un milieu plus favorable que les éléments anatomiques organisés en tissu, aussi dès qu’ils ont gagné ce liquide où leur déprédation d’oxygène est plus facile, n’en sortent-ils plus. Ils s'y cantonnent et s'y multiplient jusqu'à ce qu'ils aient entraîné la mort de l'animal.
C’est donc par eux-mêmes, et non par les ptomaïnes qu’ils sécrètent, que les bactéridies charbonneuses finissent par nous tuer. Le fait a été expérimentalement démontré par M. Chauveau, qui a montré l'innocuité des cultures quand une filtration les avait dépouillées des micro-organismes. Toutefois, on a remarqué, par l'analyse du sang charbonneux, que les globules l’ouges y étaient le plus souvent ramassés et agglutinés les uns aux autres. Cette adhérence est-elle le fait de l'altération qu'a subie leur composition chimique, ou comme le veut M. Pasteur, dépend-elle d'une substance particulière douée de cette propriété, et qui proviendrait d’une sécrétion bactérienne? La question n’est pas encore de ce fait expérimentalement démontrée.
Chez les animaux, la porte d entrée du microbe est sans contredit la voie digestive, c'est en avalant des
PENETRATION DU BACILLE
herbages sur lesquels existent des bacilles, que ceux-ci pénètrent. Le suc gastrique en détruit beaucoup. Le fait est incontestable depuis les dernières expériences de MM. Straus et Würtz; quelques minutes de contact avec le suc gastrique suffisent à tuer la bactéridie. J’ai eu eu occasion de vous dire, que si l'absorption des micivbes sur des animaux dont la muqueuse est saine, en laisse plusieurs indemnes, il n’en est pas de même quand, par la nature de leurs aliments, on érafle légèrement cette muqueuse. Vous vous souvenez des expériences très probantes de M. Pasteur. Chez l’homme, l'inoculation se fait dans l’immense majorité des cas par le tégument externe; les cas où un homme devient charbonneux pour avoir fait usage de viandes d’animaux ayant le sang de rate sont rares, mais existent. C’est donc par la peau et par une plaie faite à celle-ci que pénètrent les microbes, surtout chez ceux que leur profession met journellement au contact de bêtes charbonneuses ou de leurs dépouilles. L’inoculation par les •mouches à trompe piquante est certainement possible, mais, dans la grande majorité des cas, tel n’est pas le mode d’inoculation.
Maintenant quelle est la cause qui le plus souvent vient répandre sur les pâturages ces microbes? D’abord le sang des animaux charbonneux, puis les enfouissements faits dans de mauvaises conditions, et eniin, comme l’a démontré M. Pasteur, les lombrics ou vers de terre, descendant profondément au contact de la bouillie terreuse qui environne un animal charbonneux enfoui, ingurgitent cette terre imprégnée de myriades de bacilles, et remontent ensuite à la surface du sol où ils se dégorgent sous forme d’une petite masse, ressemblant à un cordon enroulé. Les pluies font le reste, l’eau du ciel désagrège ces petits paquets et répand le micro-organisme sur les herbes environ-
CHARBON
liantes. Vainement Koch s'est fait l'adversaire de cette manière de voir, M. Pasteur a prouvé qu'on pouvait rendre des animaux charbonneux, en leur inoculant le produit de la lévigation de la terre contenue dans l'intérieur des lombrics qui sortent du pourtour d’une place où a été enterrée, trois ans auparavant, une hôte morte du sang de rate.
Les cas d’introduction des bactéridies par la voie respiratoire ont été observés, mais très rarement, chez des ouvriers employés à la manipulation de toisons provenant de moutons charbonneux, mais en tout cas, ils sont très exceptionnels.
Nous terminons ici, Messieurs, l’étude des maladies microbiennes; je me borne à ces détails sur le charbon, ne voulant pas entrer dans l’étude des mesures prophylactiques, qui sont la conséquence de ce que nous venons de vous dire; ce serait empiéter sur l'enseignement de l’hygiène.
Nous consacrerons notre dernier entretien à l’étude très sommaire des quatre maladies microbiennes, qui sont l'apanage exclusif des animaux. Maladies des vers à soie, charbon symptomatique, choléra des gallinacés et rouget du porc. Bien que l’homme soit toujours à l’abri de ces maladies, il n’est pas mauvais que vous les connaissiez, cela est toujours utile surtout au point de vue de l’évolution microbienne. Mais l’immunité de nos semblables nous autorisera à ne vous présenter, sur ces maladies, qu’une étude tout à fait sommaire. C'est ce que nous ferons dans notre dernier entretien.